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HANDBOUND
AT THE
UNIVERSITY OF
TORONTO PRESS
f3'7/
ŒUVRES
D £
M. L'ABBÉ MILLOT.
AVERTISSEMENT
Sur les contrefaçons in-\i Jes OEuvres de l'abbé
MiUot.
Le public est prévenu que tous les Ouvrages de l'Abbé
Millot dont on vient de faire une nouvelle édition , avec
des augmentations , format in-i 2 et in-8. , portent la si-
gnature de L. Artaud : qu'il lui sera facile , en consé-
quence , de se garantir des contrefaçons fautives desdits
ouvrages. On n'en a tiré que 100 exemplaires in-8?. , sur
«arré lin d'Angoulêms.
Prix f broches et étiquetés*
Élémens d'Histoire ancienne , 4 vol. in-12 , 10 fr.
Élémens d'Histoire moderne , 5 vol. in- 12 12 liv. 10 S.
Elémens d'Histoire d'Angleterre , augmentée des règnes
de Georges II et de Georges III, 3 vol in-12, 7 liv. 10 s.
Elémens d'Histoire de France , corrigés et augmentés d'ob-
servations sur le règne de Louis XV, concernant les
mœurs de la cour , les finances , le ministère , les pro-
frès de l'esprit humain , et continues jusqu'à la mort de
ouis XVI , 3 vol. in-12 , 7 liv. jo s.
tiistoire litt. des Troubadours , 3 Vol. in-12 , 7 liv. 10 s.
Xes mêmes ouvrages en 1 y vol. in-S'^. , sur beau papier,
60 liv. hkm , sur carré fin d'Angoulême , 90 liv.
L'édition in-8*'. ne se vend pas séparément, excepté
l'Histoire de France et d'Angleterre, 6 vol. in-8'. ,
30 liv.
Cours d études ENcYCLopÉDiQcrs , léciiç^éssur un p'rn reuf, con-
tenant: x°. l'Histoir- dr l'origine er d'c> ri"ercs de toutes les
«ciences, belles-lettre», beaux arts et arts mécaniques; o*. l'ana-
lyse de leurs principes } 3*. tous ces mêmes objets traites en dc'tait.
I^e tout d'après les meilleurs auteurs , et les découvertes les plus
léccntes , 6 gros vol. in-8". avec un frontispice gravé et un atlas de
6i planches ou tableaux. Prix , 36 fr. brochés, pour Paris j 4o fr.
frai c de port par les messageries, pour les départemens; et 48 fr,
franc de port par la poste : U faut ajouter 8 fr. de plus pour la re-
liure en basane propre , et iS fr. en veau porphyre, fîlet , atlas,
reliure pleine. Il en reste quelques exemplaires sur beau papier
vélin, atlas grand raisin vclin, premières épreuves, du prix de
72 fr. br. pour Paris, et 84 fr. par la poste. H faut ajouter 3o fr.
pour U r«l. ça veau t/ûe*^ , (kntelk , dore sut tranche » a*, cdi'-
ti n.
HISTOIRE
LITTÉRAIRE
DES TROUBADOURS,
CONTENAIS T
Leurs vies, les extraits de leurs pièces^
et plusieurs particularités sur Iss mœurs,
I les usages , et l'histoire du douzième et du
treizième 'siècles.
Tome I.
A PARIS,
Chez Artaud, Libraire, quai des Augus*
tins , n°. 5o.
1802.
330^*
AVERTISSEMENT.
w5 A K S les travaux immenfês de M, de Sainte-
Palaie , THifloire littéraire de l'Europe, & de la
France en particulier , auroit toujours été in-
complette. Il n'y avoit que l'auteur des Mé-
moires (ur l'ancienne Chevalerie , qui pût arra-
cher les troubadours du tombeau , où leur re-
nommée étoit enfèvelie avec leurs ouvrages,,
Ce refpeilable académicien , facrifiant tout ,
fanté & fortune , aux recherches les plus pro-
fondes fur nos antiquités nationales , ell par-
venu à découvrir tout ce que l'on pouvoit ral-
fbnnablement dé/îrer , dans un genre d'étude
héri/Té d'épines & capable d'effrayer la paflioii
même du (avoir. Le Public jugera que ce n'ell
point une découverte de pure curio/ité, ni d'éru-
dition infrudueule.
Pour connoître les troubadours , ces anciens
poètes provençaux , les pères de la littérature
moderne , il falloir trouver & expliquer leurs
ouvrages. La bibliothèque du Roi en pofTede
feulement quatre manufcrits. L'Italie en poflede
un grand nombre. Quoique l'amour de l'anti-
quité & des arts y eût déjà conduit M. de Sainte-
Palaie , il entreprit un fécond voyage pour
recueillir tant de mcnum.ens inconnus ou négii-
a lij
v] AVERTISSEMENT.
%és. Au mois de février 1740, les Nouvelle^
litiéraires de Florence célébrèrent lx)n projet &
ibn travail. Quatre ans après , le favant dodeur
Lami les célébra de nouveau dans une éloquente
tpitre dédicatoire , où il rend également juftice:
aux qualités de fôn cœur &: à celles de fone/prît;
(Voyez De [ici ce eniditorum, )
Si Tacadémicien françois a épuifé , poUc
ainlî dire , toutes les bibliothèques dTtalie 5^
.€ettQ elpèce de conquête exigeoit une adivitc ,
*ine dépenlè, des foins incroyables. Qu'on en
juge par un fait particulier. Les. PP. Mabilion
!& de Montfaucon n*avoIervt pu obtenir que cer-
tains manufcrits de Rome leur fufTent commuT
aîqués: M, de Saînte^Palaie , pour en obtenir
Va cem'.numcation , a eu beîoin d'un bref du
{>ape ; (bit qu'une jaloufîe littéraire mal enten-
,<iue 5 ou une politique intéreîTée mît obilaclf
aux progrès de nos connoifTances,
Après avoir recueilli environ quatre raille
pièces , & les vies originales de plufieurs poètes,;
après avoir vérifié que les fragmens épars en
divers endroits , au nombre de douze c*nts , €q
^rouvoient tous dans fês recueils ; il lui reftolf
encore les plus grandes difficultés à vaincre.
Comment bien entendre les troubadours \ Des
gens de Lettres 5 ^îniliarifés avec le proven^ai.
AVERTISSEMENT, vîj
inoderne , trouvoient fbuvent leur langage in-
intelligibles. De célèbres Italiens qui a voient
étudié leurs poéfies , Rédi Se Crelcimbéni , n'en
avoient pu traduire quelques morceaux (ans
tomber dans des méprilès & des contre-feas*
M. de Sainte-Palaie étoit réduit à Ce faire lui-
même Ion Diâionnaîre : il Ta fait ; &: pour peu
qu'on connoifTe fon exaditude Cnv les plus min*
ces détails , onne doutera point qu'il n'ait exa *
miné , reiïaiïe , comparé tous les mots , ie
manière à fàilir le fêns de tout ce qui peut êlre
Lnterprété,
Enfin l'idée feule de fon travail cR effrayan-
te pour l'imagination. Quinze volumes in-folio f
contenant les pièces provençales , avec les va-
riantes des différens manufcrits ; huit autres
volumes d'extraits , où cos pièces (ont en partie
traduites , où chacune eft déiignée dafts l'ordre
alphabétique des auteurs ; (ans parler du glol«^
faire , des tables > 8c d'une infinité de notes ;
Voila un des monumens les plus extraordinairec
du courage que peut in(pirer à Phomme de
Lettres , non l'ambition ou l'intérêt , mais le
fêul défîr d'acquérir d»s conpoifTances & de leS
communiquer.
Cependant M. de Saîntô-Palaîe , occupé d'urt
autre ouvrage d'érudition encore plus impoc^
a w
vHj AVERTISSEMENT.
' tant , & courbé fous le poids d'une vénérable
vieillefTe , ne pouvolt donner au public le fruit
de Ces travaux fur les troubadours. Des amis
communs m'invitèrent à cette entrepri(ê. Je
crus d'abord qu'elle ne convenoît ni à mes prin-
cipes ni à mes goûts, qu'il s'agifloit unique-
ment de galanterie , & qu'il importoît fort peu
de favoir comment nos premiers poètes chan-
toient leurs dames. Mais j'eus la curiofîté de
parcourir les extraits ; j'y aperçus beaucoup de
détails intéreflans pour l'hiftoire des mœurs y
pour celle de l'elprit humain ; je fêntis qu'on
en pouvoit tirer des lumières fur une foule
d'objets , à peine connus de nos jours & obfcur-
cîs par les nuages du préjugé : alors mes fcru-
jpules s'évanouirent.
^ Un fentiment louable de M. de Sainte-Palaie
acheva de me décider. Il craignoit qu'une plu-
me licencieufe ne s'emparât un jour de maté-
riaux amafTés pour l'utilité publique , & ne lôs
employât au préjudice des bonnes mœurs. Il
craignoit de même qu'un faux goût de frivolité
ou de bel-efprit ne dégradât fès recherches , en
les détournant de leur véritable but , en- cher-
chant moins à faire un ouvrage utile qu'un
ouvrage brillant & peut-être pernicieux. Ces
vues s'accordoient trop avec les miennes , pouç
AVEB.TÎSSEMENT. îx
que ]e ne me fifTe pas comme un devoir de les
féconder.
Les aventures, 8c même les pièces galantes des
troubadours , épurées de tout ce que la pudeur
doit profcrire , peuvent fêrvir fans pédantlfine ,
foit à caradérifer l'efprit & les moeurs des fié-
des de la chevalerie , foit à peindre le vice
haïflable quand il trouble l'harmonie & les
devoirs de la fbciété. Sous la plume de Fénélon,
nie enchanterefTe de Calypfa , les trompeufes
délices de l'amour fourniflbient matière aux
leçons de la fagefle. Ce grand homme ne dou-
toit pas que , pour être folidement prémuni
contre les délbrdres , il ne fallût en connoître
la nature & les dangers. Aufii Hùiloire & la
morale font-elles étroitement liées l'une à l'au-
tre. La première offre les faits ; la féconde en
tire les confequences.
Jufqu'aux fatires indécentes de quelques trou-
badours contre le clergé , ou contre la cour de
Rome , tout devient matière d'inflrudion.
Elles tiennent aux faits hiftoriques & aux
mœurs du tems : elles prouvent que les fiècles
d'ignorance furent des fiècles de défbrdres ; que
les minières de i'églilé nuifoient beaucoup à la
religion même , par des abus & des excès trop
capables dû Ibulever les efjrits ; que leur nv^
ay
« 'AVERTISSEMENT.
•BÎftère n*àuroît point été en butte aux traks<î^
ia haine , fi les lumières & les vertus en avoient
garanti leur perfbnne. Combien n'ont-ils pas.
|)rofité ^ejmîs de cette fatale expérience ? com-
bien le fpedacle des anciennes erreurs , des-
^ricîennes fautes , n'efl-il pas. propre à inlpîrer-
ia fagefle ?
Quoi qu'il en (cit , le mérite de cet ou-
vrage appartient fpécialement à M. de Sainte-
Palaie. Je n'ai fait que mettre en œuvre avec •
f)laifîr ie^ matériaux qu'il a rafle mblés avec
tant de peines. J*ai fuivi (es tradudions , en
adonnant au fiyle une tournure plus libre 8c
Ipïus variée. Ses remarques & celles. de fès pre-
îiî-iîrs^ coopérateurs m'orrt épargné l'ennui des
îecherches. Le choix & l'arrangement des ma-
aîères , le iôia de les fondre , d'y mêler des:
îéflexions , & de remédier autant qu'il eft paf-
lÊbie à une ennayeufè uniformité > n'exigent-
cas de grands efforts quand on a de parefls
ifecours. Quoique j'aie fîipprimé une infinité de^
chofês indifférentes , on me reprochera peut-
^tre d'wi avoir laiffé beaucoup trop» Mais ee
jçui (èroit plus qu'indifférent ailleurs , ne Ved
f)oint dans l'hiiloire littéraire , où les gens^ ds-
Letîres peuvent trouver important ce que le&
gens du aiQSjde^ jugent iautile^
■AVERTISSEMENT. xj
Un académicien très-connu , dont la profonde
érudition eft accompagnée de toutes les grâces
de Pefprit & de toutes les lumières de la cri-
tique ; dont la (ôciété , comme celle de M, de
Sàinte-Palaie , eu. également douce & avanta-
geufê pour fês amis *, & qui ne peut fè dérober
aux louanges , quoiqu'il ne me permette point
de le nommer , avoit compofé autrefois quel-
ques vies de nos troubadours "^^ J'aî beaucoup
profité de Ton travail, en regrettant qu'il ne
Fait pas étendu plus loin» Jl embraffbit les gé--
néalogies , la chronologie , les difêuffions kifîd-r
riques , les ob(èrvations littérairest Lui fêul aur
roit pu- remplir un plan G. vafle. Pour moi , îl
me falloit être court , fous peine d'être en*
nuyèux fans utilité.
Un autre homme de Lettres , qui ne vît
plus , s'étoit chargé de finir l'ouvrage Sût
le même plan. Ce' qu'il a- écrit fur Jcette ma-^
tière ne pouvoit fbutenir Timpreffion, Mais j'y;
ai trouvé la plupart des matériaux nécefTaireS'
* Ces troubadours font Amaui DanUl , Ar^r
ncLui de MarveU\ Aimer i de Péguilain ^Ber-
nard de Ventadour , Geoffroi Rudel y Guillaw:
me IX cornu de Poitou , G* Guillaume de Ca*i-
Jf0aifi^^
xlj AVERTISSEMENT.
.f arm leaucoup de minuties & de longueurs
infiip ortatles. '
Le Difcours préliminaire dont je prends fut
xnoi toutes les fautes , parce que je l'ai tiré de
mes propres obfervations^va développer ce qu'il
jn? paroît le plus important de favoir au fiijet
des troubadours.
j^^L-^1--^ ^^^^ ^ ; [w;f>t
cj] X (£ ■•«• -»- •#•• 3 s -«• -Hf- •»•• 2) -
jU (^ -îk- ■ 4-. ' 4- 4- i) ^ (£ ■ ¥■• ■ ••»- ■ "îfe- " 4- ï '^
iU|7 4- ■■*•• ■■«•• 5) (^ 4- 4- 4- 2).
DISCOURS
X-i ES troubadours ne font plus guère
connus que de nom ; &: îa plupart des
gens de Lettres eux-mêmes ne s'en
forment qu'une idée fort imparfaite.
On fe contente de favoirque ces an-
ciens poètes provençaux fleurirent dès
le douzième fiècîe , lorfque îa bar-
barie Se rignorance dominoient en-
core en Europe ; qu'ils vifitoient les
cours des princes Se des grands fet^
gneurs , feuîs théâtres où leurs talens
pudent briller ; qu'ils y étoient favo-
rablement accueillisjfurtout par les da-
mes, auxquelles ils confacroient leurs
hommages ôi leurs chanfons 3 eufia.
XÎT D I 3 C 0 TT É *
qu'ils furent dans nos climats les pères?
de la poefie moderne. Mais on fe les
figure d'ailleurs comme des aventu-
riers fans état ; comme des écrivains
fans lumières Se fans goût, dont les-
fades galanteries méritent un oubli
cternel , & dont les ouvrages n'ont
rien d'intéreffant que pour ces ama-^
teurs d'antiquités , qui paffent inutile-
ment leur vie à dérouiller de miféra^
blés monumens gothiques^
Les richeffes de notre littérature J.
capables de fatisfaire tous les efprits ,
3c de nous rendre indifFérens pour des
^ objets moins agréables, contribuoieni;
à entretenir ce préjugé ; il fem.bloît
devoir fe perpétuer à jamais. Les vies
des Troubadours , écrites par Jean
Noftradamus , font un ouvrage égale-
ment fec Se fuperficiel , où la plupart
de ces poètes ne font pas même nom-
més ; d'ailleurs trop plein de fables Se
é'erreursgroffières jtrop décrié depuis:
j^ R É L I M I ÎT A r ^ E. Xt
long-tems, pour attirer beaucoup de
ledeurs. Et quel fruit en recueille-
roit-on ? quelques traits hiftoriques
mal digérés y quelques notices défec-
tueufes; nulk connoiiTance du goût
ni des produdions de nos mufes
provençales ; prefque rien de fatisfair
fant en matière d'hiflake & de cui^
tique.
Cependant le fonds étok précieux",:
Souverains, grands feigneurs y cheva-
liers , dames illuftres , eccléfiaftiques
& moines , hommes de tout état ;:
libertins ou dévots , enthoufiaftes ea:
amour ou en fuperftîtion , flatteurs oït
fatiriques y moral iftes ou licencieux t
c'efl: ce qui forme la chaîne des trouf-
badours. Plufieurs ont eu des aventu-
res mémorables ; plufieurs ont pris:
part aux événemens de leur fiècle ôc
les ont chantés avec intérêt. Les uns
expriment tous les tranfpoxts de Tar-
mour ^ ks autres fe livrent, à la fusent
xvj Discours
martiale : cenx-îà font les trompettes
du fanatifnie ; ceux-ci peignent les
mœurs de invedivent contre les défor-
dres ; quelques-uns traitent même de
•philofophie. Si Noflradamusavoit feu-
lement connu une partie des manuf-
crits de M, de Sainte-Falaie : quel-
que médiocre que fût fon talent pour
penfer Se pour écrire , il nous eût
JaifTé du moins un ouvrage inftrudif
ôc curieux.
Je me propofe dans ce Difcours ,
non de relever Timportance du fujet ,
mais de le préfenter fous un point de
vue général , qui en faflfe mieux faifir
les rapports. Quelle étoit la poéfie
'avant que les peuples fortiffent de
leur premier état de fimpîicité ? quels
progrès lit-elle à Tépoque des trouba-
dours f quelle idée doit-on avoir des
moeurs de leur tems , ôz furtout de
cette galanterie célèbre qui les infpira
fani ceffe, parce qu'elle étoit comme
ï» R ê L I M ï N A I R E. XVÎ}
Tâme de la fociété ? quels grands évé-
nemens excitèrent leur génie, Ôc four-
nirent matière à leurs compofitions ?
quels font les principaux caradères
de leurs difFérens ouvrages ? quelle
influence ont-ils eue , ainfi que leur
langue , fur la littérature moderne ?
enfin , quelles font les fources dont
nous avons tiré leur hiftoire f Toutes
ces queftions paroiffent dignes de
quelque examen.
Quand on voit les barbares, les
fauvages mêmes chanter leurs dieux ,
ou leurs amours ou leurs exploits , on
fe perfuâde aifément que la poéfie eft
prefque auffi naturelle à Thomme que
le langage , le chant ôc les pallions.
La mefure plaît à fon oreille : il
éprouve que fes idées 6c fes fentimens
en tirent une force d'expreflion , qui
frappe davantage le coeur , ôc qui fe
!xvîîj Discoui^s
grave mieux dans la mémoirCr Uft
exemple faffit, Ôc cet exemple ne tardes
point à éclorre , pour que les vers
deviennent , dans une peuplade même
fans lois ^ le langage de la nature paf-
fionnée : il s'y forme toujours des
poètes , 3c h multitude eft leur écho.
Une fimplicité agrefte , jointe à deï
images vives Se quelquefois fubîimes,
caradérifc la plupart de ces produc-
tions informes. Les forêts de TAmd-
rique , les montagnes Incultes de
rÊcoiTe, les déferts glacés de llflande
ont vu naître des fruits de génie ^ qui
nous étonnent encore aujourd'hut.
Les efprits trop relTerrés dans les limi-
tes de Part , ne réfléchiiïant point fur
îa féconde énergie de la nature , con-
çoivent difficilement que de telles
produ(5lions aient pu fortir du feîn de
la barbarie Se de fignorance. C'eft
néanmoins Touvrage de la nature.
Dès que famé eft vivement affedés
P îl é L I M I N A I R E. y!îX
par un objet , le talent poétique fe
déploie avec d^autant plus d'audace
& de vigueur , qu^on a pea d'idées ca-
pables de le diftraire, ôc qu'il devance
la culture des autres talens.
Le befoin , père de rinduftrie , con-
tribue fans doute à lui donner Teffor
dans tout l'univers. Par tout on veut
perpétuer le fouvenir de certaines
chofes 5 inculquer certaines n^iaximes ,
infpirer certains fentimens. Comment
faire, lorfque l'écriture çft inconnue
ou très-rare l Le langage commun ne
laiffe que des traces légères ; il faut
donc que la cadence, le nombre ou
la rime viennent au fecours de- la
mémoire ; il faut qu'une efpèce de dit
cours plus ferré & plus expreffif , frap-
pant Tefprir 6c Foreille avec plus de
force ou plus d'agrément, y refte im-
primée d'une manière durable , Se rap-
pelle fouvent aux hommes ce que î'oa
"voudroit qu'ils euflent toujours devant?
XX Discours
les yeux. Cette utile découverte fe fait
bientôt. Le chant s'unit enfuite aux
paroles par une affinité naturelle : il
les fixe en quelque forte , ôc donne de
la confifîance à la penfée.
Tefle efl: fans doute la marche de
Tefprit humain , puifque dans toutes
les nations, les poètes ont précédé
les profateurs; puifque dans la Grèce
Ôc à Rome , les premiers hifloriens 6c
les premiers philofophes écrivirent en
vers ; puifque la poéfie fut fouvent
l'organe des^ lois : enfin , pour ne pas
multiplier les exemples à rinfîni,puiC.
que chez les Gaulois, nos ancêtres,
encore à dcmi-fauvages ôc méprifant
le joug romain , les chants guerriers
des Bardes allumoient le feu des com-
bats , ôc fufcitoient tant d'émulés aux
héros dont ils cétébroient la vail-
lance.
Plus un peuple eft fimple ôc grofïïer,
moins il a d'idées; moins, par confé-
PRÉLIMINAIRE. XXj
quent, fa fphère poétique a d'étendue.
Sa langue eft également pauvre Se
informe; fon intelligence ne va guère
plus loin que fes fens. Les poètes
alors pourront peindre d'un ftyle très-
figure les objets réels de la paffion,
les chimères mêmes que l'imagination
enfante , & qui femblent exifler par
elle. Leurs mots feront prefque autant
d'images, précifément parce que leur
langue ne fournit point de mots
aux penfées abftraites. Mais comment
s'échapperoient - ils du cercle étroit
dans lequel l'enfance de la fociété
captive toujours le génie? Comment
fuppléeroient-ils aux arts 6c aux con-
noiffances ? L'homme n'ell créateur
qu'en imitant.
Sous un beau ciel , dans un pays
favorifé de la nature , où la chaleur
du climat excite l'elprit fans afFaifler
îe corps , le goût de la poéfie doit
être plus yif qu'ailleurs , ôc plus fertile
xxîj Discours
en produdions. Telles étoient les pro*
vinces méridionales de la monarchie
françoife , toutes comprimes fous le
nom commun de Provence , parce
ique îa langue provençale leur ctoic
commune à toutes. Quoique le pre-
mier troubadour connu, Guillaume IX
comte de Poitou & duc d'Aquitaine,
ait fleuri dans le douzième ^ècle , on
ne peut douter qu'il n'ait eu des pré-
decetfeurs : les grâces de fon ftyle
fuppofent un art déjà cultivé. C'eft
néanmoins à fon époque qu'il fauU
confidérer les progrès de îa poéfîe
provençale. C'eft alors que , prenant
iin vol rapide, elle pénétra dans les
cours, (Se fit les délices ou l'admiratipn
d'une grande partie de l'Europe.
I I.
Le paffage d'un état affreux de flu-i
pidité 6c de barbarie à la culture des
'Préliminaire. xxiîj
un des plus beaux fpedacles que pré-
fente rhiftoire du genre humain. Tout
fermente dans le chaos pour une forte
de création nouvelle; & les objets qui
en foFtent , quoique fort loin de la
perfedion , ont une beauté originale
prefque aufli digne des regards de la
curiofité que la perfection même.
Après une longue fuite de mauxi
où l'erreur d'une part , & l'anarchie
de Tautre a voient plongé les Euro-î
péens , rignorance du dixième fiècle,
accompagnée des ravages d'un déluge
de brigands , mit le comble à leurs
calamités , & acheva de les abrutir.
Le fiècle fuivant vit renaître des étu-
des , mauvaifes fans doute & peut-être
plus fécondes en erreurs que l'igno-
rance , mais propres à tirer les efprits
d'un fatal engourdiiTement, Le ponti-
ficat de Grégoire VII , les fecouffes
qu'il donna aux nations , le choe
jriplent 4u feçedQçe avec lîempire ^^
xxîv D I s C O .U R s
perpétué par {gs fuccefleurs , produi*
• firent un mouvement univerfel , Se de
puilîans intérêts qui réveillèrent en-
core les âmes ; tandis que la chevale-
rie ouvroit une carrière d'héroïfme ,
où quelques vertus fociales jetoient
de l'éclat parmi les vertus ou les ex-
ploits militaires.
Qu'on ajoute à ces différentes cau-
fes la croifade née à la fin du même
fiècle. Un enthoufiafme inoui brifa
les barrières qui féparoient les na-
tions ; les réunit pour des conquêtes
religieufes , c'eft-à-dire, confacrées par
un prétexte religieux ; les tranfporta
dans la patrie des Phidias & des
Homères ; leur fit refpirer Tair de la
voluptueufe Afie. De-là combien de
nouvelles fenfations , de nouvelles
idées ôc de goûts nouveaux ! Chofe
étonnante ! la dévotion meurtrière Se
peu fenfée des croifades fervit au dé-
veloppement des beaux-arts ôc de la
railon ;
- "P H é L I M I N A I R E. XXV
taifon : elle concourut au triomphe
des mufes , & aOx ingénieux plaifirs
qui dévoient naître de leurs travaux.
Ceft dans ces conjondures que fe
multiplièrent les poëtes , connus fous
le nom de troubadours , nom vraiment
digne du génie ; puifqu'il exprime le
talent de trouver^ d'inventer, en un
mot le génie même. L'exemple feul
d'un prince , tel que le comte de Poi-
tou, de voit exciter leur v^rve & leur
émulation. Plufieurs autres princes ou
grands barons devinrent pour eux des
modèles Se des protedeurs.Les cours,
prefque aufli nombreufes que les châ-
teaux , les attirèrent à Fenvi. Us y
trouvèrent la fortune , les plaifirs , la
confidération encore plus flatteufe. Les
belles dont ils célébroient les char-
mes 3c le mérite , ces divinités ter-
reflres de la chevalerie , les accueilli-
rent avec une générofité prévenante ,
quelquefois même avec la tendrelTe de
Tome L h
xxvj Discours
Tamour. Combien d'encouragement
pour des efprits, que l'attrait de la nou-
veauté & le penchant naturel entraî-
noient , dirai-je au plaifir ou à Fétude !
On vit donc les poètes fe difputer
à qui enîeveroit les fufFrages. Ceux-là
s'exprimèrent avec plus d'élégance ôc
de finefTe ; ceux-ci avec plus de préci-
fion ôc de force. Les uns perfedion-
nèrent le mécanifme du vers ; les au-
tres créèrent de nouveaux genres de
poéfie. Tantôt les grâces donnèrent
le ton au fentiment ; tantôt la fîdion
& le dialogue afTaifonnèrent la mo-
rale. Le goût ceffa d'être efclave ,
pour ainfi dire , d'une rempante rou-
tine : il fui vit le progrès des idées ; ôc
embraflant une variété d'objets aupa-
ravant inconnue, il varia auiïi les gen-
res de compofitions , , qu'une ftérile
uniformité rendoit infipides.
Mais , ainfi que les idées obfcurcies
par l'ignorance , le goût rçlloit em-
PRÉLIMINAIRE. XXvij
core bien éloigné de la perfection
réelle , où il n'arrive qu'avec lenteur
à mefure que la fociété s'éclaire ôc fe
polit. Il trouvoit même un grand obfta-
cle dans la manie qui multiplioit les
poètes , ou les prétendans aux récom-
penfes poétiques. Une foule d'hom-
mes prefque fans talens , condamnés
à Tobfçurité par la nature comme par
la fortune , fe jetoient dans une car-
rière où ils voyoient la perfpedive la
plus attrayante. Les jongleurs , dont
le métier étoit de chanter les vers des
troubadours , afpirèrent aux avantages
de Tune ôc de l'autre profeflTions ; la
plupart des troubadours eux-mêmes
avoient à peine une teinture des
lettres ; ôc quelques-uns , trop diftin-
gués par leur rang , devenoient des
modèles dangereux, lorfque Tintérêt
ou la flatterie apprécioit le mérite des
ouvrages. Plufieurs , pour fe diftin-
guer dans la multitude , affedèrent de
b ij
xxyji) Discours
pénibles défauts qui leur attiroient des
admirateurs ; une combinaifon de vers
Se de rimes capable d'éteindre le
feu du génie , une obfcurité de llyîe
où tout paroiiToit énigme , où rien
ne rnéritoit d'être deviné. Ainfi les
progrès du goût , quoique fenfibles à
bien des égards, étoient arrêtés non-
feulement par rignoranee & la grof-
fièreté qui règnoient alors , mais par
une forte de corruption que produi-
foic la culture d'un art fans principes.
I I I.
JLes ouvrages des troubadours font
néanmoins précieux , en ce que les
moeurs s'y trouvent peintes au natu-
rel 5 mieux que dans aucun autre mo-
nument de ces fiècles peu connus.
Nos anciens faifeurs de chroniques ,
nourris au fein des ténèbres & des
préjugés du cloître , ne favoient en
général que narrer longuement les
P R é L I M I N A ï R E. XxÎjC
faks publics mêlés de bruits popu-
laires 6c fouvent de légendes ridisU'- '
les : ils dégradoient rhillolre ; ils ne
la- connoifToient point. Mais les poë- '
tes étoient naturelhment les peintres
de la fociété. Ge qu'ils voyoient, ce
qu'ils entendoient , les coutumes , les
modes, \ts opinions dominantes, les
paillons modifiées en tant de maniè-
res , devenoient , fans qu'ils penfaiTent
à inflruire la poftérité , le fond & l'or-
nement de leurs pièces. Parmi les an-
ciens , Homère fupplée en cette par-
tie aux monumens hiftoriques , & fes
£dions mêm^ font une fource de
vérités qui ne fe puiferoient point ail*
leurs. Les troubadours ont fur lui une
forte d'avantage ; car leurs genres de
poéfies , plus bornes à la vie com-
mune & aux objets contemporains ,
forment des peintures plus naïves &
dont il réfulte des conféquences plus
certain es,-
XXX Discours
On y voit cette bravoure ardente'
6c emportée, qui caraétérifoit encore
la nation ; qui refpiroit hs combats
comme des plaifirs , Se qui du droit
barbare de Tépée faifolt le premier
droit de la nature. On y voit cette
prodigalité des feigneurs , érigée en
vertu efTentielIe de leur rang ; aufli
peu délicate fur Igs moyens d'acquérir
que fur la manière de difllper , ôc ne
rougiffant point d'accumuler des rapi-
nes , pour fe parer d'une ruineufe
oflentation. On y voit cet efprit d'in-
dépendance qui entretenoit les défor-
dres de l'anarchie , quelquefois fe
pliant par intérêt aux humbles démar-
ches de courtifan , mais toujours prêt
à fe roidir avec audace lorfqu'il étoit
excité parles conjondures. On y voit
cette franchife mâle Se agrefte , que
rien n'empêche de s'exprimer libre-
ment (Se fur les perfonnes & fur les
chofes y qui cenfure les princes çomr
PRÉLIMINAIRE. XXX)
me les particuliers , fans paroître fe
douter des égards de la bienféance ,
encore moins de la politeiïe moderne.
On y voit l'aveugle fuperllition , fe
repaiiïant d'abfurdités & de folies ;
facrifiant à fes fantômes la raifon , Thu-
manité , la divinité même ; aviliflant
le fouverain être par les hommages
qu'elle croit lui rendre , au mépris des
lois qu'il a établies ; & fourniflant par
fes excès des armes à Tirréligion
qu'elle fait naître. On y voit l'igno-
rance (Se le fanatifme d'uu clergé
vicieux ; la pétulance d'une noblei'fe
inquiète & indomptable; Tadivité Se
la hardieffe d'une bourgeoifie à peine
délivrée de la fervitude ; les vices plu-
tôt que hs vertus des hommes de tout
état , livrés encore à des habitudes
barbares, 6c commençant à fe raffiner
par de faufles lumières. On y voie
enfin le fyftème de la chevalerie déve-
loppé, fes exercices, fes amufemens,
h iv
xxxij Discours
fes préceptes , (es moeurs , ordinaire-
ment contraires à fa morale, & furcouc
cette galanterie fameufe qui devint ua
dts principaux mobiles de la fociété,
ôç dont il importe d'acquérir une con-
iioiiïance plus exaâ:e.
Toute riiifloire dépofe de la véné-
ration àQs peuples du nord pour Tes
femmes ; fentiment plus ou moins vif
êc profond , mais commun à toutes
les nations Celtiques, parmi lefquellbs
un favant moderne compte hs Ger-
mains j les Scandinaves , ôc même les
Scythes , quoique la reliemblance des
^Tioeurs ne prouve pas toujours Pidea-
îité d'origine '^. Ces peuples féroces,
dont la fenfibilité en' amour n'appro-
choit point de celle qui règne da»s
les climats chauds , rendoient cepeii-
dant une efpèce de culte au fexe aima*
ble qu'on tenoit ailleurs en efclavageu
* Voyez. Pelloutier, HIIî, des Celtes.
P îl É L I M î Î5 A I R E. XXxIij
Ils voy oient en lui quelque chofe de
divin : ils lui donnoient l'autorité des
oracles , 6c Tempire de la beauté
s'afFermifToit par une confiance rcli-
gieufe.
Soit que ce fat un effet de cette
fotce d'imagination , qui rend les fem-
mes fi fufceptibles de mouvemens ex-
traordinaires, & quelquefois leur per-
fuade qu'elles font infpirées , quand
elles s'égarent dans leurs rêveries ; ou
de cette fine fagacité qui , pour peu
qu'elle ait d'exercice , leur fait péné-
trer le fecret des coeurs, faifir proiiipte-
ment le noeud des intrigues ÔC des
affaires, donner aux hommes de fou-
dains confeiîs, fupérieurs aux réfultats
de nos lentes méditations ; ou de
cette adreffe infinuante , avec laquelle
les grâces fubjùguent la force, &- la
douceur triomphe de la férocité : foit
que toutes ces caufcs réunies Se d'au-
tres encore concourufrent. au même
xxxîv Discours
effet , on ne peut douter qu'il n'ait evt
beaucoup d'influence dans les mœurs
publiques , Se dans ïqs entreprifes les
plus éclatantes.
Pour mériter la beauté qu'il îdolâ-
troit 5 le guerrier bravoit les fatigues y
les bleffures Se la mort. La dépouille
d'un ennemi tué de Tes mains de voit
accompagner fes pourfuites amoureu-
{qs. Les idées d'amour & de valeur
paroiiToient inféparables , Se lé poëte
les confondoit en célébrant les héros,
ou en excitant à PhéroiTme. Combien
de fois hs femmes ne donnèrent-elles
pas l'exemple du courage qu'elles exci»'
îoient ? combien de fois ne partagè-
rent-elles pas les travaux Ôc les périls
des expéditions ? On les vit en plu-
fîeurs rencontres s'arracher la vie ,
pour échapper à l'ennemi vainqueur.
Quand les moeurs publiques ont
pris dans l'origine une forte direc-
tion 3 il en refte toujours des traces ^
tV^ÛLimin M R -E, XXXV
malgré les changemens que produit
le cours des fiècles. Sans doute les
habitans de nos provinces , mélange
de Gaulois Ôc de Germains , confer-
voient pour les femmes le même fond
defentimens; (Scia chevalerie ne créa
point un nouveau fyftême , elle ae fit
qu'étendre & fubtilifer Tancien..
La guerre , Famour , la religion for-
moient , comme on fait , la bafe de
cette inftitution fingulière. Mais quel-
que dévots que les grands & le peu-
ple fuffent alors , Se quoique les idées
religieufes , bien on mal conçues, fe
mêlafTent à toutes les chofes humai-
nes ; la guerre & l'amour , ces paflTions
favorites Ci propres à remuer Tame par
lesfens, dévoient généralement l'em-
porter fur les objets invifiibles , offerts
à la penfée pour le bonheur d'une
autre vie. Toutes leurs dévotions n'em-
pêchoient pas nos héros de refpirec
fans celle le carnasfe , ni de fervic
ia'
h vj
XXXV) Discours
ordinairement leurs belles avec autant
Se plus de ferveur qu^ leur Dieu.
Confacrer fon coeur ôc ks homma-
ges à une maîcreffe ; vivre pour elle
exclufivement ; pour elle , afpirer à
toute la gloire des armes & des ver-
tus ; admirer [qs perfedions , ôc leur
affurer Tadmiration publique ; ambi-
tionner le titre de fon ferviteur , de
fon efclave ; Ôc pour récompenfe de
tant d'amour ôc de tant d'efforts ,
s'eftimer heureux qu'elle daigne les
agréer; en un mot, fervir fa dame
comme une forte de divinité , dont
les faveurs ne peuvent être que le
prix des fentimens les plus nobles ,
•divinité que Ton n'aime qu'avec ref-
ped, comme on ne doit la révérer
qu'avec amour; c'étoit-làun des prin-
cipaux devoirs de tout chevalier , ou
de quiconque afpiroit à le deveî;]ir.
L'imagination trouvoit à s'exalter llin
m tel fyftême d'amour. Auflî , en fof-
¥ R É L I M I N A I R.E. XXXVÎf
kîiant des Iréros , fit-il éclorre toutes
les folies romanefques.
Si la galanterie régna dans la fo^
ciété civile, les troubadours ne con-
tribuèrent pas peu à Faccroiflement de
fon empire , & à l'a célébrité de fes
triomphes. Frefque tous fe dévouèrent
au culte des dames, Its uns par fen-
timent , les autres par ollentation ,
plufieurs par intérêt ; car c'étoit le
chemin de la fortune , Se les dames ,
Jaloufes d'un encens qui fembloit éter-
niler leurs charmes , ne manquoient
pas de favorifer le poëte adorateur»
La paflîon ôc la flatterie fécondèrent
également le parnafle provençal»
Mais qu'il s'en faut bien que l'a-
mour , en ces tems de chevalerie , fut
tel que l'imaginent les cenfeurs des
tems modernes ! Quand l'hifloire n'a^
tefleroit point les défordres &îa licen-
ce des moeurs , les ouvrages des trou-
badours en fourniroient une foule de
Xxxvîîj Discours
preuves inconteftables. Parmi quel-
ques exemples d'une galanterie pure i '
afTujettie au frein de la pudeur Ôc des
devoirs , on y trouve mille traits de
libertinage & de débauche ; on y voit
les fens maîtrifer le cœur , la foi con-
jugale impudemment violée, quelque-
fois les mœurs outragées ayec une
indécence cynique, enfin les mêmes-
vices qu'aujourd'hui, moins déguifés-
fous d'honnêtes apparences. Delà les-
fatires de pîufieurs de ces poètes , qui
préconifant le tems pafle , quoique
plus digne encore de leurs cenfures,
font une peinture affreufe des excès
de leurs contemporains. Tant ïï eli
naturel d'exagérer les anciennes ver-
tus, ou même de les fuppofer, pour
cenfurer avec plus d'amertume les
vices préfens !
Prenons un milieu , ôc fans être
injuftes, ni par indulgence envers les
morts , ni par aigreur envers le%
IPRÉLIMINÂIRE. XXxIx
Vivans , louons ce que ceux-ci ont de
louable , reconnoiflbns ce que les au-
tres eurent de mauvais. Le courage ^^
la courtoifie , l'honneur , la galanterie
de nos aïeux étoient fouillés de beau-
coup de vices grofîiers , inhcrens k
Fétat informe de la fociété r au milieiï
de nos vices raffinés brillent encore
des vertus excellentes , que la culture
des mœurs & de la raifôn produira
toujours. Un préjugé qui nous ôteroit
le fentiment des avantages dont nous
Jouiffions , feroit également abjed ôc
Ruifible. L^s lumières tirées de nos
troubadours , pour la connoiflance
des moeurs , peuvent fervir du moins
à le diffiper»
I V.
Une grande partie de leurs ouvra*»
ges roule fur les événemens de leur
liècîe , f\ capables d'exciter ou^ l'en-
thoufiafoie ou l'iadignatûon poétiques*
xF D t s c ô tj R s^
11 efl: néceïïaire d'ébaucher ici un ta-^
blcau de ces événemens : on y verra-
du premier coup d'oeil ce que la ma--
tière doit offrir d'inflrudions.
C'étoic le tems où les papes ,; qui
avoient perdu de vue les règles , com-
me les exemples, de la primitive égli-
fe, remuant tout au nom de Dieu &
de S. Pierre, faifoient d'une religion
divine l'inflrument d'une politique
audacieufe ; Ôc tantôt difpofant des ré*
compenfes du ciel , tantôt condam-
nant aux fuppîices de l'enfer , fubju-
guoient les nations , ébranlaient les
empires , détronoient même les fou-
V^rains. Les croifades dont Grégoire
VII avoit conçu la première idée, fi
on les confidère fous une face poli-
tique , furent le chef-d'œuvre de l'an-
cien defpotifme pontifical. Par elles
un pontife pouvoir armer les fujet«
de tous les princes , en faire fes pro-
pces foldats 3 les eavoyer conquérir
λIIÊLI M IN AI R K. Xlj
3es- royaumes , qu'il fe rendoit tribu-
taires ; lever d'un bout de TEurope à
l'autre d'immenfes contributions, dont
il dirigeoit Tufage ; épuifer d'hommes
âc d'argent les états , dont la foibleiïe
d'evoit augmenter fa puifTance ; relé-
guer en quelque fojrte au-delà des
mers les empereurs ôc les rois , dont
l'éloignemenc lui étoit avantageux ;
augmenter les richefles eccléfiafliques,
Se par conféquent Tes revenus, du pro*-
duit d'une infinité de terres , que les
croifés vendoient à bas prix pour être
en état de gagner les indulgences de
la guerre faînte; s'établir enfin adroi-
tement le juge de toutes les affaires
civiles & politiques , en mettant fous
}a fauve-garde du pontificat les biens
Se les perfannes de quiconque avoit
arboré la croix. Si la politique de
Rome ne^conçut pas d'abord ce fyf-
tême dans toute fon étendue , il pa-
roît qu'en peu de tems elle l'é tendit
xllj Discours
jufques-là ; quoique des idées religîeu-
fes & myftiques voilaflerK toujours fes
projets, peut-être même à fes yeux
comme à ceux des nations fafcinées.
Nous trouvons dans les poéfîes des
troubadours cent exemples de Fea-
thoufiafme des croifades , ôc des vains
motifs qui le rallumoient fans cefie;
mais nous y voyons auffi quelquefois
une hardielTe à les cenfurer , qui con-
trafte fingulièrement avec les préjugés
de la multitude.
Et comment , après tant d'expédi-
tions malheureufes , dont l'Europe
avoit attendu les plus grands fuccès ;
comment n'y auroit-il pas eu des
hommes affez raifonnabîes pour en
mieux juger, & allez libres pour en
dire leur fentiment ? La puilTance
eccléfiaftique , fi refpedabJe par fa na-
ture , fi utile quand elle remplit avec
fagefle fon miniftère , s'expofoit elle-
même aux plus dangereufes attaques.^
P R É 1 1 M I lî A I R Ef. xliij
par des abus dont les peuples com-
mençoient à s'indigner.
Ce fut proprement l'origine des
fe(^aires de nos provinces méridiona-
les , connus fous diflFérens noms , Ma-
nichéens , Vaudois , Albigeois , &:c
Leurs inveélives contre le clergé coa-
tribuèrent , autant que leurs erreurs , ^
à la guerre atroce qu'on leur déclara
pour la ruine du comte de Touloufe.
Jufqu'alors les croifades avoient eu
pour objet d'exterminer les ennemis
du nom chrétien. Mais des chrétiens ,
réputés ennemis de l'églife , parurent
encore plus dignes d'être immolés pac
le zèle ; & leur fouverain ofant les
protéger , ou plutôt les tolérer , le
pape , non - content de le foudroyer
d'anathêmes , fît un devoir de reli-
gion ôc un moyen de faîut , de pren-
dre les armes pour le dépouiller de fes
états.
J'indique feulement ici cette hon-
xfiv D I s C O U R S^
teufe croifade, célèbre par tant d'm^
juftices 8c de barbaries ; fi fatale à Rai-
mond VI Se Raimond VI ï comtes de
Touloufe, malgré leurs humbles fou-
miffiions toujours fuivies d'abfolutior/s
trompeirfes ; mais (i utiles à la cour
de Rome qui , de leurs dépouilles, fc
forma une principauté au iein de la
France. Plufieurs de nos troubadours
intérefles à ces guerres civiles , ou
comme adeurs, ou comme partifans
des opprimés , ont lailTé des détails
curieux qu'il faut réferver pour leurs
articles^
Le cierge de ces malheuréufes pro-
"vinces, fanatique alors ôc trop fujet
aux paflions des gens de guerre , fe
fignala par de terribles excès , ôc les
moines peut-être encore plus. Ulnqui-
fition naifiante fe montra d-abord al-
t-érée de fang ; mais en faifant brûler
fes vidimes , parmi lefquelles Tinno-
cent fut plus d'une fois confondti:
P R K X l M I N A I K E. xlv
'Avec le coupable , elle échauflFoit la
bile des poëtes citoyens ou fenfibles à
rhumanitc. Nous aurons fouvent lieu
d'obferver combien la religion devoil:
gémir d'être changée par fes minif-^
très en tyrannie. Quelle gloire pour
la faine littérature d^ Favoir vengée
de cet opprobre , en oppofant les
pjréceptes de la charité chrétienne
aux préjugés d'un fanguinaire fana-«^
tifme ! Gui , dans les fiècles même
barbares , les Lettres ont été fouvenc
les bienfaitrices du genre humain.
Cependant les fouverains pontifes
continuoient à régner par des vio^
lences. Le facerdoce luttoit toujours
avec animoiîté contre fempire. Fré-
déric I , ce grand empereur , en avoiç
reçu de dangereufcs atteintes ; & lai
révolte des villes de Lombardie , li-
guées pour s'affranchir de fa domina-
tion^ étoit principalement l'effet de$
cntreprifes de la cour de Rome. Foi?
x^vj Discours
ble prélude des orages qu'Innocent
m, Grégoire IX, Innocent IV, &c,
dévoient bientôt exciter contre Fré-
déric II ôc les reftes de la maifon de
Souabe.
Après une longue fuite de fcènes
fcandaleufes , oii les excommunica-
tions , prodiguées par la haine , ten-
doient toutes à détrôner l'empereur,
on le vit folennellement dépoie dans
Un concile de Lyon , dont le pontife
dida le décret. S'il ne perdit point fa
couronne , c-efl: qu'il eut le courage
de la défendre. Ses fucceiTeurs furent
encore plus malheureux. Les papes
pourfuivirent d'un côté Tempereur
Conrad , fils de Frédéric , & de l'au-
tre dépouillèrent du royaume des
Deux-Siciles cette maifon qu'ils détef-
toient. L'Angleterre ne fut pas pro-
fiter de leur offre. Le frère de S. Louis,
déjà comte de Frovence,réufrit mieux;
s'il faut regarder comme un grand
?Ri:LTMÏNAIRE. xlvi)
fuccès fa conquête de Naples , cimen-
tée par le meurtre juridique du roi
Conradin & du duc d'Autriche , &
fuivies de tant d'excès révoltans , que
les Vêpres Siciliennes en furent pref-,
que Tunique fruit.
Quand nous verrons le troubadout
Figueira , & quelques autres , fe dé-;
chaîner avec une forte de fureur con-
tre Rome , contre les miniftres ou les
imitateurs de fes injuftices ; il faut l'a-
vouer, quelque étrange que fut leuc
audace dans des (iècles fuperftitieux ,
rhiftoire en donnera aifément l'explir
cation.
A ces événemens mémorables aux-
quels les pièces de nos poètes ont
fouvent rapport, ajoutons les démêlés
de la France avec T Angleterre , la
réunion de plufieurs provinces fran-
çoifes à une couronne rivale, Tempri-
fonnement de Richard I au retour de
la Paleûine, les conquêtes de Philippe-
itlviîj Discours
Aiigufte fur Jean , fiiccelTeur de Ri-
chard, roppofition d'intérêts entre les
troubadours de divers partis : quelles
fources de particularités hiftoriques 6c
de traits de poéfie , dignes de la curio-
iîté des ledeurs !
Mais les révolutions arrivées dans
le pays même des mufes provençales
fourniiToient , indépendamment de
tout le refte , une ample matière à
leurs chants. Ce pays comprenoit ,
outre le Dauphiné ôc la Provence qui
relevoient de rempire,les trois grands
comtés de Touloufe, de Barcelone Se
du Poitou, avec le duché d'Aquitaine^
Là , comme ailleurs , le gouvernement
féodal avoir formé , fous une appa-
rence d'ordre de de fubordination , ua
véritable chaos où le fuzerain , le vaf-
fal , l'arrière -vaffal , chacun avec fes.
droits fadices , fe trouvoient fouvenc
réduits au droit du plus fort.
Si de cette première caufe dévoient
naîtrq
I
IPRéLÏ M I N Aï RR. \\i^
Kâttre une infinité de troubles , de
violences , de confifcations , d'ufurpa»
tions ôc de guerres ; Therédité & la
partage des fiefs occafionnoient en-
core des ébranlemens & des varia-
tions rapides , furtout quand hs filles
fuccédoient au défaut de mâles. Le
mariage d'une héritière attiroit un fou-
verain étranger; plufieurs mariages de
cette efpèce créoient une vafle puif-
fance ; Tambition s'agitoit , l'équilibre
fe rompoit , les rivalités éclatoient de
toutes parts , <Sc les peuples étoient
ordinairement les vidimes de ceux qui
pxétendoient les gouverner.
Ainfi le Poitou ôc la Guienne , que
le mariage d'Eléonore avec Louis le
Jeune devoit réunir à la couronne de
France , pafiferent fous la domination
angloife , dès que le divorce impru-
dent de Louis eut laifTé Eléonore
maitreffe de difpofer tout à la fois de
fa perfonne & de fes états. Ainfî la
Tome I. ç
1 Discours
mâifon de Barcelone acquit par des
mariages Je comté de Provence, le
royaume d'Aragon , & d'autres fouve-
rainetés. Ainfi îa maifon de Baux , en
V.ertu d'un mariage , ofa lui difputer la
Provence, fans avoir les forces nécet-
faires pour foutenir Tes prétentions.
Ainfi la maifon de Sabran , avec un
titre pareil , s'empara du comté de
Forcalquier , dont elle conferva beau-
coup de fiefs , malgré la puiiTance de
fa rivale. Ainfi l'héritière du dernier
comte de Provence de la maifon de
Barcelone , fit pa er dans celle de
France , en épouiant Charles d'Anjou,
une principauté qui devoit tôt ou tard
revenir à la monarchie françoife.
Ces révolutions & leurs fuites, les
affaires, foit des grandes, ioit des peti-
îes cours , mettant les elprits en mou-
vement , Se les troubadours jouant
quelquefois un rôle dîllingué , ou
âjaiijt de$ liaifoas étroites avec les
PRÉLIMINAIRE. IJ
premiers adeurs , leurs ouvrages rap-
pelleront fouvent les faits 3c hs per-
fonnes , qui frappèrent lejr imagina-^
tion ôc intéreilerent leur ame. 11 fut
un tems où les cours d'Aragon , de
Poitou , de Touloufe , de Provence ,
favorifoient à Tenvi les mufes. La re-
connoiiîance n'étoit pas muette ; & (î
une partie de nos poètes fignala foa
zèle pour les princes de Touloufe ,
nous en voyons clairement la caufe,
dans les bienfaits de ces princes ou
de leurs ancêtres. Mais en défendant
leur caufe contre le clergé , qu'une
haine religieufe rendoit ingrat ôc in-
jufte , ils pou voient fuivie eux-mêmes
les mouvemens de Panimofité Se de
Tintérêt. Qu'il eft rare , en pareilles
circonftances , de fe tenir dans les
bornes de la fagelTe ou de Téquité !
Ne nous paflfionnons point en fa-
veur des troubadours : ils méritent
pour la plupart moins de louanges
cij
Mj Discours
que de blâme. Dans le compte fuc-
cint que je vais rendre de leurs divers
genres de poéfies, Ôc des principaux
earadères qui les diftinguent, fexpo-^
ferai les défauts fans prévention , je
tâcherai de réduire à leur jufle prix les
chofes eftimables,
V,
Ces pièces font des charifons , des
firventes ^ des tenfons ou jeux-partis ^ des
paflourelles^ des novdks ou contes, <&c.
Je les didinguerai d'abord plus utile»
ment en poéfies galantes , hifloriques,
fatiriques , didadiques ; & après les
avoir envifagées ainfî fous des points
de vue généraux , nous paiferons à
des remarques particulières.
D'après ce que nous avons obfervé
fur l'ancienne chevalerie, on peut juv
ger d'avance des morceaux de nos
poètes , ( Se c'efl; le plus grand nomr
bre de leurs ouvrages , ) qui ont pouiî
I* R F, L I M I N A I R E. îii)
objet les dames ôc Pamour'. Ce ne font
pfefque jamais de ces penfées ingc-*
nieufes , de ces tours fins & étudiés ,
de ces élégans madrigaux , où fe pei-»
gnent les agrémensde r'efprit, plutôt
que les tranfports de la paiïion. L'a-
mour y efl exprimé tantôt avec éner-
gie, tantôt avec une fimplieité naïve
<Sc touchante. Souvent timide 6c ref-
pedueux , il adore en extafe la beau-
té donc il fait fon idole ; ri voit en
elle toutes les perfedions dignes d'info
pirer renthoufiafme ; 6c les moindres
faveurs qu'il en efpère font pour lut
des joies célefles. Quelquefois il veut
Te manifefler par d'héroïques efforts ;
d'autres fois il ofe à peine prononcée
un mot qui le décèle. Enfin le fyflême
galant de la chevalerie règne parmi
les troubadours; ôc lorfque leurs chan-
fons' tiennent à des aventures fingu-
lières , comme il y en a plufieurs
exemples, il en réfultc une ledure plus
c ii}
liv Discours
agréable. Mais , je Tavoue , les fades
lieux communs de galanterie , les ré-
pétitions fréquentes des mêmes pen-
iéits 8c des inêmes exprefTions , \ts
longueurs & le mauvais goût ren-
droient infupportabîe un recueil corn*
pîet de leurs ouvrages. 11 a fallu fup-
primer , élaguer beaucoup ; & ces fa-
crifices ne méritent aucun regret.
^ 11 y eut , fans doute , parmi nos
preux chevaliers & nos galans trou-
badours , quelques phénomènes d'a-
mour épuré , où Ton reconnoîtra des
inoeufs exemtes de tout reproche.
Cependant combien verrons - nous
d'exemples contraires! Un commerce
de galanterie entre les deux Çtxts^
dans ces tems de défordres eiîrénés,
devoir évidemment rendre fort rare
ce que Ton a fuppofé fi commun.
Cétoit beaucoup que les belles, en
général , dédaignaflent des amans vul-
gaires, dont le nom n'eut rien pour
PRÉLIMINAIRE. Iv
elles de glorieux; qu'une mollefle effé-
minée & une honteufe opulence n'ex*-
citafTent que leur mépris; ôc qu'il faU
lût mériter par Thonneur Ôc le cou-
rage les fecfètes récompenfes d'un
amour fouvent condamnable , fouvent
contraire aux lois de la fociété.
Après les poéfies galantes dts trou-
badours , les plus nombreufes font cel-
les que j'ai appelées hiftoriques, corn»
me ayant rapport à des faits , à des
perfornages diftingués , Se pouvant
fournir des matériaux à rijiftoire.Teîs
font la plupart de leurs [intentes ^ forte
de difcours en vers , où hs louanges,
les reproches , les plaintes , les mena-
ces, les exhortations, les confeils fe
placent naturellement au gré de l'au-
teur. En les confidérant relativement
àThiftoire, il n'eft pas douteux que
ces pièces n'aient leur utilité, foit pour
éclaircir ou pour conftater certains
détails ; mais elles me paroiiTcnt beau-
c iv
Ivj Discours
coup plus intérejnfantes fous un autfe
afpcd.
Quand elles viennent de perfonna-
ges illuftres y c'efl: une peinture naïve
de leurs fentimens, de leurs paffions ,
de leur façon de voir & de s'exprimer.
Ils paroîtront quelquefois femblables
aux héros d'Homère ,^ hautain s , arro-
gans , braves & préfomptueux , n'épar-
gnant pas les injures , difant avec une
rude franchife 6c trop longuement
tout ce qu'ils ont dans Tame. Le fir-
vente du roi Richard, compofé.dans
fa prifon d'Allemagne , & plufieurs au-
tres de cette nature , méritent la eu-
riofité de quiconque veut connoître
l'efprit humain & les moeurs anti-
ques.
. Rien n'efl: peut - être plus digne
d'obfervation, que l'extrême liberté de
plufieurs de nos troubadours. Elle fe
donne carrière , non-feulement entre
cgaux , mais malgré la plus grands
PRÉLIMINAIRE. Ivij
âiijproportïon de rang Se de fortune ;
jnon-feulement dans les querelles qui
fe de'cident par Fépée , mais dans le
commerce des cours , où Ton s'attend
à ne voir qu'artifices Se fouplelFe.
11 y avoit déjà , fur-tout parmi les
poètes , de vils courtifans accoutumés
au ton de la fervitude , & mendiant
par les baflefles de la flatterie le paye-
ment honteux des plumes vénales.
Cependant la plupart , quoique peu
défintéreffés Se même avides , perdent
quelquefois toute retenue, jufqu'à ne
rien ménager , pas même leurs pro-
tedeurs. Comment expliquer ce phé-
nomène ?
C'efl que les hommes confervoientj
encore la vigueur de caradère qu'ils
tiennent de la nature , Se que la poli-
tede a énervée autant quadoucie.
C'efl que les cours protégeoient fans
alfujettir : la grandeur y étàioit. plus
de magnificence que de pouvoir: cUq
Iviî) D r s c o tr R i
cherchoit à s'attirer des partifanSj &
ne pouvoit faire des elclaves : elle
defcendoit par la familiarité au niveau
des inférieurs Ôc des fujets, de peur
qu'ils ne s'élevaiTent contre elle par
leur fierté : chacun fentoit fa propre
force 5 (Se favoit où trouver de Tappui
en cas de befoin : le moindre grief
îrritoit ces âmes altières : le refîenti-
ment ou le point d'honneur étouffoit
alors la reconnoiiïance des bienfaits;
6c la liberté du dif cours s'emportoit
au-delà de toutes les bornes.
Si les auteurs de ces pièces avoient
eu autant de génie , ou feulement
d'efprit que d'audace , il y auroit une
ample moiflbn à faire de chofes pi-
quantes Se curieufes» Mais plufieurs,
je dois le répéter , ritnoient , pour
ainfi dire , en dépit d'Apollon Se de
Minerve. J'ai fenti le befoin d'être
févère dans îe choix ; & me faifant
fcripule d'omettre ce qui renferme
PRÉLIMINAIRE. IIx
quelque inftrudion , je me (ms du
moins borné au pur néceflaire , lorf-
qu'il ne fe préfentoit rien d'agréable.
Outre les firventes hiftoriques dont
nous venons de parler, les troubadours
en ont laiffé un grand nombre de
purement fatiriques. Ce genre fut tou-
jours du goût des poètes , foit parce
qu'ils s'irritent aifément , comme un
d'eux le difoit dans l'ancienne Rome,
Se que la fatire venge Iqs bleflures de
leur amour-propre , foit parce qu'ils y
trouvent un moyen de réuiïir en amu-
fant la malignité publique ; moyen
dangereux , fouvent impardonnable ,
mais par oij l'auteur le plus vil s'affure
des applaudiiTemens, puifqu'il flatte la
haine ou l'envie prefque toujours dé-
chaînées contre le mérite.
Nous verrons de ces fatires per-
fonnelles , groffiérement injurieuies ,
qui eurent beaucoup de vogue dans
le tems. Telles font en particulier cel*
c vj
îx Discours
les de Pierre d'Auvergne & du mdîne
de Montaudon contré des rimailleurs,
fi obfcurs la plupart qu'il ne reRe au-
cun vertige de leurs ouvrages. L'un
Se l'autre ont pu être appelés le fléau
des troubadours ; mais à la îedure , on
méprifera le fléau plus que les vidimes
frappées de (es coups. De tels fatiri-
ques n'eurent jamais d'autre deftinée l
Il n'en efl: pas de même de la fa-
tire générale des moeurs , propre à
humilier le vice, finon à corriger les
Ticieux ; utile pour le fiècle qui la
voit naître Se qu'elle châtie ; util«
pour la poftérité , à qui du moins elle
peut tranfmettre la connoiiTance des
âges précédens. Divers morceaux de
ce genre rendent précieux notre re^
cueil ; Se l'on peut les regarder com-
ine ce qu'il y a de plus eflimable dans
les troubadours.
Là , fe trouve la preuve compîette
d'une vérité , dont nous avons tour
ÇH Ali M I K AI RE. hj
Jburs été convaincus, malgré toutes
les déclamations qui la contredifent;
Que les moeurs du bon vieux tems j
comme on Tappelle avec complais
fance, de ce tems héroïque de che-
valerie, ne méritent point nos regrets^
quelque odieux que foient nos vices ,
& quelques maux qui en puifTent
naître, furtout fi rimpunitiJes encou*
rage & fi le fuccès \qs catîTOnne. La
race des chevaliers , cette nobleiïe
dont la probité , la franchife , la géné^
rofité font Tobjet de tant d'éloges,
comment la verra-t-on dépeinte ?
Opprefiîon des fujets, parjures envers
les voifins , cruautés & perfidies fré-
quentes , brigandages continuels , ra^
pacité infatiable , débauches au lieu
de galanterie ; veilà les traits ordinai-
res. Lç^s fatiriques exagéroient , dira-
t-on. Hé ! n'exagèrent-ils pas encore
aujourd'hui ? Nous regrettons le tems
palTé : ks troubadours regrettoient le
îxîj Discours
tems paffé , aux douzième & treizième
fiècles, Se riiiiloire ne connoît rien
de plus affreux que les deux fiècles
antérieurs à cette époque.
Ils attaquent lurtout avec véhé-
mence les vices du clergé & des moi-
nes. On en fera peu furpris , fi Ton fe
retrace les abus énormes , la fcanda-
leufe licence, les fraudes, les vexa-
tions (Se la tyrannie, qui déshonoroient
alors plufieurs miniftres de la religion,
aux dépens de la religion même. La
croifade contre les Albigeois, î'inqui-
lîtion meurtrière qu'elle mettoit en
vigueur, fuffifoient pour révolter tou-
te ame jufle ôc fenfibîe. Une pièce
originale d'Izarn , dominicain miflion-
naire ôc troubadour, dans laquelle il
fe repréfente difputant avec un héré-
tique, & le convertiffant par la crain-
te des fupplices , plutôt que par la
force des argumens , cette pièce nous
convaincra que des catholiques Icnfés
PRÉLIMINAIRE. Ixuj
pouvoient bien partager avec les fec-
taires , non leurs fentimens fur le
dogme 5 mais leur mépris & leur aver-
fion pour des abus odieux ou méprifa-
bles. Enfin , les invedives de Pierre
Cardinal , troubadour illuftre ôc ver-
tueux , que le clergé avort vu parmi
fes membres , ( fans parler ici d'autres
fatires pareilles , ) ne laiiTeront aucun
doute fur les anciens excès de ce
corps, qu'entraînoit le torrent des paf-
fions , que l'ignorance avoit dégradé,
& qui s'efl relevé depuis avec hon-
neur , lorfque fes lumières ôc fa con-
duite ont répondu à la iainteté de foa
miniftère.
Une manvaife politique , prefque
toujours pratiquée 3c toujours funefle,
engageoit les gens d'égUfe à perfécu*
ter les poë es , ainfj que les novateurs»
On croyoit les enchaîner par la
crainte ; on les ré vol toit en provo-
quant la colère 6c rindignation. Irriter
ïx!f Discours
des cfprits fiers 6c audacieux , qui n-'a-^
voient befoiii que d'une plume pour
fe venger même fans paroître , c'eft
une de ces imprudences que Torgueil
de la domination commettoit prefque
toujours , 6c dont il devoit tôt. ou tard
fe repentir inutilement.
Les poéfies didadiques des: trouba-
dours font en petit nombre , mais cu-
rieufes par leur objet. Quelques-unes
contiennent des maximes de morale
univerfelle ; elles prouveront encore
que les vérités morales , dont le germe
efl au fond de nos coeurs , ont befoin
de la culture de la raifon pour ne
produire que de bons fruits. Quel-
ques autres renferment des inflrudions
relatives aux divers états de la fociété,
fpé ci aie ment aux caDdidats.de la che-
valerie y aux jeunes dem-oifelles , aux
poètes 6z aux jongleurs. J'en ai re-
cueilli plufieurs détails finguliers, que
aul ouvrage connu rie fourniroit. i^
PRÉLIMINAIRE. IxY
prolixité Se les minuties y font trop
fouvent faftidieufes. On peut y remé-
dier en abrégeant. D'ailleurs les peti-
tes chofes, en certains cas , font mieux
connoître les hommes que les gran-
des : elles peignent les habitudes, au
lieu qu'on ne voit dans le refle que
des efforts.
Nos poètes ont eu quelquefois Fa-
dreffe d'encadrer , pour ainli dire ,
leurs préceptes dans les agrémens de
la fidion. C'efl: un jeune homme , par
exemple , qui vient à la cour d'un il-
luftre chevalier , demander (ts avis &
s'inllruire à fon école ; c'eft un per-
fonnage refpedable qui, dans une con-
verfation fortuite , donne des leçons
à la jeuneffe. La connoiiTance ào^s an-
ciens auroit beaucoup fervi à perfec-
tionner une méthode Ç\ judicieufe.
Les troubadours fembîent l'avoir tirée
de leur propre fond. Simples imita-
teurso. ils auroient eu vraiîemblable-
Ixvj Discours
ment plus de goût avec moins de na*
turel.
Cependant de ce fonds mal cultivé
font éclos quelques jolis contes, où
les grâces naïves paroiflent aiïez tou-
chantes, pour qu'on ne penfe point
à y chercher de refprit.
Le même caradère diftingue jufqu'à
un certain degré les pajiourelles des
troubadours , idylles galantes , écrites
fans art , avec trop de monotonie ,
mais qui refpirent la (impie nature.
Cette efpèce de compofition , égale-
ment favorable à la poéfie Se à Ta-
mour , auroit dû , ce femble , être
plus commune panni eux. S'ils l'ont
rarement cultivée, n'e(l-ce point TefFet
de la fréquentation des cours ? La vie
champêtre infpire les mules part oral es:
les cours infpirent un goût de galan-
terie fadice , qui préfère le bel-efprit
au fentiment.
Ceft furtout par les tenfons que les
PRÉtlMIKAlRE. Ixvîj
troubadours tâchoient de fe fignaler.
Dans ^ts dialogues en couplets alter-
natifs , ils s'attaquoient , fe répoii-
doient ; ils foutenoient leurs fenti-
mens contradidoires fur diverfes quef-
tions , prefque toutes de galanterie.
Les cours ôc les grandes affemblées
fervoient de théâtre à la difpute. On
prenoit ordinairement pour juges les
principaux perfonnages ; &leur déci-
fion paroiffoit fans doute d'un grand
poids Ces jeux d'efprit dévoient don-
ner plus de reffbrt aux talens ; mais
comme les talens médiocres ne peu-
vent franchir les bornes de la médio-
crité 5 parmi un très-grand nombre de
tenfons il y en a peu d'un rare mé-
rite.
Elles ont néanmoins l'avantage ,
celles mêmes dont la tradudion pa-
roîtroit \à plus infipide , de nous inf-
truire fur les opinions ôc les fentimens
de leurs auteurs , de fur Tefprit de leur
Ixvîîj Discours
fiècle. On y verra , les raffinemens dd
ia galanterie românefque , les égare-
mens du libertinage qui triomphoit
de (es maximes, les faufîes idées d'hon-
neur & de morale qui Temportoient
fur les devoirs. Par quelles qualités
un amant fe rend-il plus digne de fa
dame ? une dame plus digne d'avoir
des amans ? Qu'eft-ce qui décide , en
tel ou tel cas , de la fupériorké d'un
ch-evalier ? &c. Plufieurs queftions de
cette efpèce amènent des jiigemens,
quelquefois très-fa^es , quelquefois in-
fenfés Se pernicieux. Rien n'étoit mieux
imaginé, pour inculquer les vrais prin-
cipes,, qu'un genre de poéfie où ils
pouvo-ient s' appliquer à mille cas inté-
reilans. Mais la plupart des trouba-^
dours préférant les bonnes fortunes
aux bonnes mœurs , la fagefTe a voie
befoin d'autres organes , ôc malheureu-
fement n'en trouvoit guère.
A en croire Noftradamus ,. 6c. une
PRÉLIMINAIRE. Ixîx
Ebuîe d'auteurs*, ces poètes connurent
êc pratiquèrent Fart dramatique. Sans
doute Fufage du dialogue , fi com-
mun parmi eux, devoit conduire en
peu de tems aux repréfentations théâ-
craies. Cefl peut-être le fondement
d'une opinion dont la fauiïeté paroît
démontrée par leurs ouvrages mêmes,
où Ton ne voit rien de relatif à cet
objet. Quoi ! un objet fi intéreffant ^
qui devoit fournir matière à tant d'al-
lufions Se de remarques , ils Pauroient
toujours perdu de vue , tandis qu'ils
parloient des moindres ufages de la
foeiété ? pourra-t-on le croire ?
11 faudroit entendre leur idiome , 8c
en connoître la prononciation, pour
bien raifonner fur le mécanifine, la
mefure & l'harmonie de leurs vers :
encope-Ti^y auroit-il prefque aucun
•^ Parfait , Hifl. du Théâtre FraïK^ois ; Vellv.
Mlâ, 4e France > 3fc«
Ixx Discours
ledeur que cet examen intérefsât. Je
me bornerai donc à un point beau-
coup plus digne de curiofité , à l'in-
fluence que la langue & la poéfie pro-
vençales ont eue fur la littérature des
autres peuples.
VI.
Le midi de PEurope avoît tiré du
latin les langues vulgaires, que nous y
voyons perfedionnées aujourd'hui, le
françois , l'italien Se refpagnol. Le
provençal , dérivé de la même fource,
l'emportoitinconteflablement fur tou-
tes les autres , foit qu'il participât aux
beautés du grec, qui fut long-tems le
langage des Marfeiîlois , foit qu'il eût
été plus tôt cultivé par des talens ca-
pables de l'embellir. Les troubadours
y ajoutèrent tout à la fois de nou-
veaux charmes ôc une grande célé-
brité. Répandus dans hs cours, même
au-delà des Pyrénées , des Alpes &
PRéLIMlNAIRE. Ixxj
de la Manche, ils y portèrent avec le
goac de leurs poéfies celui de leuc
langue , & lui acquirent presque la
même réputation, que nos meilleurs
écrivains ont procurée dans ces der*
niers tems à la nôtre.
Alors le génie , comme enfeveli aa
fein d'une flupide ignorance, fembla
tout-à-coup réveillé par les fons d'une
lyre enchantereiïe. En Italie, en Efpa-
gne, en Angleterre, <Sc même en Alle-
magne , il fe ranima pour prêter l'o-»
reille à ces Amphions. 11 a.dmira leurs
chants 6c voulut les imiter. Après
d'heureux effais dans leur idiome , il
s'efforça de polir à leur exemple &
d'illullrer la langue du pays qu'il habi-
toit. Ceft ainfi que le ParnalTe pro*
vençal donna en quelque forte naif-
fance aux mufes étrangères ; c'efl: ainfi
quelles en tirèrent des trélors dont
elles firent Lur propre richeiTe.
Quelques Anglois 3i un plus grand
îxxij Discours
nombre d'Italiens célèbres l'ont eux-
mcmes reconnu. Dryden ne balance
point à dire d'après Rymer , que le
provençal étoit de toutes Iqs langues
modernes la plus polie, & que Chau-
cer en profita pour orner & enrichir
Tanglois , très - flérile jufqn'alors '^.
Beinbo afTure également que cette
langue avoir une grande fupériorité
fur toutes celles d'occident , & que
tout homme qui voùloit bien écrire ,
fbrtout en vers , écrivoit en proven-
çal. (Prof, I.) Une compilation d'au-
torités ne me coûteroit que la peine
de tranfcrire les pafTages déjà cités
par Baftéro , dans la préface de fa
Crufia Provençale. Mais qu'importent
tant de citations , quand il ne faut que
raifonner fur un fait certain ?
Confidérons feulement le pays où
la littérature fit des progrès plus rapi-
* "rV-oyez, la préface des Fal>Us de Dryden.
des^
Î>RÉLIMINAIRH. Ixxiij
des. C'efl-là , c'efl en Italie que brillè-
rent fingulièrement les troubadours.
La cour du marquis de Montferrat,.
Florence, Venife , Mantoue , Gènes,
ôc d'autres villes , fe glorifioient d'ea
avoir produit ou attiré quelques-uns.
On compte parmi eux des Italiens
illuilres, un Malafpina , un Giorgi ,
un Calvo , un Cigala , un Doria ,
un Sordel, &c, dont les pièces , en
général, annoncent une fupériorité de
talent qui préfageoit de plus grandes
chofes. Nos Provençaux frayèrent la
route aux Italiens , leur fournirent ôc
les modèles à imiter ôc Finflrument à
mettre en œuvre. Mais la deftinée de
ceux - ci étoit de fervir eux - mêmes
de mqdèles dans la carrière poétique,
après que d'autres leiir auroient appris
à y faire le premier pas ; ôc rien n'efl:
plus glorieux aux troubadours que
d'avoir eu de tels difciples , qui cepen-
dant dévoient bientôt les furpaiïer.
Tome L d
l.^xîv Discours
En effet , le Dante , à la fin du trei-
zième ficcîe , donna relTor du génie à
la langue italienne. Dès ce moment ,
on la vit fort fupérîeure au provençal.
Pétrarque parut , l'amour Tinfpira , &
fous le ciel même de Provence , il fie
entendre âts fons fi mélodieux , des
vers fi élégans ; en un mot , il éclipfa
tellement les troubadours , que leur
nom , leur langage & leurs poéfies
difparurent prefque entièrement aux
yeux de TEurope.
La France avoit déjà fes poètes,
émules des Provençaux leurs maîtres,
Se Thibaut , comte de Champagne ,
s'étoit diftingué parmi eux. Par tou
les langues nationales commencèrent
à fortir de la barbarie : elles furen
préférées avec raifon à cet idiome
étranger , dont la fortune venoit fur-
tout de rindigençe des autres. Les
grands modèles de l'antiquité, fi
lopg'-tems enfouis dans la pouffière-,
PRÉLIMINAIRE. IxXV
fixèrent 'enfin les regards , reproduis
ent les idées du beau , infpirèrent
une plus noble ardeur aux écrivains.
Toutes les langues modernes auroient
avancé rapidement comme en Italie,
fi elles a voient été cultivées avec le
même foin , par des génies tels que
le Dante , Pétrarque Se Bocace. Mal-
heureufement, ou de tels génies n'exif-
tèrent point ailleurs, ou ils languirent
dans rignorance , ou ils afFedèrent
le langage de Tancienne Rome , au
lieu de perfedionner celui de leurs
pères. L'Italie devint féconde en
chefs-d'œuvre : les autres nations ,
pour n'avoir pas fuivi fon exemple ,
ne produifirent encore long tems que
des fruits fauvage« ou de mauvais
goût.
Revenons à notre fujet. L'origine
de la littérature moderne eil donc en
Provence , c'efl -à -dire , dans le? pro-
vinces méridionales de la monarchie
ixxvj Discours
françoife. Lts troubadours ont tiré
l'Europe d'un fatal engourdiflement :
ils ont ranimé Iqs efprits , qui paroif-
foient morts : en les amufant , ils les
ont fait penfer : par .des fentiers ëmaiL
lés de fleurs champêtres , ils les ont
mis fur \qs voies de la raifon , de la
f erfedion même ; 6c t£l efl Tenchaîr
nement des chofes humaines , qu'à
cette première cauCe prefque incon-?
iiue on peut attribuer les plus grands
effets. Toute révolution dans Tefprit
humain mérite d'exercer une curiofité
attentive ; & les principes de la révo-
lution le méritent pour le moins aa-
tant que fes progrès. A cet égard
combien les troubadours ne doivent-ils
pas intéreffer ?
V I I.
îl me relie à faire quelques obfer-
vations fur les vies manufcrites de nos
.poëtes, çompofées en provençal p^c
1PRÉ LIMINAIRE. IXXVÎJ
'des auteurs contemporains. Un Hu-;
gués de Saint-Cyr ôc un Michel de la
la Tour font les feuls dont on con-
noilTe le nom. La plupart de ces hit
toires font probablement leur ouvra-
ge. Ce qull y a de très-sûr, c'eft que
les vies de Noflradamus , comparées
à celles-ci , ne doivent pafler que
pour un recueil de fables , auiïi défec-j
tueux par le fond que par la forme.
Cependant j'obferverai plus d'une
fois que les hiftoriens provençaux ne
font point eux-mêmes à Pabri de tout
reproche. L'hiftoire exige des qualités
qui leur manquoient ; non- feulement
aiïez de lumières pour apprécier les
jbruics publics ôc les relations douteu-
fes , pour difcerner le vrai Se le faux ,
le vraifemblable ôc le chimérique ,
enfin pour ne porter que de (olides
jugemens ; mais encore une fé vérité
de goût qui , fans négliger Pélégance,
rejette les ornemens fuperflus ; qui
d Hj
Ixxvîî) Discours
dédaigne le frivole ôc s'attache à Tct
fentiel ; qui tienne le milieu entré
une précifion sèche & un infipide ver-
biage. L'efprit romanefque fe décou*-
vre dans ces écrivains. Ils aiment à
orner une aventure, à en faire dialo-
guer les perfonnages , & peut-être à y
répandre du merveilleux. Par-là ils
infpirent quelque défiance. On veue
une hiftoire : on craint de ne lire qtf uii
roman.
Au refte , ces défauts ne regardent
«que certains détails. Plufieurs aventu-
res des troubadours , en apparence in*
croyables , font confirmées par leurs
pièces mêmes. Le romanefque des
idées inâuoit beaucoup dans la con-
duite , ôc ce qui fcroit abfurde aujour-
d'hui paroiffoit à peine extraordinaire
alors. Sans doute , Thiflorien fait par-
ler [es perfonnages comme il lui plaît;
leurs dialogues font à lui ; mais ces
dialogues peignent naïvement les^
F R É L ï M I N A I K É. IxxîX
filoeurs , les coiiverfations d'ufï tems
de fimplicité & d'héroïfme ; ils font
peut être par là auffii utiles que les"
faits. Pardonnons atrx auteurs un dé-
faut dont il rcdilte pour nous de Futi*
lité (Se de Pagrément.
On trouvera y fait dans Tes hifto-
riens ,- foit dans îes poëces proven-
çaux , un nombre de particularités
hifîoriques inconnues d'aiiïeurs. Elles
peuvent fournir matière à des difcuf*
fions de critique étrangères à notre
ouvrage. Un homme de mérite ,
chargé par les états de Provence
d'écrire Thiftoire de la province ,
éclaircira plufieurs difficultés de ce
genre. Ayant eu communication des
manufcrits de M. de Sainte- Palaie , iî
nous a convaincus des lumières ôc de
la fagacité qui le dirigent dans foa
travail.
Les troubadours finîflenr dans le
quatorzième fiècle. Ils s'étoient avijifif
d iv
Ixxx "Discours
par leurs défordres , jufqu'à fe faire
plus d'une fois chaiTer * avec oppro-
bre. Les cours s'étoient dégoûtées de
cette foule d'hommes avides & cor-
rompus , parmi lefquels on ne voyoit
prefque plus de vrai talent. D'autres
objets , ou plus férieux ou plus agréa-
bles , firent perdre de vue leurs per-
fonnes & leurs . compoficions. D'ail-
leurs , la culture des langues vulgaires
en Italie , en Efpagne , en France ,
fuffifoient pour effacer le fouvenir du
provençal. Mais cette langue feroic
devenue' vraifemblablement la plus
polie ôc la plus riche de l'Europe , Cî ,
dans nos provinces ^néridionales , il
s'étoit élevé quelque grand état , où
* Phiiippe-Augufle avoit banni de Ces états
les hiflrions , parmi lefquels étoient fans doure
compris des troubadours. La ville de Bologne
défendit en ii88 ,aux chanteurs de France de
s'arrêter dans les places publiques pour y chaa-5
ter, ( Voyez Muratori , ^/iii^^ liai, t^i*\
^ R Ê t I M I N A I îl E. IXXXJ
îes mufes & les arts iîxaflent leur
féjour Se où le génie , excité par Pé-
mulation , perfedionné par la culture,
produisît des chefs-d œuvre dignes de
fervir de modèles aux écrivains des
autres pays.
De tout tems , les troubadours ont
été en Italie un objet de curiofité.
Une préface italienne de Fan 1594,
qu'on trouve à la tête d'un recueil
nianufcrit de leurs poéfies , exprime
les voeux de Tauteur pour quç les
gens de Lettres s'efforcent de les in-
terpréter , <Sc de les faire connoître
au public. Crefcimbéni , tradudeur ôc
commentateur des vies de Noftra-
damus , a beaucoup travaillé fur cette
matière ; mais il n'a gvière produit
que des notices médiocres *. II falloit
Tardeur & le zèle de M. de Sainte-
* Voyez fôn ouvrage intitulé Del/a vol^af,
foefu , imprimç en 1730 , vol. a.
Ixxxî) Discours
Palaie, pour triompher des obfladcî
qui ont effrayé ou arrêté les Italiens^
malgré tous les avantages que leur
pays même ieur procuroit.
Les troubadours eurent en AHe-r
magne des' imitateurs, que M. le ba-*
ron de Zur^auben fe prop ofe de tirer
de robicurité. K a trouvé dans la
fcibîiotnèq'^e du F6Ï un manuscrit ^
contenant les cb'+nfons tuJerqucs de
cent quarante poètes , depuis la fin du
douzième fiècle jufques vers l'an 1330..
L'empereur Henri VI > Tin fortuné
Conradin fils de Frédéric îî ,- un roi
deBohèm^e, plufieurs autres princes ^
€re(Seurs y ducs , margraves , (Sec ,
font au nombre de ces poëces , aiuQ
que des prélats Se des moines. Cha*
que chanfon eft précédée de quelque
peinture : on y voie des Ç\hg&s , des
tournois, des cha (Tes , des emblèmes,
avec les armoiries des troubadours
alleii>ans^ M. le baron de Zurlauben ^
BRÉLIMINAIRE. Ixxxiîj
dans un mémoire lu en 1773 à PAca-
demie des Belles-lettres , a déjà don-
né des extraits de leurs pièces ; ôc il
fait efpérer une notice complette , qui
répandroit un grand jour fur Thiftoire
littéraire du moyen âge , fur les généa-
logies & les armoiries des plus an-
ciennes maifons de Tempire. Ce monu<
ment paroît digne de fon zèle pour la
littérature.
NOTE.
Voici la liûe des msnufcrits provent^aux d&tit
les recueils de M, de Sainte-Palaie contieimeat
les copies ; (avoir ,
4 de la biblipdièque do Roi ,
id'Urfé, ^
I de Lanceîot,
1 de Caumont,
j du Vatican ,
I de Saibante ou Vatican 5
ÏXXXÎVDISC. PRÏirlMlNAlJMSi
1 Barberinî,
:i de l'Ambroî/îenne de Milan;
2 de Saint-Laurent de Florence;
1 Riccardi de Florence,
I de Modène.
Fin du Difcours préliminain*-
Vi^*.m
\jm^^ >^
Î3 ^V Y^ ^
==5555=5558
TABLE
DES ARTICLES
Contenus dans ce premier Volume;
AVERTISSEMENT, pagev
Discours préliminaire , page xiij
Guillaume IX, comte de Poitou &*
duc d^ Aquitaine, page 12
Bernard de Ventadour, i8
Garin d'Apchier, 5p
Pons de Capdueil, 4.5
Richard I , roi d' Angleterre j 5*4
Arnaud de Marveil, 6^
GeOFFROI RUDEL, 8/^
Bernard-Arnaud de Mont-
cuc, 97
Pi'erre Rogiers, 105
lAzAJLAÏS DE P0RCAIRAGUES,
JÎQ
îxxxvj Table
Pierre Raimond, 114.
Xj U I L L A U M E DE B A L A U N &
Pierre de Barjac, ii^
Pierre de la Mula, 12^
Alphonse II y roi (V Aragon, i^h
Guillaume d e Cabestaikg,
154
Gavaudan le Vieux, 15-4
Rambaud d' Orange & la
Comtesse de Die, 161
Pons Bakba, 177
FOLQUET DE M ARSEILLE, ^î^^^Me
de Touloufe , 1 7p
GiRAUD LE Roux, 20^
Bertrand de Born, 2io
Guillaume Rainols d'Apt,
2SI
Guillaume & Raimond de
DUiiFÛRT, 2JS^
©ES Articles. Ixxxvij
R A M B A.UD DE VaQUEIRAS OU
Vacheiras, :2j-7
Le Dauphin d'A u v e r g n e
&lÉvêquede Clermont,
303
Bertrand de la Tour, 315
DeudesdePrades, 515'
P E Y R O t s D'A UVERGNE, 322
Albert, marquis de Malaffina ,
334
OgiER ou AUGIER, 340
E'LIAS DE BarJOLS, 34?
Gaucelm Faidit, 35*4
Elias Cairels, 378
Bertrand d*Alamanon,
3PO
Hugues Brunet, 404
Ferrari de F£RRAre,4II
C AD enet, 41^
Perdigok, 428
îxxxvnj Table DES Articles.
Gui ou Gui go, ^yf
Bérenger de Palasol, ^^2
Blacas & Blacasset, 44.7
FOLQUET DE RoMANS, ^6o
Fin dz la Table du Tome premier:
HISTOIRE
HISTOIRE
LITTÉRAIRE
DES TROUBADOURS.'
i.ij^Hiijuli»
GUILLAUME IX, comtedePoitoa
Cr duc £ Aquitainen
JL/E premier troubadour que nous
connoKTions eft un prince : plufîeurs au-
tres princes nous fourniront des articles
intéreffans. Ce ne feroit qu'un honneut
médiocre pour la littérature , fi leutsr
pièces n'avoient aucun mérite ; puifque
la gloire littéraire eft attachée à la qua-
lité des ouvrages, non à celle des au-.
Tome L A
2 HiS T. LITTÉRAIRE
teurs. Mais indépendamment de ce que
les produdions de ces poëtes ont de
remarquable , les traits qu'ils offrent à
l'hiftoire font curieux , à proportion du
rôle qu'ils ont joué dans le monde. No-
tre principal objet eft de peindre les
hommes & les mœurs. Dans les tems
de (implicite , les caradères fe montrent
fans fard , même au centre des cours ;
& l'efprit alors ne déguife guère la na-
ture.
Guillaume IX^, comte de
Poitou, né en 1071 , mort en 11.22 ,
fe rendit célèbre parmi fes contempo-
rains. Aux avantages de la naiffance &
de la fortune , il réuniflbit ceux de la
figure , du courage & des talens. On
lui reproche une licence de mœurs , qui
paroît fuppofer les rafinemens du luxe
Ml 111,11»" I « . I Ul ■^—
* Quelques hiftoriens l'appellent G u i l-
IAUMeVIII, parce qu'ils ont retranché
un prince de ce nom , dans la lifte des comtes
4f Poitou^ Creiçimbéni les a imités»
toES TROUBABOUÏlf, J
moderne ; qui cependant n étoit point
rare en ces tems même , où la cheva^
lerie étaloit de fi belles maximes de
vertu. Le prieur de Vigeois * , auteuc
d'une ancienne chronique très-précieufe ,
femble ne l'avoir connu que par fes
aventures galantes : il le peint comme
excefîîvement pa(îîonné pour les fem-^
mes. Une valeur audacieufe, un enjoue-
ment pouffé jufqu'à la bouffonnerie , le
caradérifent fous la pluiiie d'Ordéric
Vital. Mais nul auteur ne l'a dépeint de
couleurs plus fortes que Guillaume de
Malmefbury ^ ^ , hiftorien anglois fort
eftimé.
Le comte de Poitou , félon cet auteur^
avoit le talent de la plaifanterie , jufqu'à
[; exciter des éclats de rire par fes bons
mots. Il y joignoit un affreux liberti-
nage : on en peut juger , entre autres
* Gaufredus : Labbe , Bibl. manufcr. T. li
p. i9i.
A ij
!3f HiST. LITTÉRAIRE
exemples , par une maifon de débau-*
çhe , conftruite à Niort en forme de
nionaftère , divifée en plufîeurs cellules ,
qui devoit être gouvernée par une
abbefle , une prieure ; c eft-à-dire , où
Ton devoit jouer la vie monaftique , &
afTaifonner , par cette efpèce d'impiété ..
les défordres de la proftitution. Un tel
projet , s'il fut réel , prouvéroit bien , &
d'autres faits le prouvent afTez , qu'il y a
eu des hommes irréligieux, avant que
la religion fiit expofée aux attaques des
efprits forts.
Nous pouvons juger du caraâère &
des principes de Guillaume par un trait
moins étonnant. Au mépris de toutes
les lois , il avoit époufé Malberge , fem-
me du vicomte de Châtelleraud. Ce
mariage adultère excita le zèle de l'épif-
copat. L'évêque de Poitiers > en préfence
même du comte , alloit l'excommunier
&c commençoit la formule. Guillaume
met l'épée à la main j menace de tuer
ï>Es Troubadours. y/
Févêque s'il ne rabfout. Celui-ci, fei-
gnant d'avoir peur , demande un mo-
ment pour réfléchir. Il en profite pout
achever la formule d'excommunication»
Fr appel inaintenant ^ a;oute-t-il ; je/ufi
prêt. — ' Non ^ dit le prince , je ne 'uous
aime point ajjïi pour vous envoyer en pa^
radis. Il l'envoya en exil. A force d'abu-
fer des cenfures, on les avoit .expofées
au mépris de ceux qui fe fentoient la
force de les braver ; mais nous ne trou-
vons guère d'exemples d'une telle infultë
faite au miniftère épifcopal.
Quelque mauvaife que foit la répu-
tation d'un prince , il manque rarement
d'apologifte. Befli , dans fon Hiftoire
des comtes de Poitou , rejette toutes ces-
accufations , èc prétend les détruire p ai-
le témoignage de Geoffroi de Vendôme ,<
qui fuppofe les mœurs de Guillaume*
dignes de louanges ; qui , eh lui écri-
vant 5 le qualifie de chevalier incompara-^
kk^ maître de tcms les chevaliers. Mais'fî
Aiij
€ HiST. LITTÉRAIRE
Guillaume de Malmefbury peut êtrcf
fufpeâ: de quelque partialité , Tabbé de
Vendôme Teft infiniment davantage. La
plupart des terres de fon abbaye fe
trouvoient dans les états du comte : il
avoit befoin de fa protedion; il avoit
intérêt à le ménager , à le flatter. Le
pape faint Grégoire , en pareilles cir-
conftances , n a-t-il pas donné lui-même
des éloges à la reine^ Bruneliaut & à
Tufurpateur Phocas, fans que ce foit un
titre d'apologie ni pour l'une ni pour
l'autre ?
D'ailleurs Befli fe montre indigne de
confiance , en diiïimulant l'excommuni-
cation de Guillaume IX , atreftée par
la chronique de Maillefais , fous l'an
I II 4 * ; atteflée même par Geoifroi de
Vendôme qui , dans une lettre au pape
Pafcal , s'excufe d'avoir communiqué
avec ce prince , & promet de ne plus le
. * Labbe , BibL manulc, T. 2. p. a i S,
DES Troubadours* 7
faire jufqu à ce qu il ait été abfous. Peu
nous importe au fond qu un prince du
douzième fiècle , ait été fage ou débau-
ché; mais il importe beaucoup à Tef-
prit humain, d'obferver combien les juge-
mens varient fur le même perfonnage ,
& furtout combien la louange eft fauffe
quand elle a pour principe la préven-
tion ou l'intérêt.
Si les mœurs d'un écrivain fe pei-
gnent ordinairement dans fes ouvrages ,
ceux de Guillaume ne forment pas un
préjugé en fa faveur : l'obfcénité y an-
nonce la débauche. Nous avons de lui
neuf pièces. Elles font attribuées dans
nos manufcrits au comte de Peytius ,
c*eft-à-dire, de Poitou , fans autre défî-
gnation. Le caradère licencieux de ces
poéfies , & la note hiftorique dont elles
font précédées , défignent fuiïifamment
Guillaume IX. Ce fut ^ félon les termes
de la note , un vaUurmx Êr courtois che»
valkfj mais grand trompeur de dames .• il
A iv
s HiST. LITTéRAiRE
courut fans ceffè par le monde > cherchant
des dupes de fa coquetterie ; du refte ^ il
fut bien trouver &* bien chanter. Les mots
trouver & chanter ont rapport à Tinven-
tion des fujets & au flyle des vers. Nous
les emploierons quelquefois dans le fens
de notre ancien langage.
Une des pièces du comte de Poitou
efl: le récit d'une aventure incroyable.,
qu'il fuppofe lui être arrivée : la dépence
ne nous permet que d'en préfenter l'ef-
quifîe.
yy En allant du Limoufin dans TAu-
» vergne, Guillaume rencontre deux da-
» mes qui fuivoient la même route ,
ap Agnès & Ermalette , femmes de Garin-
30 & de Bermond. Ces dames le faluent
» au nom de S. Léonard. Il les accofte j
» & contrefaifant le muet , il leur adrefïè
» des fons bizarres, mal articulés, pour
» leur faire accroire qu'il l'eft effedive-
» ment. Oh ! pour le coup ^ dit l'une ^
a» voici un homme k qui Von pourroitfi-
DES Tr GUE AD OURS. ^
^jier, Uoccajïon ne s'offre pas tous 1er
^ jours j que n'en projitons^nous P II faw
» droit remmener au logis. L'autre ap--
^ prouve de confenr. GuiUaume accepte*
» la propofition par un figne. On arrive'
» au gîre. Bon feu ; bon fouper. On fait
» bien manger le muet , & il boit à Tave-
» nant. On le rnène enfuite à fa eham-
» bre ; on le fait mettre au lit. Les deux
» dames avoient encore quelque inquié—
» tude. S'il n'étoit pas aujji muet quil h
vfemble ^ où en ferions- nous f Comment
» s'ajfurer de la vérité ? Elles fe regar-
» doient en rêvant. Eniin elles invagi--
» nent , comme par infpiration , de pren^
» dre leur chat, de le^ gîiflerdans le lit d^
»ce pauvre homme, de l'y tourmenter;
» de le rendre furieux. Le chat joue des-
V griffes avec rage. Le muet , déchiré deï
» la tête aux pieds , foutient cette épreu*
» ve en héros , & jette feulement quel—
» ques cris confus ,. propres à diiîipeî?
^ tout foupçpn, Cependant on n a pasfc'
10 HiS T. LITTÉRAIRE
» encore refprit tranquille. La cruelle
» épreuve eft réitérée ; le muet la fubit
» de nouveau avec la raême confiance,
» Alors les dames concluent qu elles
» peuvent fe fier à lui. «
Le poëte termine ce conte par un envoi
à fon jongleur , qu'il charge de préfen-
ter la pièce aux deux dames, en les priant
de fa part d'exterminer leur maudit chat.
Quelle apparence qu un prince ait eu
en voyage pareille aventure ? Ce n'efl
probablement qu'une fable , de l'inven-
tion de Guillaume. L'Eunuque de Té-
rence auroit pu lui en fuggérer l'idée.
Mais nous regarderions comme un pro-
dige , qu'il eût feulement connu ce poè-
te. On feroit mieux fondé à croire qus
Palaprat , qui s'applaudifToit , de nos
jours , d'avoir changé l'Eunuque de
Térence en muet pour notre théâtre , a
profité de la pièce du comte de Poitou,
connue en lôC'j par un ouvrage d^
Hauteferre,
,. »
r
DES Troubadours, ii
Deux autres pièces de Guillaume
font à-peu-près du même genre. Dans
Tune il fe rappelle fes bonnes fortunes ;
il en remercie Dieu & S. Julien : il ra-
conte en particulier de la manière la
plus indécente fa vidoire fur une fem-
me du peuple. Telle étoit la dangereufe
fuperftition de ces tems - là : on invo-
quoit le ciel pour le fuccès des entre-
prifes du libertinage ; & S. Julien étoit
furtout le patron auquel on avoit re-
cours. Dans la féconde pièce , Guillaume
femble faire le myftérieux fur fes aven-
tures de galanterie : il n'en nomme point
les héroïnes ; mais la pudeur n'en eft pas
moins bleffée par les images.
Le premier de ces morceaux fait
mention exprefle des jeux-partis ou ten^
fons^ & du prix que remportoit le vain-
queur. On appelloit ainfi des queftions
que les troubadours agitoient pour fi-
gnaler leurs talens. Lorfqu'un prince oir
un grand tenoit cour plénière , ils ve-
A vj
12 HiST. LITTÉKAIRE
noient faire afîaut d efprit fur ces théâ-
tres. La métaphyfique d'amour , fuiet
ordinaire des dilputes , leur fourniflbit
une matière abondante. Des aflembléea
Bombreufes excitoient la verve de nos
poètes ; & Ton diftribuoit des prix à
ceux qu'on en jugeoit les plus dignes.
Cet ufage conduifit probablement à
l'inftitation des cours d'amour , qui pro-
posèrent de pareilles queftions , & qui
€ft devinrent les juges. Aucun trouba-
dour n'a parlé de ces tribunaux de ga-
lanterie , quoique leurs pièces foient
pleines d'allufions aux ufages de leur
tems. Ainfi les jeux-partis ne fuppofent
point l'exiftence des cours d'amour ; Ôc
Cazeneuve paroît fe tromper , en les
foutenant beaucoup plus anciennes qu'on
ne Ta cru jufques ici *,
Quatre autres pièces du comte de Poi-
tou ne renferment que de la galanterie
^ Pe l'orlg. des Jeux FlorauK,
Dïs Troubadours, if
Une dame qu'il aime rejette fes vœux :
il l'aimera toujours. Il jure par le chef
de S. Julien, qu'il mourra s'il n'en obtient
un baifer ; du moins fes rigueurs l'obli-
geront de fe faire moine^
Il n'eft plus , dans la Huitième pièce r
cet amant fidèle : c'eft un homme qui;
ne tient fortement à aucun, objet; que
nul événement n'àfFede d'impreflîons^
durables; dont l'humeur volage n'ad-
met que de légers attachemens. Les^
fées , ajoute- 1- il , Vont ainjï conjîkué.
Nous ne connoifîbns pas de témoi-
gnage plus anciea fur les fées ; & , fans
doute , elles faifoient peu de fenfation ^
puifque les troubadours n'ont point do;
tout profité des refTources qu'elles pou-
voient fournir à la poéfie.
La neuvième pièce eft d'un ton dé-
vot , tout oppofé au caraélère de Guil-
laume. Il fe difpofoit apparemment à
partir, pour la première croifade , où il
fut entraîaé p^r le toxrent de l'enthoa-
14 HiST. LITTÉRAIRE
fîafme. Il dit adieu au LimouCn , au
Poitou, à la chevalerie quil a tant aimée,
aux vanités mondaines qu'il défigne par
les habits de couleurs & par les belles
chaufTures. Ce dernier adieu fe conçoit ;
car les croifés , fuivant Otton de Frifin-
gue ^, dévoient renoncer à la parure ,
aux chiens & aux oileaux : mais l'adieu
à la chevalerie eft d'autant plus étran-
ge , que les croifades lui ouvroient une
carrière digne délie, & de fes idées &
de fes pencbans. Guillaume ne la confi-
dère ici que du côté des fêtes , ou des
plaifîrs ; c'étoit un peu dégrader l'école
de l'héroïfme. Il confie la garde du Poi-
tou au comte d'Anjou fon coufin, le
priant , ainfi que le roi dont il tient
fon fief, de défendre fon fils encore en-
fant , contre les entreprifes de fes voifins
& de fes vafTaux. Enfin il demande par-
don à tous ceux qu'il peut avoir offen-
■II I «1^— — — —
DES Troubadours. ly
tés ; il fe jette entre les bras de Dieu , &
implore , dit-il , Ton fecours en latin &*
eu roman, ( Le mot roman fignifioit la
langue vulgaire. )
Voilà une forte de teftament poéti-
que bien férieux. Guillaume , quoique
jeune encore , éprouva fans doute ces
premières impreffions de pénitence ,
qu excitoit par-tout la croifade. On ne
parloit que d'expier les péchés par la
guerre fainte : on ne voyoit que trans-
ports de compondion lugubre , qu'i-
mages de mort & de martyre., mêlées
aux efpérances de vidoire. Mais ce
pieux délire , ( car les cerveaux étoient
échauffés , & les cœurs très- peu conver-
tis) laiiTa bientôt le champ libre au natu-
rel & aux partions.
L'entreprife de Guillaume I X fut
malheureufe ; & le prieur de Vigeois
dit que ce fut en partie fa faute ^. On
.1 ■ I ■ ».. .11 I .11 ■!■ Il I II ■
* Ce/la Dei per Franeos^
l6 H r s T. L I T T É R A r R F
n'aura pas de peine à le croire , fi Toni
réfléchit fur les excès & les impruden-
ces des croifés. De retour ea fes états ^
vers la fin de l'an 1 1 02 , il chanta les-
fatigues, les dangers, les malheurs de
cette expédition , dans un poëme que
nous n'avons point. Sa gaieté natu-
relle y refpiroit , félon Ordéric Vital ^
malgré la triftelfe d'un fujet fi propre^
à l'éteindre. Il y fema des plaifante-
ries qui peignoient fon earadère domi-
nant.
On remarque dans les vers de cet
Hlufi:re troubadour , une facilité , une
élégance & une harmonie , dont le?
premiers efTais de l'art ne paroiiTent
point fufceptibîes. Crefcimbéni le re-
garde cependant comme le plus anciens
des poètes provençaux ^. C'eft , à la
vérité le plus ancien qu'on connoifïè ^
mais le fuppofer le premier de tous, ne
DES Troubadours. ïj
feroit-ce pas dire quun art ingénieux
s'eft perfedionné en naifTant ?
Jean Noftradamus , dont nous avons
les Vies des Troubadours , pleines de
bévues & d'erreurs , ne fait pas mention
de Guillaume IX. Les auteurs italiens
qui ont écrit fur Torigine de la poéfie
vulgaire, ont également ignoré fes piè-
ces. Parmi les auteurs françois , Haute-
ferre touloufain en a parlé le premier :
il en a publié deux , conformes au texte
de nos manufcrits , à quelques variantes
près.
l8 HiST. LITTÉRAIRE
I I.
BERNARD DE VENTADOUR.
1-j A vivacité & la déjicatefle du fentî-
inent , la beauté des images , la naïveté
du ftyle , la facilité de la verfification ,
diftinguent avantageufement ce poëte,
dont Pétrarque a fait mention avec élo-
ge ^. Sa naiffance obfcure ne l'empêcha
point de briller dans les cours. Quoique
le peuple alors ne fût prefque rien , les
talens poétiques fuppléoient à la noblefïè
dans nos provinces raéridionales, où tout
autre talent littéraire étoit , comme ail-
leurs , enfoui & fans exercice.
Bernard naquit au château de
Ventadour , en Limoufin. Son père étoit
un domeftique chargé du four. Une
figure intéreffante , un caradère aima-
it Triomphe d'Amour , Ci 41
DES Troubadours, i^
ble , & fans doute les faillies d'un efprit
vif & précoce , fixèrent fur le jeune Ber-
nard l'attention du feigneur. On prit foin
de fon éducation : la culture eut tout le
fuccès poffible. Il étoit courtois & bien
appris .* il favoit compofer ^ chanter^
Ces expreflîons provençales renferment
un grand éloge , pour le tems où vivoit
notre poëte.
Son feigneur étoit Ebles II , vicomte
de Ventadour , dont le fils mourut au
Mont-Caiîin en 1 1 70 ^ La chronique de
Vigeois le furnomme le Chanteur ; elle
dit qu'il aima les chanfons gaies jufques
dans fa vieilleffe , & que les fiennes lui
attirèrent la faveur de Guillaume , duc
d'Aquitaine & de Poitou. Cette chroni-
que rapporte fur Ebles & Guillaume un
fait curieux , qui peint les mœurs du
lîècle , & la façon dont les feigneurs
vivoient dans leurs terres. Nous ne le
"^■•twBP^W^
f Balufe , Hia. de Tulles > ]> i4^«
'20 HiST, LlTTéRAlRl?
croyons point déplacé ici, quoique étran*
ger à Bernard. Il intérefle en général
rhiftoire des troubadours ; & on doit la'
regarder en partie comme rhiftoire dey
mœurs antiques. Voici le fait , tel qu'il
eft raconté, ( page 322. )
Un jour , Ebles de Ventadour vint à
Poitiers, 3c entra dans le palais, tandis
que le comte étoit à table. Celui-ci or-
donna de préparer vite à dîner pour (on
kôte. On £t de grands apprêts : il fallut
attendre. Ebles s impatientoit fans dou-
te de la lenteur du fervice. » En vérité ,
» dit-il , un comte de votre importance
» ne devroit pas être obligé de renvoyer
» à fa cuifine , pour recevoir un petit
» vicomte comme moi. « Ce propos tom-
ba. Mais quelques jours après , le fei-
gneur de Ventadour étant retourné dans
fon château , le comte de Poitou y arri-
va , fuivi de cent chevaliers , à l'heure
du dîner. Le vicomte fortit de table , fe-
doutant bien que Guillaume avoit voula
Î>£S TROtTBADOURS. ir
}p furprendre , & fe venger du propos
qu'il avoit tenu. Ils étoient enfemble fur
le ton de la plaifanterie. Après les pre-
mières civilités de réception , Ebles dit
froidement à fes gens de donner à laver.
Auiîîtôt la table fut couverte de plat5
en fi grand nombre, qu'à peine auroit-on
vu rien de pareil aux noces d'un prince.
Heureufement c'étoit jour de foire à
yentadour : tout ce qui s'y trouva de
volailles & de gibier , les fujets du vi-
comte s'étoient empreffés de le porter
au château. Ce ne fut pas tout. Sur le
fôir , un payfan , à l'infçu du feigneur ,
entra dans la cour avec une charrette
traînée par des bœufs , & cria de toute fa
force : » Que les gens du comte de Poi-
» tou viennent apprendre comment on
» donne la cire chez le vicomte de Ven-
» tadoun ce II coupa enfuite les cercles
d'un tonneau dont (<i voiture étoit char-
gée. On en vit fortir une quantité pro-
^igieufe de pains de cire blanche , qu'il
^i HiST. LITTÉRAIRE
laifla fur la place comme chofe de peu
de valeur : puis il s'en retourna.
La chronique ajoute que le vicomte,
pour rccompenfer un homme qui Tavoit
C bien fervi, lui donna en propriété
le lieu de Malmont où il demeuroit ; &
que les enfans de ce payfan furent dé-
corés du baudrier de cheualerk. Les ano-
bliffemens font donc plus anciens qu'on
ne l'imagine. Nous en verrons d'au-
tres preuves dans Thiftoire des trouba-
dours.
De tout tems , la vanité fut un des
grands mobiles de la vie humaine. Les
princes , les feigneurs fe piquoient alors
d'une hofpitalité fouvent plus faftueufe
qu'utile : ils vouloient briller par la pro-
fufion. Leurs fujets fe faifoient un point
d'honneur d'y concourir; des diftindions
flatteufes >pouvoient devenir aifément
une amorce, pour en tirer de grands far
crifices.
Élevé dans cette maifon brillante s
DES Troubadours. 2$
ïivec un talent propre à Tyvfllfendre cher
& recommandable , Bernard y trouva un
écueil où les troubadours échouèrent
ordinairement. Agnès de Montluçon ,
femme du vicomte Ebles , étoit jeune ,
belle , vive & enjouée. Elle fut bientôt
l'objet unique des chanfons du jeune &
tendre poète. L'admiration l'infpira d'a-
bord ; un autre fentiment ne tarda guère
à l'animer. Le progrès de Tamour fe
développe dans fes vers. » Je ne puis ,
» dit-il, me cacher le trouble de mon
» ame ; mais en feignant de chanter &
» de rire , je faurai du moins le cacher à
» ceux qui m'obfervent. a
Il chanta en effet , tantôt le retour
du printems, qui rend aux arbres leur
verdure, aux prairies l'émail des fleurs,
au roflîgnol l'harmonie de fa voix ; tan-»
tôt la puifTance de l'amour, les douceure
& les dangers d'un attachement , Tin-
fidélité ou l'indifcrétion des hommes ,
l'inconftance 6c les caprices des femmes*
^4 HiST. LITTÉRAIRE
Vains efFdws pour déguifer fa pafîîonî
Il fentit que ce n*étoit qu'un moyen dé
l'entretenir , & que l'amour feul diéloit
*es vers. C'eft ce qui lui fait dire en di-
vers endroits : » Les bonnes chanfons
» naiffent toutes du cœur. Mais le cœur,
» qui peut l'animer, fi ce n'efl: l'amour?. • ,
» La joie qu'enfante l'amour me pénètre,
s» & paiïe dans mes chants pour les embel-
» lir. Pourquoi s'étonner du fuccès qu'ils
» ont dans le monde? Celui qui aime plus
» doit auflî mieux chanter. «
S'élevantenfuite contre les faux amans,
il paroît fe plaindre à la providence,
de ce qu'elle ne leur a pas imprimé un
caradère diftindif. Une corne au milieu
du front , c'eft la marque à quoi il vou-
droit qu'on les diftinguât. Gtez la cor-
ne, aujourd'hui ridicule, vous retrouvez
la penfée d'Euripide fi bien rendue par
Racine:
Et ne devroît-on pas à des fîgnes certains y
Keconnoître le cœur des perfides humains f
Le
DES Troubadours. CLf
Le refpeâ: , la crainte de déplaire , te-
noient depuis long-tems fa langue capr
tive. Enfin , il ofa parler; & il ne trou-
va dans la vicomteiTe que du mépris.
De-là ces plaintes d'un amant pafïionné,
éparfes dans Tes chanfons : » Je ne con-
» nois Tamour que par les inquiétudes
» qui m'agitent ; mais ces inquiétudes me
» font chères. Non , je ne changerois
» pas mes tourmens pour tous les biens
» que défirent les hommes. Amour , fi
» tes peines ont pour moi tant de char-
» mes , que dirois-je de tes plaifirs ! Ah !
» fais que j'aime toujours , même fans
» être aimé ■*". a
Dans une autre pièce : » Tandis que
» les années ont des variations réguliè-
» res , & qu'une faifon fait toujours pla-
» ce à une autre , je languis conftam-
* RoufTeau dit auffi :
Du moins , Amour , fais-moî bailler cédule
D'aimer toujours , même fans être aimé.
Jomz J. B
2^6 HîST. LlTxé^AlRE
» ment dans le même état ; foupirant fans
» cefle , jamais écouté. Que fert l'amour,
39 quand il n eft pas réciproque ? Je pa-
» rois gai , & j'ai la mort dans le cœur.
» Vit -on jamais faire pénitence avant le
» péché ? Je ne chanterai plus ; je m'é-
» loignerai Mais non ; ma conftan-
»ce touchera peut-être celle que je
» veux Éuir. Si j'obtiens ce bonheur ,
» j'éprouverai ce que dit-la Bible : Quen
» bonne aventure j un jour vaut bien cent, «
Le poète profane ici fcandaleufement
un paiTage de David : Dles una in atriis
tuisfuper millia. Nous verrons plus d'une
licence pareille , très-propre à caradéri-
fer l'efprit du flècLs.
Ailleurs, il s*exhorte à la perfévérance
par l'exemple de l'eau, qui, tombant
goutte à goutte fur une pierre ,* vient à
bout de la percer; belle image qu'on
trouve dans Lucrèce & dans Ovide ,
mais que tout homme d'efprit peut tirej»
l^e fon propre fond, .
ôEs Troubadours, n-j^
Enfin , allîs un jour auprès de la
vicomtefle , à l'ombre d'un pin , il en
reçut un baifer. » Alors il ne vit plus,
» n'entendit plus, ne fut plus ce qu'il faifoit
» ni ce qu'il difoit. (C'eft la peinture qu'il
fait lui-même.) »On étoit au fort de Thi-
» ver ; & il fe croit au mois de mai,
» Les prés lui femblent couverts d'une
33 riante verdure ; la neige devient pour
» lui un tapis de fleurs ; & l'hiver fe trans-
» forme en printems. «:
Il comparoit le baifer qu'il avoit reçti
à la lance d'Achille, feule capable de
guérir les bleffures qu'elle avoit faites.
Voilà un trait d'érudition, fingulier dans
un troubadour. On ne croira. point^qu'ii
Tait emprunté du grec. Il connoifToit
apparemment , & c'étoit beaucoup , le
diftique d'Ovide , faifant allufion à la
fable d'Achille & de Téièphe :
J^ulnus inHercuUo qua quondam fecerat hajla.^
yuln^ris auxîUum Fellas hafij. tullt,
Remed. Am. L. I. v. 4f,'
Bij
I
28 Hl ST. LITTÉRAIRE
Bernard touchoit à la fin de. fon bon-
heur. Sa réferve & fa difcrétion Tavoient
garanti de la médifance. L'objet de tou-
tes fes ehanfons n'étoit nommé dans au-
cune , jufqu a celle où il parle du bai-
fer. Auparavant les noms feints de Bel-
refer & d'Arinan rendoient le myftère
impénétrable. Mais , foit qu un premier
devoir violé en faffe fucceffivement vio-
ler d'autres , foit que le fuccès d'une paf-
fion enhardiffe & aveugle également , il
eut l'imprudence de nommer la vicom-
tefle. Ce ne fut pas fans précaution ; car
la pièce dont il s'agit efl: fort obfcure ,
quoiqu'en général le ftyle du troubadour
ait une grande clarté. Le vicomte foup-
çonna néanmoins le fecret fatal , & fe
livra au relfentiment. Doit-on lui appli-
quer une chanfon de Bernard , où il
exhorte une femme qu'il ne fauroit plus
voir , à fe venger d'un mari jaloux qui
la maltraite , qui la bat ? Un feigneur
pouvoit être capable alors de cette bru-
bEs Troubadours, sp;
tallté. Tout ce que nous favons , c eft
<ju il fit garder étroitement la vicom-
tefTe , & qu il chaffa le pocte , avec dé*-
fenfe de demeurer même fur les terres
'<lu château.
L'infortuné troubadour n'emporte que
la confolation de laiffer , comme il dit ,
fon cœur en otage à la dame qu'il veut
aimer toute fa vie. Cependant il lui
échappe des plaintes contre elle , dont
nous ignorons la caufe ; mais fort amour
n'en eft pas moins vif. On le voit dans
une pièce d'adieux à fes amis , oii em-
ployant une expreiîion d'Ovide , il leur
fouhaite le bon-jour^ qu'il na pas ^. Cette
pièce eft adrelTée en Provence ; nom
commun à toutes les provinces méridio-
nales , & par conféquent au Limoufin,
Un poëte , tel que Bernard , ne pou-
voit guère manquer d'afyle, en un (îècle
d'enthoufiafme pour la poéfie galante.
>■■■ . ■ ■' ■■ »■- ^
f Quam non habet illa falutim,
Biij
50 HiST. LITTÉRAIRE
Il en trouva un à la cour de la duchefli
de Normandie , Eléonore de Guienne ,
qui , après le divorce de Louis VII ,
avoit époufé en iij':2 Henri, due de
Normandie , depuis roi d'Angleterre ,
Henri II [i]^
Cette princefTe, trop connue par fes
galanteries , accueillit le troubadour
avec une bonté pleine d'eftime & de
confidération. Il ofa bientôt foupirer
pour elle. Quoique le langage de Ta-
mour ne fût fouvent qu'un jeu d'ima-
gination ou d'efprit , il paroît vraiment
férieux dans les chanfons où Bernard
célèbre Eléonore. Ce qu'il appeloit la
tyrannie du rang ^ étoit peu capable d'en
impofer à Ion coeur.
Une pièce , adrclTée diredement à la
princelTe , le peint embrâfé d'amour
pour une dame, à qui il n'ofe le dire.,
parce qu'elle dédaigneroit des vœu^
*, Voyez la note à la fin de rartlclet
DE? Troubadours. 31
indignes d'elle : rtiais fî la timidité rem-
pêche de déclarer fes fentimens ; fa for-
blefTe ne lui permet pas aufli de les fur»
monter.
» J'aimerois mieux , dit-il ailleurs,
» mourir du tourment que j'endure, que
» de foulager mon cœur par un aveu
» téméraire. Elle m'a permis , il ell vrai *
» de lui faire telle demande que je vou-
» drai ; ( ou , félon le langage de nos ro-
» manciers , de demander un don, ) Mais
» j'aurois à lui faire une demande de fi
3» haut prix , qu'un roi ne devroit point
» la rifquer. Cependant elle approuve
» que je lui écrive , & elle fait lire. «
(Savoir lire n'étoit pas un mérite corn-
Hiun parmi les grands.)
Plufieurs autres pièces font poftérieu-
res , fans doute , au départ d'Eléonore
pour l'Angleterre. Alors fe félicitant d'un
choix à jamais glorieux pour lui , le
poëte s'attendrit au fouvenir de fa dame
qui n'eft plus en France. »^ Que na
52 HrST. JlITTéRÀIRl
» puis-je fendre les airs comme rhirort-
» délie , & porter mon cœur , chaque
» nuit, aux pieds de celle à qui fof&e de
» loin mes chanfons ! «
Il dit encore : » Éloigné de ce que
» j*aime , je m'occupe de fon image gra-
» vée au fond de mon cœur. Tous les
» matins , le rolîignol rae réveille en
» chantant fes amours : il me rappelle
» les miennes ; & je préfère de fî douces
a> penfées au plaifir du fommeil. « L'en-
voi efl: pour Hugonet , fon ami ou jon-
gleur , qu'il prie de chanter fes vers à la
reine de Normandie*
Par un autre envoi, il charge fon met
fager de paffer la mer avec fa chanfon , &
d'annoncer à fa dame que bientôt il l'ira
voir. » Ce fera , dit-il , avant l'hiver pro-
» chain , pourvu que j'en obtienne la
» permifiion du roi d'Angleterre & duc
» de Normandie , en faveur duquel je
»fuis tout enfemble Anglois 3c Nor*
9> mand, «
DES Troubadours. 5jf
» A en juger par quelques endroits de
fes pièces , la princefle n'avoit pas dédai-
gné les vœux de ce téméraire amant :
Quel puififant motif pour Tattirer en
Angleterre ! » Le vent qui en vient,
» dit il , apporte à mes fens tous les par-
» fums du paradis. « Nous ne voyons
pas cependant quil ait exécuté fon
projet. De la cour de Normandie, il
pafTa à celle du bon comte Raimond de
Touloufe , & y demeura jufqu à la mort
de ce prince en 115^4. Cétoit Rai-»
mond V , célèbre protedeur des trou-
badours *.
Là vraifemblablement furent compo-^
fées celles des chanfons de Bernard , qui
n ont point rapport aux deux principa-
les circonftances de fa vie. Tantôt il fe
dépeint plus heureux qu'auparavant dans
fes amours ; tantôt il fe plaint d'avoir
été facrifié à un rival. Il dit d'une per-
Voyez. Hiû, du Languedoc j t. 3^
Bv
54 HiST. LITTERAIRE
fi de maîtrefle , que ne pouvant fe réfou-
dre à ne plus l'aimer, il diflîmulera pouc
tâcher du moins d'en conferver la moi-
tié; quoiqu'en acceptant ce partage, il
s'expofe à être traité de cornard. Ce
mot très-ancien , comme Ton voit , s'ap-
pliquoit même aux amans.
Au fujet de la même femme , il dit
ailleurs que , vengé de fa perfidie par
l'inconftance du nouvel amant qu'elle
avoit pris , il efl: réfolu de la quitter ^
d'autant mieux que Wfpérance bretonns
dégrade un feigneur , & le fait dégénérer
en écuyer. La diftance d'un feigneur ou.
chevalier à un écuyer étoit donc fbrr
conCdérable. Quant à Yefpérance bre^-
tonne j, expreffion commune des trouba-
dours , c'étoit une efpérance vaine, com-
parée fans doute à celle des Bretons
pour le retour du grand Arthur , fur qui,
on racontoit tant de fables.
Outre une cinquantaine de chanfons
jde Bernard de Ventadour, nous avons
35 ES Troubadours, ^f
<ïe lui deux tenfons on jeux-partis ^ où il
eft interloeuteur avec Peyrols. Dans la
première tenfon , Peyrok lui demande^
Comment il peut réfifier à la r^oix du rojl
fignolj,qui Vinmtt à chanter, — raima
mieux dormir ,. répond-il ; l^ amour e/? une
folie dont je fuis guéri. Dans la féconde , ù
demande à Peyrols ^ Pourquoi il a été fi
long - temps fans faire de chanfons .^ — •-
C'ejî ^ répond l'autre , quon m chante-
bien quêtant amoureux ^ ^ je ne le fui i:
plus» Bernard réplique : Si cela rend^
muet jj^aur ois perdu la- voix, depuis plu^
d'un an,-
Une feule pièce nous offre quelque-
cliofe d'hiftorique. Elle eft adreffée à.
Jeanne d'Efte ^. Le poëte y exhorte^
Tempereur Frédéric I à faire repentir
{^ Milanois de leur, révolte , & à pren-
dre garde qu'ils n'aient le deflfus. Lq:
* Jeanne d'Efte ne fe trouve point dair^ les*
Trahies généalogiques de la mûCon d'Efle':, par
M;.de Chazot.
'5^ HiST. LITTÉRAIRE
comte de Touloufe entretenoit des liai-
fons avec Frédéric : e'eft étoit alTez pour
que Bernard fe déclarât partifan de
l'empereur. Celui-ci fe vengea en effet 5
car Milan fut pris & rafé en 1 1 (^3 .
Plufieurs noms illuflres fe trouvent
dans une pièce , où le poëte abjure Ta-
mour. y> Il n'eft reine ni duchefle qui
» put me tenter. Je refuferois à la corn-
» teffe de Provence., à la dame de Salu-
» ces , & à fa charmante fœur Béatrix
a> de Viennois , &c. « Peut-être ne vou*
loit-iî qu'amener Téloge de ces dames ;;
peut-être dégoûté en effet des pafîions »-
formoit-il déjà le projet d\me retraite-;
religieufe.
Qu'un poëte galant & homme de.
cour eût fini par fe faire moine , on ner
doit pas s'en étonner , puifque des prinr
ces vicieux en donnoient fouvent l'exem-
ple^ Après la mort de fon protedeur
Raimond V , il fe retira , non au mO'-
ïtaftère de Montmajourj comme k dit
DES Troubadours. 57
Noftradamus , mais à Tabbaye de Daloa
en Limoufin,
Nos manufcrits lui attribuent une
pièce qui paroît avoir été compoféé en
Syrie , & dont l'auteur vouloit em-
ployer les tournois , pour plaire à fa
maîtrefle. Nous ne la croyons point de
Bernard : rien ne peut faire conj,eâ:urer
qu'il ait été en Afie.
NOTE
SUR LA DUCHESSE DE NoRMANDIE;
[i] L*auteur provençal de nos vies manoifcri-
tes dit que Bernard alla trouver la ducheïïè de
Normandie, & que Henri roi d'Angleterre,
rayant époufée , l'emmena de Normandie en^
Angleterre. Il auroit dû dire que Henri , qui
Favoit époulce étant duc de Normandie , l'em-
mena en Angleterre lodqu'il eut fîiccédé au
roi Etienne. Noflrxdamus & fès copilles ont:
pris Richard pour Henri 1 1 , en parlant de la
duchefle de Normandie. L'hiilorien àvt Lan-
guedoc , d'ailleurs, fi judicieux & fî exad , eft
tombé dans la même méprifè ; perfiiadé qu'il
s'ag^ilToit d'Alix de France y fille de Louis Y II 5.
'^S HîST. EITTÉRAÎRE
qui époulà Richard d'Angleterre. Mais Richard
ji*étoit point duc de Normandie ; & la princefle
auroit dû être nommée duchefîe de Guienne».
La cauiè de cette méprifè^ eft que l'auteur pro-
vençal , pariant de la duchefTe de Normandie ,
dit qu'elle étoit très - jeune ; ce qui paroit ne
pouvoir convenir à. Eléonore. Pour réfuter une
pareille indudion ,. il (îiffit feulement de remar--
quer qu'Eléonore eut huit enfans de (on fécond;
mari. EHe pouvoit donc pafFer pour jeune quandi
die i'époufâ,.
DES TrOUBAHOURS. ^^
1 1 r.
G A R I M D^ A PC H I E K.
X-/ A maifon^ d'Apchier , qui fubfifte en^
core , une des plus nobles du Qévaudan ^,
tire fon nom du château d'Apchier s,
Ctué dans cette province. Elle, a eu plur
Ceurs Garins. Celui-ci vivoit fous Rai-
mond V, comte de Touloufe. Sa naift-
fance le diiHngue parmi les troubadours
plus que Tes ouvrages^.
Garin d'Apchier fut, félon
nos manufcrits , vaillant Cr hon guerrier^,
bon troubadour > bon chevalier j il fut bien
faire V amour ^ être galant s ùt poujfa IcL
libéralité jufquâ donner tout ce quil avoiu
A en juger par cet éloge, il diat jouir
d'une grande confidération. Nous ne:
trouvons cependant aucune, particularité
de fes exploits de chevalerie , ni de fes
aventures galantes. Comme poëte , i|
mérite peu d'être célébié.
40 HiST. LITTÉRAIRE
. On lui attribue Tinvention du defcordf
genre de compofition inconnu. Un glof-
faire manufcrit François & latin , qui efl
à Florence dans la bibliothèque de Saint-
Laurent , interprète ce mot , d'une cer-
taine diverfité & variation dans le chant.
Nous n'en favons pas davantage.
Cinq pièces feulement de Garin font
parvenues jufqu'à nous ; toutes adreflces
à Communal, fon jongleur, qu'il tourne
grofîièrement en ridicule. Ce vieux jon-
gleur avoit la manie de faire îe galant &
le poëte ; deux rôles auiîî peu compati-
bles avec fon âge qu'avec fon efprit. Le
troubadour lui reproche dans une pre-
mière pièce, de chanter mauffadement
fes vers , qui lui font gagner du pain ; Se
ajoute que la comtefle de Beziers-Bur-
lats l'exhorte à le congédier.
Piqué fans doute d'une réponfe du:
jongleur, il revient à la charge avec plus
de fiel.
î» Mon Communal montre bien cjue.
DES Troubadours, ^.t
fe s'il pouvoit dire ou faire quelque chofe
» pour me fâcher , il ne s'y épargneroit
3» pas. Mais jeunefle & pouvoir lui man-
» quent ; vieillefTe & pauvreté Tafliègent,
» Il n'a ni ami ni feigneur à qui il ne
» déplaife , fi ce n'e^ quand il débite mes
» chanfons. Si je voulois le ruiner , je
» n aurois qu a lui oter mes vers : il ne
» trouveroit plus de table oii manger.
» Aucun mari ne doit le craindre : on
» peut lui permettre de faire le galant
» auprès de telle femme qu'il voudra. Du
» plus méchant morceau de bois , on
» feroit un homme auiîi bien tourné que
3» lui. Il n'a ni peau , ni chair , ni cou-
»leur, ni force, ni jeunefTe. Quel mari
» pourroit être jaloux de ce perfon-
» nage? a
Il lui dit fur le même ton , dans une
troifième pièce : » Vos mauvais Jzrve/zfei
» me font détefter vous & votre jongle-
» rie. J'aimerois mieux entendre limer
p des éperons , & chanter des faucons
42 HiST. LITTéllAIRK
» avec des coqs , que de vous enten-^
» dre. a Le refte efl: un reproche grolTîer,
fur une jeune fille qui a voit rcfufé Com-
munal.
Ces injures, prefque fans efprit , don^
nent quelque idée & des mœurs dis
tems , & de l'état de jongleur. Elles
prouvent auiîi quun jongleur obfcur, fe
mêlant de verfifier , ofoit tenir tête à un
noble troubadour.
f
DES Troubadours, 45]
I V.
PONS DE GAPDUEIL.
Jl ONS DE G A PDUE IL, riche baron
dans le diocèfe du Pui , efl- repréfenté
par Thiflorien de fa vie , comme réunit-
fant à tous les avantages de la figure la
valeur d un bon chevalier , l'éloquence
d'un beau parleur , les manières d'un
homme agréable & galant , le talent de
compofer des vers , de chanter avec
grâce, & de jouer des inftrumens. L'au-
teur provençal ne lui reproche que d'a-
voir été trop économe : ce qiCon auroit
m peine à croire j dit- il , en trayant de
quelle façon il recevolt compagnie ^fefak
foit honneur de fin bien»
Les feigneurs brilloient & fe ruinoient
par la prodigalité. Apparemment Cap-:
dueil vouloit briller comme les autres;
fans fe ruiner» &j:égloit fa dépenfe dor.
44 HiST. IITTÉRAIIIE
meftique en proportion de ce qu exî-
geoient les dépenfes extraordinaires. Il
ne feroit point étonnant qu'une fage
économie lui eût attiré du blâme , dans
un fiècle où les excès attiroient l'admis
ration. On ne dira guère d un avare qu il
fait/è faire honneur de [on bien.
Ce troubabour eut les véritables
moeurs de la chevalerie. Il rendit célèbres
fes amours , fans que la paffion parût
l'entraîner au-delà des bornes de la pu-
deur. Azalaïs , fille de Bernard d'An-
dufe , feigneur diftingué dans la marche
<le Provence [i] , & femme de Noiiil de
Mercceur , grand baron d'Auvergne , fût
la dame à qui il confacra fes hommages.
Les fêtes qu'il lui donna étoient comme
autant de cours plenières , où accouroit
en foule la nobleffe des environs , où le
fpedacle des joutes rendoit les afTem-
blées plus brillantes , où les deux amans
étoient célébrés par la poéfie & la mufi-
que. Le baron de Mercœur fe prétoit à
DES Troubadours, '^f
(Ces démonftrations de galanterie. On les
fuppofoit donc également nobles & irré-
prochables.
Un amour romanefque avoit toujours
fes rafinemens : plus il étoit plein d'idées
fantaftiques , plus il étoit fujet à des
caprices bizarres. Après avoir pofTédé
long-tems les bonnes grâces d'Azalaïs,
& les avoir cultivées par tant de fêtes
dont elle paroifToit ravie , Capdueil foup-
çonne qu'elle ne l'aime qu'en vue de ces
divertifTemens qu'il lui procure. Une fe-
crète jaloufie le ronge & le rend injufte.
Infenfible à toutes les preuves de prédi-
lection qu'il reçoit , il ne penfe qu'à
éprouver un cœur où il veut régner par
le pur amour.
. En effet , il fe retire en Provence , &
affede de s'attacher à la femme de Rofce-
lin, vicomte de Marfeille[2].Il fe flattoit
que la baronne de Mercœur , inconfo-
lable de ce* changement, lui témoigne-
roit fes regrets , s'il étoit aimé ; èc qu'a-;
^6 HlST. LITTÉRAIRE
îors il retourneroit avec joie lui faire fâ
cour. Sinon , il auroit du moins une
preuve qu elle ne Taimoit pas.
Mais il ne tarda guère à fe repentir de
fon imprudence. Dès que la baronne fut
qu elle avoit une rivale , fe croyant mé-
prifée , regardant foa, chevalier comme
un perfide, elle réfolut d'oublier l'ingrat.
Elle défendit de prononcer fon nom
devant elle. Lorfque par hafard on par-
loit de lui , un filence dédaigneux expri-
moit fes fentimens. Enfin pour faire di-
verfîon à fon chagrin , elle fe livra aux
divertiffemens de toute efpèce.
Capdueil attendoit en vain des lettres
pleines de reproches amoureux. Il vou-
lut du moins être informé par fes amis
de l'impreffion que fa retraite avoit eau-
fée. Leurs réponfes aigrirent fa douleur.
Impatient de réparer fa faute , il revint
dans fes terres ; il écrivit à la baronne
pour demander grâce. Point de réponfe,
U écrivit de nouveau avec la plus hum-
bEs Troubadours. 47
Me foumiflîon , demandant à fe juftifier,
.& d'ailleurs ne refufant aucune peine
dofît il feroit jugé digne. Point de ré-
ponfe encore^
Alors il envoie une chanfon pour gage
de Tes fentimens.
» Vous n'avez vu que légèreté & in-
» confiance dans ma retraite ; mais il n'y
» avoit qu'un excès d'amour. J'ai voulu
» éprouver ce que produiroit fur vous
» mon éloignement. J'ai eu tort de
» croire cette épreuve nécefTaire. Si mon
» efprit s'eft égaré , mon cœur vous a
30 toujours été fidelle. Quelle douleur
» pour moi , que vous n'ayez témoigné
» aucun regret de ma bizarre fantaifie !
» Vous n'en êtes pas plus avancée : car
3» rien ne peut me détacher de vous, ce
Il fe fâche contre le miroir où Azalaïs
voit fa beauté , qui la rend fî fière.
A cette chanfon trop peu efficace , en
fuccéda une autre dans le même fens ,
& également inutile. Notre malheureux
48 HrST. LÏTTéllAlRfî
troubadour employa un meilleur moyen;
Il eut recours à trois dames diftinguées,
dont la médiation & les inftances le firent
enfin rentrer en grâce. Il jura de ne s'é-
carter jamais du droit chemin de Ta-
mour : fa fidélité fiit en effet hors d'at-
teinte. Nous avons de lui vingt chan-
fons que cette pafiîon lui infpira. Les
petits détails en font peu intéreflans.
La mort lui ayant enlevé Azalaïs , il
la célébra dans une complainte , où il dit
que les anges font occupés à la. louer en
paradiu La douleur pénètre fon ame; il
n'a plus les mêmes défirs : il ne veut
plus chanter, & renonce pour jamais à
l'amour.
Privé de l'objet de fa tendrefle , plon-
gé dans une triftefTe profonde , Capdueil
devint effedivement dévot. Il fe livra
aux fentimens religieux , fi propre? à
remplir le vide que les pafîions lailTent
dans l'ame. On fait que les malheurs de
Tamour ont fouvent infpiré le goût du
cloître»
»Es Troubadours. ^^
cîoître. Mais un chevalier trouvôit alort
de quoi fignaler fa dévotion , fans quitr
ter le monde ; c'étoit le tenis des croi-
fades.
Non content de prendre la croix , 1©
troubadour devint en quelque forte ua
zélé prédicateur de la guerre fainte. lî
compofa pour cet objet deux poëmes ,
où nous trouvons quelques traits aiTeaj
remarquables.
Il dit que \q vicaire de S. Pierre a en-
voyé par fes cardinaux & légats fabfo-
lution , en vertu du pouvoir qu'il a reçu
de délier tous les péchés du monde. Ea
conféquence , il preffe Iss chrétiens d'o-.
béir aux exhorteitions pour lacroifade,
& d'aller punir les outrages que les
Turcs font aux faints lieux. Cette qua-
lité de vicaire » au lieu de fuccejjeur de
S. Pierre , fuppofe-t-elle une idée diffé-
rente des nôtres, ou feulement une incor-
redion du poëte? C'eft un problème qu'il
fer oit difficile de réfoudre parfaitement.
Tome L G
JO HiST. LITTÉRAIRE
On ne foupçonnera pas du moins, de Ù
part , un deflein d'affoiblir le refpeâ: pour
lautorité du pape.
Il afTure qu'en prenant la croix , les
pécheurs fe laveront de leurs crimes,
fans être obligés d'embrajjer Vétat monaf-
tique. Il promet le paradis à ceux qui
partiront , & menace de Tenfer ceux qui
refteront. Il n'excepte que les malades
ù' les l'ieillards : encore doivent-ils don*
ner de l'argent aux croifés.
Jufqu'où alloient donc les préjugés
fuperftitieux de ce fiècle! Marcher con-
tre les Turcs , ou fe faire moine : voilà ,
félon Capdueil , Tunique voie de falut
pour les pécheurs ! Il faut courir en
Afie , les armes à la main , pour éviter
fenfer & pour gagner le paradis ! Les
malades feuls & les vieillards font dif-
penfés d'une obligation , qui tend au
malheur des familles , à la ruine des
royaumes ! On les oblige encore d'ache- .
tçr cette difpenfe à prix d'argent! Ceft
î)Es Troubabours. yi
aînfi qu'une aveugle crédulité entraînoit
les hommes dans toutes fortes d'abîmes.
Enfin , le troubadour exhorte les rois
de France & d'Angleterre à faire la
paix, ajoutant que celui qui la fera le
premier en fera plus honoré , & aura la
couronne des cieux. Il fouhaite auiîî que
le roi de la Pouille & l'empereur vivent
en paix jufquà la délivrance du faint
fépulcre.
Les guerres de Philippe-Augufle &
de Henri II fcandalifoient l'Europe , qui
ne refpiroit que la guerre fainte. Ces
deux rois facrifièrent leurs animofités en
1 1 8 8 , pour prendre la croix de concert.
Tant l'opinion avoit d'empire, même fur
les couronnes. Quant au roi de la Pouille,
c'étoit Guillaume II , un des principal^:
appuis de la ligue formée en Italie con-
tre l'empereur Frédéric Barberouffe. Ils
eurent enfemble des difputes afTez con-
fidérables , mais fans guerre déclarée.
Pons de Capdueil ne démentit point
Cij
y 2 H<IST. LITTÉRAIRE
fes exhortations par fon exempLe : îl
Hiourut dans la troifième croifade.
Noftradamus , dont il faut relever
fans cefle les méprifes , confond ce trou»^
badour avec un Pons du Breuil , que
perfonne n'a connu , & auquel il attri-
bué un poëme fur les amours furieux
d'André de France ; Thiftoire ou le
roman d'André de France , fouvent in-
diqué dans les poéfîes provençales, n'eft
point parvenue jufqu'â nous. Le héros
mourut d'amour pour fa maîtreffe ; c'eft
tout ce que l'on ,en peut dire de plus
certain.
Dans ks additions de Crefcimbénj
aux vies de Noftradamus, il eft parlé de
Pons de Capdueil conformément aux
^taiîs que nous avons tirés de nos ma^
riufcrits.
NOTES.
[ I ] On appeloit alors marche ( frontière ) de
prQVÇUce , la partie du Languedoc qui conjfine
©E^ Troubadours, 'f^f,
a la rive droite du Rhône. On donnoit le même
nom à la partie du comté de Forcalquier , fituee
fur la rive gaiiehe. La maifon des /èigneurs-
d'Anduiè étoit fort illuHre en Languedoc,
[ 1 ] Rofcelin , cinquième fils de Hugues-
GeofFroi II , avoit été moine de Saint- Victor,;
Il quitta le cloître , pour partager la vicomte
de Marlêiile avec lès frères , & il épou(â vers
l'an 1170 Adalafia ^ fa proche parente , que nos
vies manufcrites nomment Audiarts. Le pape
Innocent III , Ci célèbre par fès en:reprifès con-*
tre les couronnes , l'excom^munia , & voulut
empêcher les Marleillois de lui obéir. Après
quelque réiîiîance , Rofcelin s*étant humilié ,
obtint Tablblution. On lui permit d'adminiitret
fbn domaine pour payer les dettes ; après quoi
il devoit rentrer dans le cloître. Il y rentra & )^
piQurut, ( Hijî, de MarjdLU , /. 5 . c. 7 § , )
»«^»
eiii
5*4 HiST. LITTÉRAIRE
V.
RICHARDI, roi d'Angleterre.
X L eft étonnant de trouver parmi les
troubadours un roi , dont les hiftoriens
ne parlent que comme d'un guerrier
fougueux, & d'un tyran avare & débau-
ché. Son rôle poétique eut , fans doute,
peu d'éclat. Des taiens fupérieurs dans
un fouverain n'échapperoient point à
l'hifloire ; des taiens médiocres . lui
échappent aifément, lorfqu'ils font cou-
verts par de violentes entreprifes ou par
des ades d'oppreiîion. Quoique Charles
IX en France ait écrit d'aflez bons vers,
on le connoît à peine pour un poète ;
mais le malTacre de la Saint-Barthélemi
l'a rendu fameux.
Richard, fils & fucceffeur de
Henri II, roi d'Angleterre, de la maifon
d' An j ou-Plantagenet, avoit été fait comte
DES Troubadours, jj;
Ide Poitou en 1 174. Dans cette province,
où florifToit la poéfie provençale , il eut
le tems de la goûter , de la cultiver
même. Protedeur magnifique des trou-
badours , il en attira beaucoup auprès
de lui. En s'amufant de leurs compofi-
tions, il apprit à les imiter. On ne peut
dire cependant qu'il ait été infpiré par
l'amour ; ce fut plutôt par la colère.
Nous avons de lui deux fir ventes, qu'il
compofa depuis fon avènement à la cou-
ronne. Ces pièces ont paru en François &
en provençal ; le François probablement
eft une fimple tradudion. Nos vies ma-
nufcrites & Noftradamus mettant Ri-
chard au nombre des troubadours , nous
fommes Fondés à croire qu'il écrivit dans
leur langue naturelle. Ses deux fir ventes
ont un rapport curieux avec l'hiftoire »
& Fourni Ofent des particularités intéref-
fantes.
La troifième croifade Fut pour Richard
une fource de malheurs. Il 7 alla en
C iv
Y^ HiST. LITTÉRAIRE
Tan II pi avec Philippe Augufte. A fo»
retour, l'année fuivante, après des pro-
diges de bravoure aufli ftériles que bril-
lans , il fit naufrage fur les côtes dlftrie.
Il continuoit fa route, déguifé en pèle-
rin , par les états de Léopold duc d'Au-
triche , lorfque ce prince le fit arrêter.
îUne querelle qu'ils avoient eue au fiége
d'Acre les rendoit ennemis implacables.
Richard y avoit fait arracher & fouler
aux pieds un drapeau de Léopold , que
celui-ci avoit arboré fur une tour dont
il s'étoit rendu maître. Le duc refpiroit
encore la vengeance , & en faifit rocca-
fion.
Henri VI, empereur, de la maifon de
Souabe , n étoit pas moins irrité contre
le roi d'Angleterre , allié de Tancréde
qui avoit ufurpé fur lui la couronne de
Sicile. Il obtint de Léopold que cet
illuftre prifonnier fût remis entre fe<
mains ; il le traita indignement , & ne le
laiffa libre, au bout de dix- huit mois.
PEs Troubadours. S%
qu'à condition de payer cent cinquante
mille marcs d'argent , dont le tiers feroit
pour le duc d'Autriche.
Rien n eft plus fingulier que la manie*-
re dont ow découvrit, avant cet accord ^
ïe lieu où Richard étoit emprifonnc ; s'il
faut en croire ce que Fauchet raconte
d'après une ancienne chronique. Un me*
nétrier, attaché par intérêt à ce prince ,
fe cherchoit par tout en Allemagne ,
s'informant de tout ce qui pouvoit le-
mettre fur les voies. On lui indique uit
château en Autriche , où étoit un pri-
fonnier de marque. Il y vols. Arrivé aa
pied de la tour , Blondel ( c'étoit la nQvci
du jongleur) fe met à chanter une chan-
fon françoife ,-quil avoit compofée aur-
trefois avec Richard. A peine a-t-il fint
Fe premier couplet , qu'on lui répond de:
hi tour en chantant le fécond. Il recon--
noît le roi à ce figne , & fe hâte de
donner avis d'une fi importante décou^
Terte aux grands du royaume. Vrai om
's s HiST. LITTÉRAIRE
faux , le trait mérite d'avoir place ici
parmi tant d'aventures extraordinaires.
Pendant la captivité de Richard , fon
ambitieux rival , Philippe Augufte , em-
ployoit toutes fortes de moyens pour fa
ruine. Il fouleva contre lui fon frère Jea»
Sans-terre ; il s'empara de plufieurs pla-
ces de Normandie , quoique les polfef-
fions , comme la perfonne des croifés ,
duflent paroître inviolables. En même
tems , les vaffaux du roi prifonnier fe
montroient fort peu zélés pour fa déli-
vrance. Tant de fujets d'indignation lui
digèrent en Allemagne ce firvente , où
l'on trouvera de la naïveté de du cou-
rage.
» Nul prifonnier ne parlera jamais
» bien de fon fort qu'avec la douleur
3> dans l'ame ; mais , pour charmer fes
» peines , il peut faire une chanfon.
» Quoiqu'il ait affez d'amis , les pauvres
» dons qu'il en reçoit I Ne doivent-ils
» pas rougir de me laiffer 3 faute de
DES Troubadours, ^f
>• rançon , près de deux ans dans les
» fers ^ ? a
» Or , qu'ils fâchent , mes barons ,
» Anglois , Normands , Gafcons & Poi-
» tevins , que je n'eus fî miférable com-
» pagnon dont je ne voulufîe payer la
» délivrance. Je ne prétends pas leur
» faire un reproche ; mais je fuis encore
» prifonnier. «
» Il eft trop vrai , homme mort n^a ni
» amis ni parens ; puifque pour de l'or &
» de l'argent on me délaiffe. Je fouffre
» de mes malheurs ; je foutïre encore
» plus de la dureté de m^s fujets. Quels
* Voici le texte provençal de cette première
ftance :
Ja nus hom pris non dira fa raifon ,
Adreitament fe com hom dolent non ;
Jkfa per conort pot il faire chanfon,
Pro a d'amis , mas poure fon li don,
Onta i auron fe por ma ret'^on
Soi fait dos j^Vir pris,
C vj
^O HiST. LITTÉRAIRE
» reproches à leur faire», fi je meurs dai».
» cette longue captivité ! «
» Mon chagrin ne m'étonne point.
» Le roi mon feigneur , je le fais , porte
3> le ravage dans mes terres ; malgré le
» ferment que nous fîmes pour la fureté
» commune. Mais une chofe me raiTure:
» non , je ne tarderai pas à brifer mes
3» chaînes. « ^
» Chanfonniers mes amis , Chaiî &
» Penfavin ^^ vous que j*ai aimés & que
3» j'aime encore, chantez que mes enne-
30 mis auront peu de gloire en m'atta-
» quant ; que je ne leur ai point montré
» jufqu'ici un coeur faux & perfide -^
» qu'ils fe couvriront d'infamie , ( quils
30 agiront en jurais vilains ) s'ils me font la
3» guerre tandis que je fuis en prifon. «
» Comte ffe Soir, Dieu garde votre
3» fouverain mérite, & celle que je rc-
30 clame Se pour qui je fuis prifonnier ! «
»»ii ■ ' ■ I- ■ 1 1 1.
î Deux £oet€s inconnusi^
DES TllOUBADOURS. 6t
(Point de fituation où il ne fallût un
hommage à l'amour. )
Richard ne fut pas plutôt en liberté^
qu il voulut fignaler fa vengeance con-
tre Philippe Augufte. On prit les armes
en I ipj» De petites expéditions meur-
trières , fans événement mémorable , fe
fuccédoient rapidement ; & faute de ref-
fource , on étoit bientôt obligé de les
fufpendre.il y eut une trêve, par laquelle
Richard abandonne l'Auvergne à Phi-
lippe , en échange du Querci : ces pro-
vinces ayant leurs feigneurs immédiats ^.
les rois n'échangeoient que le haut do-
maine^
Selon notre hiftorien provençal , le
dauphin d'Auvergne & le comte Gui;
fon coufîn , furent très -fâchés d'avoir
pour fuzerain un monarque ambitieux j^.
dur & avide, tel que le roi de Franceë
Une forterefle qu'il acquit dans la pro-
vince , le riche bourg d'Iffoire dont il
l'empara, leur préfageoient de aouvellos
62 HiS T. LITTÉRAIRE
entreprifes. Richard , recommençant la
guerre , excita fans peine leur refienti-
ment contre Philippe , & promit de leur
fournir des armes & des chevaux , s'ils
vouloient fe déclarer. C etoit les livrer
à une terrible vengeance ; car il ne tarda
point à conclure une nouvelle trêve qui
les privoit de fon fecours.
. Auiîîtôt le roi de France fondit fur
l'Auvergne , y mit tout à feu & à fang.
Trop foibles pour lui réfifter , ils obtin-
rent une trêve de cinq mois. Le comte
Gui alla en Angleterre fommer Richard
de fa parole. Il n'en reçut que des preu-
ves de dédain. Il revint défefpéré , & fe
fournit avec le dauphin aux conditions
les plus dures.
La guerre fe rallume entre les deux
rois. Philippe Augufte prévient fon en-
nemi , en portant la dévaftation dans fes
provinces. Richard pafTe la mer ; folîi-
cite de nouveau le dauphin d'Auvergne
& le comte à embraffer fon alliance > &
DES Troubadouhs. 6}'
ne pouvant les y engager , écrit un fir-
vente contre eux en ces termes :
» Dauphin , de vous , comte Gui ,
» répondez-moi. Qu*eft devenue l'ardeur
» martiale que vous fîtes éclater , dans
» notre ligue contre l'ennemi commun ?
» Vous me donnâtes votre foi ; & vous
» l'avez tenue comme le loup ^ au re-
» nard , à qui vous refTemblez par vos
» cheveux roux. Vous avez ceffé de me
» fecourir , dans la crainte de n'être pas
» bien payés de vos fervices ; car vous
» favez qu'il n'y a point d'argent à Chi-
» non ^ \ Vous cherchez l'alliance d'un
» roi riche , vaillant & fidèle à fa parole,
» Vous craignez ma lâcheté & ma lé-
» fine ; c'efi: ce qui vous jette dans
» l'autre parti. Souvenez-vous de l'aven-
» ture d'IfToire. Etes- vous contens d'à-
* Aliu/îon à la fable du loup & du renard.
Le loup ed appelle I,an;^rin dans le texte.
* * Les fubfîdes dévoient (^ payer à Clilnoo
en Touraine. ToXit ceci eft une ironie.
1^4 HiST. LITTÉRAIRE
• voir perdu cette place? Lèverez- vous'
» des foldats pour tirer vengeance de
» lufurpation > Quoi que vous fafliez , le-
» roi Richard , l'étendard à la main ,
» prouvera qu'il eft bon ennemi. Je vous
» ai vus autrefois aimant la magnificen-
» ce. Mais depuis , l'envie de conftruire
» de forts châteaux vous a fait aban-
» donner les dames & la galanterie,
s» Vous avez cefFé de fréquenter le?
» cours & les tournois. Gardez- vous des
» François : ils font Lombards en aflfei-
» res ^. ce
»Va, fîrvente, en Auvergne, où je^
» t'envoie. Dis aux deux comtes de ma
» part , que s'ils veulent fe tenir en paix ,.
» Dieu les béniffe. Qu'importe fi un hom-
» me de peu manque à fa parole ?
» Doit-on compter fur la foi d'un éeuyer?
* Le roi de France étoit accufé de perfidie-
parlés ennemis ; èc les Lombards a voient maîL^
,«aiiè réputation en feit dç probité^.
* L'iavetiir apprendra qu'ils ont embrafîï
» un mauvais parti. «
Des pareils morceaux feront toujours
întéreiïans , avec leur (implicite un peu
groffière. Quoique inférieurs aux dif-
cours qu'Homère prête à fes héros, ils
n'en peignent pas moins naturellement
les mœurs d'un fiècle co4iiparable , en
plusieurs points , aux tems héroïques
de la Grèce. Et d'ailleurs le poëte efl:
ici le perfonnage même de l'adion ; ce
qui donne un prix tout particulier à cette
cfpèce de monument.
Le dauphin d'Auvergne étoit aufll
troubadour. ( Voyez fon article. ) Il ré-
pondit par un firvente fur le même
ton :
» Roi , puifque de moi vous chantez^
» vous avez auiîî trouvé votre chanteur.
» Vous m'infpirez tant de crainte , qu'if
3» faut bien exécuter tout ce qu'ii vous
39 plaira de me prefciire. Mais je vous
» en avertis s fi vous laiflez. déformais
1.^
€6 HiST. LITTÉRAIRE
» envahir vos fiefs , ne venez pas cher-
»cher les miens» Je ne fuis point roi
3û couronné ; je n'ai point affez de ref-
»fources, pour défendre mes domaines
30 contre mon feigneur , puiflant comme
»il Teft. Mais vous , que les perfides
» Turcs redoutoient plus qu\m lion ;
» vous roi , duc de Normandie , comte
» d'Anjou, comment fouffrez-vous qu'on
» vous retienne Gifors ^ ?
» Si je vous engageai ma foi , j'avoue
» que je fis une folie. Vous m'avez don-
» né , & à mon coufin Gui , tant de che-
» vaux valant mille fous d'or , tant
» d'efterlings ^ "^^ de bon poids ! Nos fol-
» dats jurent de vous être fidèles , auiîî
30 long-tems que vous ferez fi libéral.
■Il liii ■■■ ■ "I — "1 ' . I .1 . . . . . «
* Philippe Augufte s'étoit emparé de ce châ-
teau important de Normandie.
'*■ * La monnoie d'Angleterre écoit en efîer-
lings , comme celle de France en livres tour-
nois, De-là le nom de livres flerling. Qn Cmt
l'ironie de ce morceau»
DES Troubadours. 6j^
»Vous m*avez abandonné honteufe-
» ment , lorfque de votre aveu je mon-
» trois de la valeur. Vous m'accufez de
» n'être plus brave. Moi , je vous déclare
» que je le fuis encore afTez , pour atten-
» dre mes ennemis de pied ferme entre
» le Pui & Aubuflbn , avec mes gens
» qui ne font ni ferfs ni juifs.
» Seigneur vaillant & honoré , vous
» m^avez fait autrefois du bien : fi vous
» n'aviez changé de conduite , je vous
» ferois demeuré fidèle. Soyez tranquil-
y> le ; mon roi , qui eft le votre , me ren-
» dra Iflbire. J'en ai fes lettres. Je fou-
» haiterois votre amitié ; mais l'exemple
» du comte d'Angoulême m'en dégoûte,
j> Vous l'avez fi bien payé de l'honneur
» qu'il vous a rendu , vous avez été fi
» généreux à fon égard , que depuis il
» ne vous a plus importuné ^ Roi, vous
* AUu/îon à quelque injuilice de Richard ea
tCK le eonue d'Angouiéme , Ton vaflTal.
^8 HiST. LITTéRAlRr
» me verrez agir en preux chevaliers-
» L'amour d'une dame, dont j'adore les
» volontés , excite mon courage. «
Tel étoit vraifemblablement le tort
ordinaire des querelles entre les rois &
les feigneurs. Le régime féodal les met-
toit en quelque forte de niveau , parce
qu'ils y trouvoient un état de guerre
continueL Les bravades d'un feigneur
contre fon propre fouverain n'avoient
alors rien d'étonnant ; à plus forte rai-
fon , contre un roi étranger , quand le
feigneur avoit pour rol& pour appui u»
Philippe Augufte*
Le fougueux Richard fut la viéiime
d'une corrteftation particulière avec un
gentilhomme limoufin , fon vaffal , qu'il
vouloit obliger de lui céder un tréfor
trouvé dans fa terre. Il afîîégeoit en
^ i^p le château de Chalus, Un coup dst
âèche lui danna la mort.
DES Troubadoïtrs. S'^
V I.
ARNAUD DE MARVEIL.
Q
u o I Q u E Pétrarque nomme ce
poëte il mat famofo Arnaldo ^ ( le moins
femeux Arnaud , ) & le mette au-defTous
à' Arnaud Daniel , dont nous parlerons
ailleurs ; nous ne craignons pas de dire
que le premier niéritoit plus de réputa-
tion que l'autre. On trouve en lui , à
la vérité, le défaut de prefque tous fes
contemporains , une abondance quel-
quefois ftérile , où les idées & les fenti-
mens font comme étouffés paroles paro*
les : plufeurs de fes pièces ont environ
deux cents vers , une quatre cents ; & la
matière en demandoit beaucoup moins.
Mais la verfification en eft coulante,
pleine de naturel & de tendrelfe ; enfin ,
entre les deux Arnauds, celui-ci auroit
4û principalement être pour Pétrarque^
*7d HiST. LITTéRAIRB
le grand maître d^ amour, ( Voyez A Kr
NAUD Daniel.)
Arnaud de Marveil naquit
au château de ce nom , en Périgord. Ses
parens étanr pauvres & de bafîe condi-
tion , il chercha à faire fortune par fes
talens. D'abord il embrafla la profefïion
de clerc ^ ou de notaire : car les notaires
partageoient avec les eccléfiaftiques le
nom de clercs ^^ on le donne encore
aujourd'hui aux fubalternes qui travail-
lent dans leurs bureaux. Il fentit bientôt
qu'avec une belle figure & le goût de la
poéfie , il pouvoit jouer un rôle plus
avantageux & plus agréable. Dégoûté
de fon état, il fe produifit dans le monde
comme troubadour : c'étoit le moyen de
percer auprès des grands. L'afcendant
du génie pouvoit Tentraîner; & l'intérêt
ou l'ambition , l'aiguillonner encore dar
vantage.
Tout feigneur diftinguévivoiten prin-
ce. On comptoit prefque autant de cours
X5ES Troubadours, fi
ique de châteaux. Celle de la comtefle de
Beziers attira furtout notre poëte , & il
ne fit nulle part un fi long féjour. Cette
comtefTe étoit Adélaïde [i] , fille de Rai-
mond V comte de Touloufe , femme de
Roger II fiarnommé Taillefer , vicomte^
de Beziers. Selon la coutume du fiècle ,
les femmes confervoient le titre de la
maifon d'où elles étoient forties , quand
celui de leur mari étoit d'un ordre infé-
rieur ; comme on le voit encore aujour-
d'hui en Angleterre & en Allemagne.
De-là ce titre de comteffe, que portoit
Tépoufe d'un vicomte.
Èxx^ bien accueillis des princefTes, les
célébrer par reconnoiflance , les aimer
enfuite avec pallîon , & leur adrefler les
vœux les plus tendres tout à la fois &
les plus hardis , fembloit être la deftinée
d'un grand nombre de troubadours , &
l'effet du charme des mufes provençales.
Ces paffîons , fouvent romanefques dans
l'origine , devinrent fouvent des paffions
7^ HiST. riTTiRÂIR]^
Téelles. Arnaud fut amoureux d'Adélaî-^
de , & fes pièces ne contiennent guère
que rhiftoire ou la peinture de foa
•amour.
D'abord il aime en fîlence\& avec la
<:ontrainte du myftère.
» Je ne prévoyois pas , en arrivant
» dans ces lieux , que je payerois fî cher
» le plaifir d'avoir vu tant de beautés Se
» tant de grâces. On a bien raifon de 1»
» dire , & je l'éprouve : fouvent qui vou"
» loitfe chauffer, fe brûle. J'aime fans ofer
3' en faire l'aveu. Je me vois condamné
» à fuir celle que j'adore , de peur que
»2ïîes regards ne trahiflent mon fecret»
» Cette témérité lui paroîtroit impardon-
» nable.
39 Mon cœur du moins me la repré-
» fente , comme un miroir ; & j'ai l'avan-
» tage de l'y contempler. Tout me la
• peint. La fraîcheur de l'air, l'émail des
» prés , le coloris des fleurs , en me retra-
3» çant quelques-uns de fes appas, m'in-
» vitent
I
i
^Es Troubadours. 7J
à» vltent fans cefTe à la chanter. Grâces
» aux exagérations des troubadours , je
» puis la louer autant qu'elle en eft
» digne : je puis dire impunément qu'elle
» efl: la plus belle dame de l'univers.
» S'ils n'avoient pas prodigué cent fois
» cet éloge à qui ne le méritoit point, je
» n'oferois le donner à celle que j'aime :
» ce feroit la nommer. «
. Le poëte cachoit fon nom ; il ne chan-
toit la comtefTe que fous des noms allé-
goriques, Belvefer^ Belregard^ &c. Mais
il fouhaitoit probablement d'être devi^,
né ; & il s'aperçut que fes vers flattoient
Adélaïde. Alors dans une nouvelle chan-
fon, il fit alfez entrevoir l'objet des pre-
mières. Loin d'en paroître fâchée , elle
l'honora d'un préfent ^ ; elle confentit à
* ■■ .1. . I , ■ . — ■* — t
* Elle lui donna des habits y félon le tçr^tQi
Habits , argent , chevaux , armes , c'étoient
les préfèns ordinaires des grands , (èlon la qua
lité ou le mérite de ceux «ju'ils vouloîent gra-
lifier.
Tomz I, D
74 HiST. LiTTéRAiRS
êtxc rhéroïne de fes vers. Le rôle de#
troubadours refîembloit en quelque cho-
fe à celui des chevaliers. Les uns & les
autres fe dévouoient à la gloire de leurs
dames 5 ceux-ci en héros, ceux-là en
beaux - efprits. Les uns & les autres
dévoient plaire , ne fût-ce qu'aux yeux
de l'amour-propre. On débutoit par une
forte de galanterie pure ; mais on finit
(bit fouvent par ks intrigues dangereu*
fes.
Pouvant approclier plus librement
Adélaïde , recevant d'elle des témoigna-
ges particuliers de bonté , Arnaud s*en-
■flami»^ & ne peut captiver fpn cœur.
» Ma raifon s'oppofe à mon penchant.
j» Sans doute , il me (îed mal d'ambfc-
j» tionner une conquête de cette impor-
«> tance. Il faut laifTer aux rois l'honneur
» de foupirer pour elle. Mais quoi ! Ta-
j0 mour n égale-t-il pas les conditions ?
?» Dès qu'on aime , on ell: digne de
p plaire, Cçttç vaine diftindion de rangs
IDES TROUBÂI>t)tfî[ J. Tf\
» difparoît auprès de Dieu , qui ne jugô
» que les cœurs & ne veut que des fen-
» timens. O parfaite image de la divi-;
» nité, que n'imitez-vous votre modèle ? ^
Il n'eft pas polHble de s'accoutumer à
des profanations fi fréquentes. Elles nés
fervent qu'à faire voir combien les idées^
de la religion étoient grofTières alors w
puifqu'elles s'affocioient avec les idées
les plus profanes. Doit- on s'étonner qu©.
de ce mélange foient forties tant d&
balTes & de ridicules fuperftitions ?
Notre poëte rentre dans la fphère des
chofes humaines. » Son cœur vaut bient
» celui d'un comte , d'un duc ou d'ua
» roi. C'eft fe rendre égal aux fouverains
n que d'avt)ir des vues qui leur feroient
» honneur. Après tout , Céfar étoit bien
» éloigné du trône : il mérita ^y être
39 élevé, ce
Quelques regards favorables ayant
excité fa confiance , il fe flatte qu'on ne
rejette point fes vœux, qu'ils pourront
Dij
7<î HiST, LITTÉRAIRE
être exaucés. Mais loin de lui encore
toute demande téméraire. » L'amour le
» plus vif eft le plus timide : dès qu'il
39 devient preffant , il doit paroitre fuf-
» ped. a Aufïï ne fouhaite-t-il que d'aC-
fifter au déshabillé de celle qu'il adore#
Quelles reflburces ne trouveroit-il pas
dans fon efprit, pour Tamufer par des
plaifanteries ou par des hiftoires ? Il
défire enfuite un baifer ; ce qui fait la
matière de deux chanfons. Il obtint cette
faveur , mais elle lui coûta cher.
Ses premiers tranfports annoncent le
bonheur. Adélaïde tout-entière s eft gra-
vée dans fon ame ; plein des chimères de
l'imagination , il nage dans les délices ;
c'eft là fon élément, comme Veau eft celui
des poijfons. A ces délices fuccèdent bien-
tôt les tourmens du cœur. » Je défirerai
39 toujours en vain , puifque je défire
y> feul ; celle que j'aime eft fourde à mes
30 voeux. On adoucit les lions , & rien n&
» peut la fléchir. Je fupportç néanmoins
DES Troubadours. 77
» une peine fi accablante. Et pourrois-je
» me croire malheureux ? j'aime , & je
» défire. Amour , fi je parle ainfi des
» peines que tu caufes , que dirois-je de
» tes plaifirs ? « Nous avons vu cette
dernière penfée dans Bernard de Venta-
dour. Les poëtes galans femblent n'être
fouvent que l'écho les uns des autres.
Souvent aulîî leurs téméraires amours
aboutiffent aux mêmes infortunes.
Le roi de Caftille ( Alphonfe IV),
amoureux de la comtefTe de Beziers ,
vit dans Arnaud de Marveil un rival
dont il fut jaloux. Pour conferver le roi,
Adélaïde fut obligée de renvoyer le
troubadour. Elle crut adoucir Ton cha-
grin , en lui défendant de Taimer encore.
» Mais , dit-il , puis-je obéir ? puis-je
» même le vouloir ? a
Retiré auprès du feigneur de Montr
pellier , dont la cour lui étoit ouverte ,
il y co.nferve fa paffion , & en exprime
]es amertumes.
Diij
fjS HiST. LITTÉRAIRE
» Qu'on ne me dife pas que Tâîse
» n'eft touchée que par Tentremife des
» yeux. Je ne vois plus l'objet de ma
» flamme : j'en fuis plus vivement occu-
» pé du bien que j'ai perdu. On a pu
» m'éloigner de fa préfence ; mais rien ne
» pourra rompre le nœud qui lui attache
3>ni3n cœur. Ce cœur fi tendre & fi
» confiant , Dieu feul le partage avec
» elle , & la part que Dieu en poiTede ,
5> il la tiendroit d'elle comme mouvante
» de fbn domaine , fi Dieu pouvoit être
» vafïal , & relever de fief. Lieux fortu-
30 nés quelle habite, quand me fera-t-il
39 permis de vous revoir ? N'apercevrai-
» je perfonne qui arrive de ce côté-là ?
» Un pâtre qui viendroit de fon château,
flB feroit pour moi un perfonnage d'im-
ap portance. Que ne puis-je être confiné
r dans un défert , & l'y rencontrer ! ce
^ défert me tiendroit lieu de paradis. «
Peu à peu la tendreffe de l'amant fe
transforme en humeur fombre , & s'ex*
ijesTroubadours. 7^;
feale en reproches amers. Il accufe ceux;
qui font devenus, de fes prote5leurs ^ fy^
plus cruels ennemis ; celle qui a été caufi
de fes malheurs ^ G* qui , loin de les répa-»
rer ^ V abandonne fans pitié à la rigueur de
fon fort. Il fe reproche à lui-même de
s'être trahi par fon indifcrétion, dé s'être
vanté du baifer fatal de la comteffe. En-
fin ,.il ne tient plus à rien fur la terre ^ il
n'y a plus d'amis , il ny doit plus rim
aimer.
Les égaremens de ramour||Onduifene
quelquefois à la fagefle , de après avoir
été le jouet des partions , on trouve dans
fa propre expérience une fource de lu-
mières pour foi-méme & pour les autres*
Un bon efprit, détrompé de fes erreurs^
peut devenir alors le meilleur maître. Il
nous refte une dernière pièce d'Arnaud j.
toute morale , d'environ quatre cents
vers , qui femble avoir été le fruit de
cette efpèce de métamorphofe. L'extrait
fn fera plus intéreûant que toutes hs
Div
8o HisT. Li-rréRAîRE
élégies galantes. Nous y verrons com-
bien les idées de vertu étoient encore
imparfaites, ainfi que le goût.
Dans un long exorde, (car on con-
noiffbk peu le mérite de la précifion )
Tauteur fait un devoir aux hommes inf-
truits de communiquer leurs lumières.
Il exhorte enfuite à la crainte de Dieu ;
& ici , du moins , la religion n'eft point
avilie , quoiqu'il n*en tire pas fes princi-
pes de morale. Il enfeigne Tart de fe
conduire dans le monde. Faire un jufte
difcernement des bons & des méchans 5
diftinguer les tems , les lieux conve-
nables ou à la fageflfe ou à la folie ;
favoir fe venger des injures , de recon-
noître , les bienfaits ; appliquer d'une
manière équitable le blâme & la louan-
ge : telles font les règles qu'il propofe
après fon pieux début. Il obferve que
les fentimens d'honneur ne pafTent pas
toujours des pères aux enfans ; que la
plus haute naiffance , jointe à la plus
DES Troubadours, 8x
grande fortune , ne donnera pas le
mérite à qui manque des qualités du
cœur.
» La prudence , le bon efprit , la gé-
»nérofité : voilà, dit- il, les clés de
» l'honneur. La richeffe , l'autorité , la
» puifTance & la force , en font comme
» la ferrure. La raifon garde les clés»
» La fcience , telle qu un meffager, pu-
» blie la gloire d*un homme de mérite*
» Mais le même genre de mérite ne con-
» vient pas à tous. Celui d'un chevalier
» eft de fe bien battre, de bien conduire
» une troupe , de bien faire fon fervice ^
» d'être bien armé , de bien monter à
» cheval, de fe préfenter de bonne grâce
» dans les cours , de de s'y rendre agréa-
» 51e, Rarement toutes ces qualités font
» réunies. On eftime le plus celui qui en
30 a davantage : celui qui n en a point,
» ufurpe le nom de chevalier. La beaU'-
ï» té , la modeftie , le talent de bien par-
3» 1er, les manières nobles > l'air gracieux^
Dv
§2 HrST. LXTTiRAlKE
a» font le partage des dames. Cefl: un
» grand point que la beauté : cependant
30 elle fert de peu fans la fagefle. Les.
bourgeois peuvent acquérir de la con-
fi dération par la probité, par un carac-
tère obligeant, par un fond de poli-
» tefïe , de gaieté Se de franchife. S'ils
ont une figure agréable , s'ils parlent
bien., ils peuvent plaire dans les cour^,-
» faire les galans» être admis dans les
fêtes. Parmi les clercs , les uns ont le
» favoir , l'éloquence & les belles manié-
»res ; les autres , la bonté, l'intégrité &
» la bonne conduite. Ainfi , dans chaque
»état, on parvient à la confidération ,
» pourvu qu'on s'efforce de la mériter
» par des fentimens honnêtes. «
Cette maxime conduit le poëte à une-
învedive contre les puiifans du fiècle,.
qui fe rendent dignes de mépris par
fabus de leurs privilèges. » Établis uni-
» quement pour tenir le monde- en paix,
î? pour donner l'exemple de la clémence^
!D^Es Troubadours. 83!
» de la juflice èc de la générofité ; leur
» corruption eft telle aujourd'hui, que
» tous ceux qui en dépendent font con-
» damnés à l'oppreflion &; à la fervi-
3> tude. a Peu d'hommes , fans doute y,
av oient le courage de dire cette vérité^
dans une cour.
La comteffe de Beziers mourut vers.
Tan i:20i. Dans les pièces d'Arnaud do:
Marveil , il n'ef); point parlé de cette.
mort; ce qui peut faire Gonjedurer que?
le poëte ne vivoit plus, quoique Nollra^-
damus le faffe furvivre d'une vingtaine,
d'années.-
* " ' ■" — ■ ■■■ • . - Il ■.■■■■-.■ ■■ .1.1. (é.^-
N O T E
S U R t A C O M TE S S E I> E B E 2 ï E K S,^
[ I ] La cpmtefle dé Beilers (ê nommoit aufïr^
oomtefTe de Bùrlats 5 parce qu'elle étoit née 6^'
avoit été élevée au château de Burlats dans--
l'Albigeois. Noftradamu^ l'appelle Alexide, ans
Heu d'Adélaïde. Le. tradudeur de Marco EquK
cola a étrangement défiguré tous les noms;».
^Arnaud de. Maruelles 5 dit- il ^ .fiEt; amo4îres3Sï
S4 HiST. LITTÉRAIRE
» de la comtefTe de Berlats , femme du comte
» de Beiïes , & fille du comte Roman. « ( fol..
28^.)
Notre vie manufcrite porte : » La comteflV
» de Beziers étoit fille du bon comte Raimond
» de Touloufè , mère du vicomte de Beziers ,.
» que les F/ançois firent mourir après C-avoir
y% pris à Carcajfonne, « Ces dernières paroles,
confirment ce que dit l'hifiorien du Langue-
doc , que Raimond Roger , vicomte de Beziers »
fils de Roger II , ayant été pris dans Carcaf^
lônne qu'il défendoit contre Simon de Mont-
fort, mourut en prifbn , & qu*bn fbapçonna le&
croises, d'avoir avancé {es joues»
DES Troubadours. S/
V I I.
GEOFFROI RUDEL,
VJTeoffroi Ru DEL, félon rhiflo-
rien provençal de fa vie, ctoit prince de
Blaïa j c*efl:-à-dire , de Blaye , près de
Bordeaux. Un amour fînguliérement ra-
manefque le diftingue parmi les trouba-
dours. Ce que nous allons raconter pa-
roîtra fans doute un roman ; mais les
fîècles de la chevalerie ont produit des
aventures au(B vraies que peu vrai^
femblables. Nous examinerons fi le récit
de rhiftorien fe concilie avec Thiftoire:
du tems.
Tripoli en Paleftine avoît été pris par
les chrétiens Tan 1 1 05), & érigé en comté
pour Bertrand deTouloufe, fils du comte
Raimond-Gilles. Cette ville appartenoir
encore aux chrétiens , lorfque la renom^-
lûée d*une comteffe de Tripoli, vîm
I
ES HiST. LrTTiRAîRF
cdiaulTer rimagination de Geoffroi Ru*
del. Sur le portrait que des pélerinr
firent de fa beauté & de fes vertus , iîi
fe fentit trànfporté d un. défir violent d^
lia voir ;. il prit la eroix & s'embarqua.
Malgré le filenee die l'hiftorien pro-
vençal , l'amour nous paroît avoir eu;
autant de part que la curiofité à ce pro-
jet. On en jugera par trois chanfons de
notre poëte , pleines de la palïîon la>
plus vivci
» J'aime un objet que je n'ai point
a» vu , à qui je n'ai pu expliquer mes fen^
3»timens ,. ni demander Texplieation des^
3i>-fîens. Mais je le fais , parmi les beautés
»^farafines ,, juives , ou chrétiennes , il'
» n'en eft aucune qui l'égale. . • . • Cha-
*> que nuit , je m'endors plein de fom
«image , ôc des fonges enchanteurs l'of-
3» frent à; moi. Le réveil , hélas ! diffipes
» cette illufion: je n'ouvre les yeux que:^
3» pour apprendre qu'il m'eft impo(ïible>
îs^eilavVoin Jq me fouviens. alors qu'elles
bEs Troubadours. S7
» habite une terre étrangère , qu un eP
»pace immenfe me fépare d'elle. . . . . •^
» Cet efpace , je le franchirai. .••..»•
*^Mon voyage pourroit-il n'être pa&
» heureux? Amour fera mon guide * • . ..
» Celle que j'adore me verra donc avec
» un bourdon de pèlerin & un habit de
» toile. Ah ! fi pour l'amour de Dieu ^
» elle daignoit m'accorder rhofpice dans
» fon palais ! . . . . • Non , il fuffira à mon-
» bonheur d'être prifonnier chez les Sa-
» rafîns. Je ferai plus près des lieux qui
» la poffedent. O mon Dieu! tranfportez-
» moi dans fes jardins ou dans fa cham-
3» bre. Faites du moins que je la voie . • *^
» C'en eft fait, je pars. Puiffé-je feule-
» ment ne pas mourir avant qu'elle air
» fu ce que l'amour m'a fait entrepren*»
» dre pour elle... • •• . Ma chanfon l'ea
» inftruira, à mon arrivée. Je lui ferai
» chanter mes vers par un interprète 5,
» car ils font en langage roman. Certes^
» fi elk n'eft pas touchée de. tant-d'at
88 HiST. LITTÉRAIKB
» mour , j'aurai lieu de croire que mes
» parrains ont jeté fur moi un mauvais
»fort ^» oc Ce qu'il dit de Tes parrains Fait
allufion aux fées , & prouve l'ancienneté
de l'opinion qu'en ont tranfmife nos ro-
manciers.
Le troubadour tomba malade dans
le vaifTeau, quand on alloit débarquer
à Tripoli. Ses compagnons le crurent
mort , le dépoferent comme tel dans la
première maifon. On courut informer la
comtefTe , d'un événement capable de
rintérefler. La paflîon du chevalier , les
motifs & les circonftances de fon voya-
ge, fa cruelle deflinée en touchant au
port, pénétrèrent cette ame fenfible qui,
fans le favoir , avoir allumé de loin une
flamme fi étrange. Elle fortit aufÏÏtôt >
pour aller voir la vidime de l'amour»
Geofïroi refpiroit encore. Elle l'embrat
* Malmefideron mey pairi. Littéralement t
Mes parrains m*a.iéront fait un mauvais dam
dtfoim
D E s T R O U B A D 0 U R s, 8p
fe. Il la voit, & meurt entre fes bras , en
louant Dieu ^ Ù* le remerciant de lui avoir
accordé le feul bien quil défroit, La corn-
teffe le fit enterrer pompeufement chez
les Templiers de Tripoli. Dès le même
jour, foit dévotion ou chagrin, elle fe
dévoua au cloître.
Quoique ce récit ait les apparences
d'une fable , nous le croyons fondé fur
des faits. Une ancienne pièce proven-
çale , dont Tauteur eft inconnu , dit
cxpreflement : Le vicomte Geoffroi Rudelf
mpajjant les mers pour aller voir fa dame»
mourut volontairement pour elle. Ce qui
confirme le pafTage de Pétrarque : Geof'
froi Rudel alla chercher la mort à force
de voiles ù* de raines. Le moine des Iles
êior avoit vu , félon Noftradamu* , un
dialogue fur la queftion ; Lequel contri-
bue le plus efficacement à faire naître
l'amour , du fentiment ou de la vue ,
du coeur ou des yeux ? l'auteur , qui dé-
çidoit en faveur du fentiment, citoit
5)0 HlJTT. LITT^RATRF
l'exemple de Geofïroi Rudel > avec ce--
lui d'André de France.
Sans aucune preuve ,, Noftradamus ,
imité en cela par Crefcimbéni , place le
fait en 1162 [i], II fuppofe Rudel le'
plus ancien des poëtes provençaux , &:
commence à lui leur hiftoire. Son dé-
faut d'exaâitude eft trop connu , pour
qu'il foit nécefTaire de le réfuter. Des-
recherches favantes & judicieufement
combinées y de M. de Foncemagne , ne
donnent que dts conjeélures probables
fur ce troubadour & fur fa dame. Il
trouve plufieurs Geoffroi Rudelli ^ fei-
gneurs de Blaye , de k maifon d' Angou-
leme [2]» L'hiftoire ne parle d'aucune
femme des comtes de Tripoli, qui foit
entrée dans le cloître. Mais il trouve
une fille. d'un de ces princes, Ratmond I^
îîiort en 1 148 , qui fe nomm.oir Méli-
fende, & dont Guillaume de Tyr parle
avec éloge. (L. 18. c. 51.) Elle devoit,
félon lufage, porter le titre de comteflè»
DES TrOUBAD ou R Î. ^-T
Si c efl l'héroïne dont il s'agit , un cadet
de la maifon d' Angoulême eft aufli notre
troabadour, dont la mort fera certaine-
ment arrivée vers l'an n^o ou 1170..
Cette difculîion critique nous détourne-
foit trop de notre, objet. (Voyez la-
note. )
Il me refte à parler de quatre pièces,
purement galantes de Geoflfroi RudeL
Dans l'une, il préfère l'hiver à toutes les.
autres faifons , parce que c'efl: la feulû
qui lui ramène fa dame. Ailleurs, il cé-
lèbre le printems , dont le retour Texcita
à chanter. î>
» Toute la nature me donne un exem*
»ple que je. veux fuivre. Les arbres, ea
» fe couvrant de feuilles & de fruits ^
» m'invitent à me parer de mes plus;
» beaux vêtemens. A la vue du roiîî-
» gnol, qui cacefle fa iidelle compagne ,.
» qui prend dans Tes regards autant d'a-
3> mour qu'il lui en donne , qui chanto.
» û mélodieufement leurs plaifirs com?-;
$2 HiST. LITTÉRAIRE
3» muns ; je fens paiTer dans mon ame
» toute la joie qui les anime , je fens
» mon cœur embrafé des feux dont ils
» brûlent. • . • Heureux oifeaux! il vous
» efl- toujours permis de dire ce que vous
» fentez : & moi , retenu par des lois que
» vous ne connoifTez point , je n*ofe par-
» 1er à celle que j'aime. ..... Je veux
» rompre enfin le lilence. J'irai , je la
» fupplierai de recevoir mes fervices. . •
» Amour , je te rends grâces. Elle exau-
» ce mes vœux; elle m'appelle auprès de
» fa perfonne , & ne me défend pas d'eC-
» pérer, « #
Dans la dernière pièce , il fe plaint
cependant des obftacles , que rencontre
fa paffion pour cette dame :
» Les objets qui m'environnent , la
» fraîcheur des vergers , la verdure des
» arbres, l'émail des fleurs , le gazouille-
» ment des oifeaux , m'invitent à chan-
» ter. Mais mon cœur n'eft pas content :
»il ne peut être feafible qu'aux joies
DES Troubadours, çf
» d amour , & n eft point aflez heureux
y* pour les fentir. Que les bergers s'amu-
» fent de leurs chalumeaux, & les enfans
a» de leurs petits tambours. Moi, je ne
*> me réjouirai point , tant que Tamour
» dont je brûle ne fera pas fatisfait. Je
y» connois une beauté qui réunit tous les
» charmes imaginables: mais elle récom-
» penfe mal les foins qu'on lui rend ; &
» je fouffre fouvent de ne pouvoir obte-
» nir ce que défire mon cœur. Le châ-
» teau qu elle habite eft fi éloigné ! . . . •
» J'envie le fort de fes voifins , plutôt
» que celui des plus grands feigneurs.
» Les grâces de fa tigure répandent , je
» l'imagine , leur agrément fur fes moin-
» dres vaiïaux. Elle connoît mes fenti-
» mens , elle eft fenlible : voilà le foutien
» de mon efpérance. Jour & nuit , mille
» tendres penfées m'entraînent vers fon
» heureux féjour. Quand elle reviendra
y> enfin , me dira-t-elle : mon doux ami ^
» nos Qnuieux font ul bruit de nos amours j>
■^4 HïST. LITTERAIRE
4o quilferii difficile de leur impofirjïlencei
~ V ^ d^empêchr qu'ils ne troubknt notre
39 bonheur î «
Le moine de Montmajour, cité par
Noftradamus , traite GeofFroi Rudel
d'homme greffier, ennemi de toutes les dét»
mes. Jamais fatire ne fut plus injufte , à
en juger par ce que nous connoiflTons de
la vie & des ouvrages de ce galant trou-
badour.
I) O T E S.
[ I ] Dans le même endroit où Noflradamus
fait mourir Geoffroi Rudel en 1 1^2 , il dit que
le comte Geoffroi , frère de Richard , roi d*An-
gleterre , étant venu en Provence , y trouva
Rudel chez le fèigneur d'Agoult ; & que»
charmé des chantons de ce poète , il Pemmena
avec lui. Noftradamus auroit donc dû expliquer
comment le comte Geoffi-oi , né en 1 1 f 8 , pou-
voit être Tadmirateur d'un poète mort en ii6z,
[ X ] Guillaume , comte d'Angoulême , mort
«n 1008 , avoit deux fils , Alduin & Jofred.
Ce dernier recueillit toute la fucceffion par la
eiort d' Alduin en 1050, H mourut en 1048 ;
feEs Troubadours, çf^
%C lailTa cinq fils , Foulques , Geoffred Kudelliy
Arnaud , Guillaume & Adhémar. Geoffred
Eudelli eut en partage la feigneurie de Blaye»
Au premier coup-d'œil , il paroît être .notre
troubadour. Mais comrivent <;onciiier par le?
■dates (à paflTion pour une comteïïe de Tripoli î
-Cette ville ne fut prifè &>érigéeen comté que
vers l'an 1109. Il avoit fîgné en T040 une
charte rapportée par Belly , ( page 5 ^p. ) Il étolt
donc trop âgé apr^s la conquête de Tripoli,
pour qu'on lui attribue un amour fi violent &
fi romanefque. D'ailleurs Tinflitution des Tem-
pliers ne remonte qu'à l'an 1 1 18 ; & le trouba-
•bour fut enterré dans leur raaifon. Nouvelle
difficulté , que nous jugeons infurmontable,
Geoffred Rudelli étant mort (ans pollérité , la
iêigneurie de Blaye fut réunie au <:omté d'An-
^oulême. Mais elle en fut démembrée de nou-<
veau dans la fijite , fbit pour l'apanage d'ua
.<:adet , ou pour quelque autre raiibn. Dans les
infîrumens du Gallia Chri/iiana,{t, t* pr. 484,)
on trouve un Gérard de Blaye , père d'un Geof-
froi RudeiU , qui doit être le même dont la
fignature Ce voit au ba-s d'un fauf conduit de
l'an 1131 , en ces termes : G. Rudelli dominas
de Blaya, ( ib. pr. 28)?. ) Seroit-ce là le trouba-;
dour \ Mais 9i I0 comte de Tripoli n'ell pas affei^
^6 HiST. LITTÉRAIRE
ancien pour la première hypothèfê ) nous craî-4
gnons qu'il n*ait pas fiibfiilé afTei long-tems
pour la féconde.
Raimond 1 1 > quatrième comte de Tripoli i
n'ayant point d'enfans , donna Ton comté à Rai-
mond d'Antioche Con couiîn, & mourut en 1 1 87,
( GuiL Tyr, L 1 1. ^. 5. ) Celui-ci le donna pa-
reillement , vers Tan 2 1 00 , à (on firere Raimond
ï V , prince d'Antioche, Depuis'cette époque , le
comté de Tripoli , réuni à la principauté d'An-
tioche , n'a point eu , ce (èmble , de (èigneut
particulier. L*av€nture de GeofFroi Rudel ne
peut donc lê placer ni avant 1 1 1 8, ni après 1 200.
Nous avons indiqué dans (a vie la manière la
plus vrai(êniblable de la concilier avec l'hiftoire.
La princeiïe Méii(ènde, fille de Raimond I , fut
accordée avec Manuel, empereur de Conllantî-
nople, qui enfîiite la refufa. Cet affront dut faire
beaucoup parler d'elle , & donna (ans doute du
relief à (es qualité^ Les éloges des Pèlerins ,
qu'elle avoit peut-être captivés par (es bienfaits,
étoient capables d'échauffer l'imagination vive
du troubadour. Enfin il eft probable que cette
princefTe, plutôt qu'aucune femme des comtés
de Tripoli , embrafTa la vie religieufè. Voilà les
fondemens d'une conjedure , que nous ne don-r
nons pas pour un fait certain,
V 1 1 L
t>ES Tkoubadours. 57
V I I L
B E R N A R D-A R N A U O
DE MONTCUC. -
iN o s manufcrits ne contiennent aucu?
ne particularité de la vie de ce trou-
badour ; & les auteurs qui ont écrit fur
la poéfie provençale ne l'ont point con-
nu. Il y a deux châteaux de Montcuc ,
l'un en Querci , l'autre en Rouergue.
Bernard-Arnaud étoit apparemment fei-
gneur ou originaire de l'un ou de l'au-
tre.
Un firvente , où la fatire fe trouve
finguliérement mêlée à la galanterie , eft
la feule pièce que nous ayons de lui.
On y verra , comme dans plufieurs au-
tres monumens , la liberté que prenoient
les anciens poëtes de cenfurer la con-
duite des princes. Rien n'efl peut-être
plus curieux dans leurs ouvrages. Pouc
Tome L E
5)S HrST. LITTÉRAIRH
rintelligencç de celui-ci , nous devons
indiquer le fait hiftorique auquel il pa-
roît avoir rapport.
Henri II roi d'Angleterre , après fon
jnariage avec Eléonore héritière des ducs
d'Aquitaine , renouvela les anciennes
prétentions de ces ducs fur le comté de
Touloufe [i]. Réfolu de les faire valoir
par les armes, il afliégea Touloufe en
US 9' Louis le Jeune fe jeta dans I9
place , & lui fit lever le fiége. Le comte
Raimond V reconnut feulement la fuze-
raineté des ducs d'Aquitaine, fauf les
droits de la couronne de France. Cette
expédition du roi d'Angleterre prêtoit
matière aux traits de la fatire. Écoutons
notre poëte.
30 Quand la nature renaît , & que les
» rofiers font en fleur , les méchans ba^
» rons s empreOènt d'allçr à la chaffe. Il
î» me prend envie de faire contre eux un
p firvente , & de cenfurer aigrement ces
m en^mis dp toute vertu & de tout
DES Troubadours, ^i^'
» honneur. Mais Amour répand la gaieté
» dans mon ame , autant que les beaux
» jours de mai: je conferverai ma joie,
» malgré tant de fujets de trifteffe. a
» Nous verrons du côté de Bala*
» guier "^ la nombreufe cavalerie du
» preux roi , qui fe vante de l'emporter
» en gloire & en mérite. Il viendra fans
» faute dans le Carcaffonnois ; mais les
«François n'en ont pas peur. Vous
» m'épouvantez bien plus, madame; car
»les défirs qu'excitent les charmes de
» votre jolie perfonne , font mêlés de
» toutes les craintes que vos rigueurs
» doivent infpirer. a
» Je fais plus de cas d un courfier fellé
76 & armé , d'un écu , d'une lance , &
» d'une guerre prochaine , que des airs
» hautains d'un prince , qui confent à la
» paix en facrifiant partie de fes droits Ôc
* Il y a un château de ce nom dans le dîa*
ocfè de Touloulè*
Eij
100 HiST. LITTÉRAIRE
» de fes terres. Pour vous , beauté que?
30 j'adore , vous que j'aurai , ou j'en
» mourrai ; je m'eftime plus heureux ,
» tant votre mérite m'enchante , d'atta-
» quer vos refus que d'être accepté par
PO une autre, a '^ ^
» J'aime les archers , quand ils lan-
» cent des pierres & renverfent des
» murailles ; j'aime l'armée qui s'afTem-*
» ble & fe forme dans la plaine. Je vou-
:p drois que le roi d'Angleterre fe plût
» autant à combattre , que je me plais ,
70 madame , à me retracer l'image de
3B votre beauté & de votre jeuneffe. «
X) Quelque méprifé qu'il foit, il acquer-
» roit beaucoup de gloire , fi en même
» tems il crioit Guknne ^ & fe montroit
s> le premier, frappant l'illuftre & valeu-
V reux comte. Car fon fceau eft fi décrié,
:» que je n'ofe le dire. Mais je dirai bien,
s? madame , que je fuis pénétré d'amour
3? ^ de crainte. Que fer ai- je, fi ma bonnQ
9 foi nç peut vous toucher ? a
t>Es Troubadours. loii
Guienne étoit le cri de guerre des rois
d'Angleterre , quand ils combattoient
pour les droits de ce duché. Le fceau
décrié de Henri II veut dire qu'on ne
fe fioit point à lui. Notre troubadour
étoit fans doute fort prévenu contre ce
prince , Se fort attaché au comte de
Touloufe.
* I ■■ ' III II — m
NOTE.
[i] Guillaume IV , comte de Touloufe ^
mort au plus tard en 10^3 , laiiïa unefilîe
unique nommée Philippe , qui , ayant d'abord
été mariée à Sanche roi d'Aragon , époulà en
fécondes noces Guillaume IX duc d'Aquitaine.
Raimond de Saint-Gilles, frère de Guillaume
IV, hérita du comté de Touloufe, en vertu
d'une fubditution de Pons , leur père commun »
qui appeloit à (à fucceffion la ligne malculine
préférablement à la ligne féminine. Le duc
d'Aquitaine prétendit que cette fiibflitution
étoit irréguliere & injufte , & qu'elle ne pou-
voir détruire les droits de Philippe de Tou-
loufe , ùl femme. Il envahit le comté , en
l'ablènce de Raimond de Saint-Gilles qui étoit
Eiij
\Ï02 HiST. LITT^. RAIRE
?llé à la Terre-Sainte. Il s'accommoda enfaîfe
moyennant une (bmme d'argent , & céda tous
fes droits flir cette iôuveraineté aux enfans de
Raimond. Henri 1 1 ne laifTa pas de vouloir
les reprendre , après (on mariage avec Eléonore
de Guienne. ( Voyez Puuves de l'Hi/ioire du.
JLan^uedoc , f . 3 . )
DES TroUEAUOURS. IOJ
I X.
PIERRE ROGIERS.
A 1ER RE RoGiERS étoit UH gentil-'
homme d'Auvergne. Ses parens le defti-
nèrent à Tétat eccléfiaftique , & il fut
chanoine de Qermont. Mais la force du
penchant Tentraînoit ailleurs. Quoique
[avant dans Us hures ^ félon l'hiftorien
provençal , ( éloge qui ne fup|ft)foit pas
un grand favoir , ) il aimoit le monde t^
les plaifirs, plus que Tétude &: la retraite*
Ennuyé de fon canonicat , il le fit trou-
badour & même jongleur. On ne réfîfte»
guère à l'impulfion du génie. D'ailleurs ,
à ne confidérer que la fortune , les course
offroient une perfpedive riante zu%
poètes.
Ermengarde, fille aînée d'Aiméri It
vicomte de Narbonne , tué en 1 1 34 à
la bataille de Fraga en Efpagne contre-
E iv
104 HiST. LITTERAIRE
les Saralîns , étoit l'héritière de fon perc;
& gouvernoit fes états avec autant de
gloire que de fageffe ^, Outre les grâces
& Tefprit d'une femme aimable , elle
avoit les talens d'un politique & la valeur
d'un chevalier. Son mérite lui attiroit
une foule d'admirateurs. Les poètes ,
qu'elle honoroit de fa bienveillance ,
n'étoient pas les moins emprefTés à lui
oiïrir leurs hommages. Qn prétend qu'el-
le tenoit cour d'amour dans fon palais ;
mais cm ufage , comme nous l'avons
déjà obfervé , ne nous paroît pas fi
ancien.
C'eft à la cour de la vicomtefTe de
Narbonne que Rogiers fe fixa bientôt,
La faveur qu'il y trouva méritoit fa re-
conncifTance. Attaché d'abord par les
bienfaits , il le fut iafenfiblement par
cette dangereufe paflîon , dont les trou-
badours ne favoient pas fe défendre.
— ' ' ■ Il I . I I uO
.* Hift. du Languçdçc j t. î,
"des Troubadours. iojTi
trmengarde devint l'objet defon amour,
comme celui de Tes vers. Huit chanfons
qui nous reftent de lui la célèbrent, fous
le nom de Ton-navel^, mot provençal
dont le fens eft un éloge de fa con-
duite.
Nous abrégerons l'extrait de ces piè-
ces, pour éviter de fades répétitions. Le
pgëte dit que les gens les plus grofîiers
acquerroient la plus grande politefTe,
s'ils avoient le bonheur de converfer
avec fa dame. Il fait parler l'Amour,
qui l'exhorte à fe rendre digne , par des
qualités cminentes , des bontés d'une
dame fi fupérieure à lui par le rang & le
mérite. Il craint de ne pas être aimé; il
n'a obtenu aucune faveur , mais i'efpé-
rance le foutient.
» Amans infenfés , trop d'emprefle-
» ment auprès de vos amies vous tour-
y> mente , vous rend malheureux. Les
» querelles que vous leur faites , l'hab^
3>tude de les épier avec une curiofité
106 HrST. LITTÉRAIRE
>>jaloufe, vous font devenir infuppor-
» tables. Ce n'eft point là de l'amour.
» Quand on aime bien, eût-on entendu >
» eût- on vu quelque chofe au défavan-
» tage de Ton amie , on ne doit croire ni
» Tes oreilles ni Tes yeux, a
~ Ces fentimens délicats touchèrent la
vicomtelTe. Elle ne dédaigna point les
feux de fon troubadour. Mais comment
échapper aux regards malins des courti-
fans ? Les foupçons , les bruits fâcheux fe-
répandirent de toutes parts. La réputa-
tion d'Ermengarde en fut bleffée. Ja-
loufe de fon honneur , elle crut devoir
éloigner de fa cour celui qu'elle avoit
comblé de grâces. Nos poëtes galans^
5 expofoient trop à ces revers.
Rambaud feigneur d'Orange, trouba-
dour lui-même , reçut l'infortuné Ro-
giers, dont le chagrin étoit proportion-
iié à la perte qu'il venoit de faire. Sa-
douleur eft vivement exprimée dans deux
chanfons, Il s'y peint dévoré par le dé-
BEs TKOUfiADouRsr. ro7
fefpoir , jufqu'à perdre le boire^ & le
manger.
» Ah! je le fens , les chagrins , les
» pleurs & les tourmens d'amour ne font
M point mourir. Je ne puis croire îa mort
» d'André de France , puifque je vis:
» encore. Nul pénitent , nul martyr n'a
3> foufFert les maux que j'endure. Puiffe—
» je être l'efclave de celle qui me les-
» caufe , plutôt que de régner fur le
» monde entier! Si je pouvois la revpir
» encore , cette beauté 1 Elle réunit tou--
» tes les perfedions Ôctous les charmes^
» comme la mer reçoit les eaux de tous:
»les fleuves. Oui , je voudrais être le-'
» dernier de Tes efclaves. «
Sans doute Rogiers fe flartolt d'être;
rappelé par la vicomtefTe de Narbonne*.
Mais elle fut inflexible , & ne voulut:
plus le voir. Pendant fonféjour à Oran-
ge, il compofa pour Rambaud un fir*-
vente fingulier, où il protefte qu'il e(S:
venu, à fa cour ^^ moins pour avoir pasÇs:
^îo8 HiST. IITTÉRAIRS
à fes libéralités , que pour donner de fe5
nouvelles aux perfonnes de fon pays qui
lui en demandent. >» Car , dit-il , on
5> parle de vous diverfement , les uns
» bien , les autres mal Dois- je
» vous appeler amant ou mari ? je croîs
» que vous pourriez bien être l'un &
.3> l'autre. Afin de réulîir dans le monde ,
» il faut être tantôt fage , tantôt fou ,
» félon les tems, «
De la cour d'Orange , le poète paf&
fucceflivement à celle d'Alphonfe II roi
d'Aragon , & à celle de Raimonxi Vi
comte de Touloufe, La bienveillance,
dont l'honora ce dernier , n'effaça poim
l'impreîîion de chagrin^, que le fouvenk
d'Ermengarde lailFoit dans fon ame. Il
quitta le monde, où il n'efpéroit plus
de bonheur y & mourut moine de Gram-
ïQont. Pétrarque parle de lui dans foa
Triomphe d'amour.
Nous fommes obligés ici de relever
des erreurs groflières de NoflradarauSa
bEs Troubadours. îop^
Pierre Rogiers fut , félon lui , à la cour
d'Ermengarde de Narbonne , femme de
Roger Bernard comte de Foix. Il con-
fond ainfi Ermengarde, fille d*Aimeri IV,
laquelle époufa le comte de Foix en
'I232 , avec la vicomtefTe Ermengarde,
fa grand'tante. Il ajoute , fur la foi d'Hu-
gues de Saint-Céfaire, que Rogiers étoit
dans la ville dé Graffe en 1330, lorfque
l'antipape Pierre de Corbiéri y abdiqua
folennellement la tiare. Mais cet antipape
n'abdiqua point : il fut enlevé par les
émifTaires de Jean XXII, qui le fit mou-
rir en prifon.
On voit qu'en matière dTiiftoire , les
autorités doivent fubir l'examen de la
critique. Noftradamus a été cent fois cité
comme un oracle , parce qu'on ne con-
noiffoit guère que par lui les poëtes pro-
vençaux ; & cet oracle fe trouve fans
ceffe en contradidion avec la vérité,
^-
-H ^a^ =
X..
AZALAÏS DE PORCAIRAGUES.
ô I la chevalerie excitoit des héroïnes^
â difputer aux hommes la gloire de. la*
valeur , il neà pas étonnant que la poé-
lie provençale ait infpiré à des femmes
le déiîr de fe fignaler dans îa carrière des^
troubadours. La vivacité de leur imagi^
nation , la fenfibilité de leur ame les y
€onduifoient naturellement. On mer en
problème , /i les femmes font propres
aux grands ouvrages de génie ; mais, it
eft hors de doute, qu^elles ne puiffenr
exceller en tout genre de compofition,.
dont le fentiment & les grâces font le;
principal mérite.
A z AL AÏ s DE Porc A IRA GUE s;
eft la première que nous trouvions parmi,
nos poètes. Selon nos vies manufcrites »
elle, fortuit d'une famille- diftinguée du»
DES Troubadours, ri 2^
pays de Montpellier y elle aima Gui
Guérujat, & les chanfons qu elle fit pour
fon amant eurent beaucoup de fuccès :-.
(peut être fans en mériter beaucoup.)
Gui Guérujat, de la maifon de Mont-
pellier, étoit fils de Guillaume VI. Hl
mourut en 1 177 \
Il ne nous refte qu'une: feule pièce:
d'Azalaïs. Quoique bien écrite & bien?
verfifiée, elle n'annonce rienmôins qu'une:
Sapho. En voici la fubflance , où ce quli
regarde les mœurs peut intérelTer.
Après une defcription de l'hiver s;
» J'aime, dit-elle , à voir la nature dans
» cet état de triftefle ; tant l'infidélité du^
» prince d'Orange me chagrine; Les^
» femmes font bien folles de s'attacher
» aux grands feigneurs. L'amour devient
a» alors pour elles une fource d'humilia-
» tions & de mépris. Elles devroient plu-*^
» tôt s'en tenir aux fimples gentilshom-
* Voyez: HilU du Languedoc j U j,.
112 HiST. LITTèKAîR^
» mes : car c'efi: un proverbe dans lé
» Vellai , Quil n'y- a rien à gagner avec les
» grands. Pour moi , j'ai heureufement
» un ami loyal •■, & en lui donnant mon
» cœur , je ne me fuis point mal en-
» gagé, ce Elle adrefle enfuite la parole à
fon amant ; elle jure de lui être éternelle-
ment fidelle , pourvu qu'il le foit lui-
même à fa promefle de ne rien exiger
d'elle contre le devoir. Elle falue plu-
lîeurs perfonnes désignées fous des noms
inconnus. Elle envoie enfin fon jon-
gleur porter fa chanfon à Narbonne , à
celui dont on vante la bravoure , & chez
qui tout refpire la joie*
Nous ignorons le trait d'infidélité
qu*AzaIaïs reproche à Rambaud d'Oran-
ge. La vie de ce troubadour fera vok
qu'il et oit fort capable d'inconftance.
Obfervons feulement ici que les grands
avoient peu d'égards pour leurs maî-
treffes d'un rang inférieur. Ils fe fai-
foient un jeu de les quitter > & de trahie
bEs Troubadours. "îif
le fecret de leurs intrigues. Aulîî étoit-ce
un déshonneur , en plufieurs endroits ,
pour les femmes de moindre condition,
de s'attacher à de tels amans ; & cette
opinion étoit une digue contre le débor-,
dément des moeurs.
114 HrST. LITTénAlRE
X I.
PIERRE RAIMOND.
AiERRE Raimond, fuivant la
note hiftorique du recueil de Tes poé-
fies , étoit fils d'un bourgeois de Tou-
loufe. Son efprit fin & déliré , fon carac-
tère fage, fon talent pour les vers &
pour le chant , le rendoient propre à
réuiîîr dans les cours. Celles d'Alphonfe
( II ) roi d'Aragôïi , de Raimond ( V )
comte de Touloufe , & de Guillaume
(VIII) feigneur de Montpellier, le pot
fédèrent tour-à-tour. Il fe maria enfin à
Pamiers , où il mourut.
Son hifloire eft toute différente dans
Noftradamus. Mais , fans nous arrêter
aux minuties du fujet , il fuffit d'ob-
ferver que cet étrange hiftorien le fait
mourir en 1225* , & cependant le fait:
allex en Paleftine à la fuite de l'emper-
DES TrOUBADOURÎ. IIj^
rcur Frédéric II , qui n'y alla qu er»
122S.
Dix-fept pièces galantes de Raimond ,
quoique d'un flyle tendre & naturel ,
nous fourniiTent peu de traits remarqua-
bles. Les trivialités de famour font fi
ennuyeufes à la leârure î Nous aurons
foin de les éviter dans nos extraits.
Le poète eft amoureux d'une dame
que le rcfpQÔi l'empêche de nommer.
» On la reconnoîtra aifément , dit- il ,
» quand je parlerai de fon aimable fou-
»> rire , de fes beaux yeux , de fes ma-
» nières charmantes , de fa gaieté , de
X fon agréable converfation. « La dam»
ayant rejeté fes vœux , il abandonne fa
patrie , il porte fa douleur en Aragon,
Mais l'arpour le fuit , 8c les regrets de
l'abfence le dévorent.
» On voit des enfans , élevés à la cour
» d'un brave & noble feigneur, le quitter
»à un certain âge pour chercher une
» cour plus illuftre : ne la trouvant point^
Iï6 HiST. LTTTlftKAlRfi
» ils reviennent honteux , & n'ofent pa-
x>roître devant leur premier feigneur.
»Tel je quittai imprudemment celle
» auprès de qui j'avois été élevé , &
a>pour qui mon cœur foupire. Que je
» lui aurois d'obligation , fi elle daignoit
a> me reprendre ! Je me foumettrois de
» grand cœur à fes châtimens. Si pour-
» tant on doit punir un fou de ce qu il
» fait dans les accès de la frénéfie. Cé-
» toit démence de croire que ma belle
» feroit courir après moi. Je lui en de-
» mande pardon à mains jointes» «
La dame, au moment de la fépara-
tion , s'étoit attendrie , & lui avoit dit
en pleurant : Tu pars ^ Pierre Raimond !
Que Dieu tefajfe revenir. Son abfence ne
laifTa pas d'être longue. Il reçut une
lettre pleine de reproches ; il en fentit
nneux fa faute , & exprima ainfi fa dou-
leur :
» Le pauvre , qui Ta toujours été , eft
a» moins à plaindre que celui qui le
DES Troubadours, ii-î^
» devient, après avoir joui de l'opulence.
» Rien n'afflige tant un malheureux que
» le fouvenir du bonheur qu'il a perdu.
» J'étois heureux auprès de celle que
» j'aime , malgré fes rigueurs. Elle dai-
» gnoit quelquefois me parler & me fou-
» rire. Et voilà qu'elle m'écrit durement!
» J'irai me jeter à fes pieds. Je lui deman-
«derai pour unique grâce, qu'il me foie
» permis d'aimer la plus belle dame do
» l'univers. «
En effet , il revint à Touloufe. Sa
dame lui pardonna , & le reçut pour foa
fèrviteur ; mais fans lui rien accorder de
contraire à la plus exade vertu. Les
mœurs fe maintenoient du moins quel-
quefois irréprochables , dans le com-
merce du fentiment. Notre poëte , qui
n étoit pas Ci maître de lui-même , fe
plaignit par une chanfon un peu bur-
lefque :
» Les maux d'amour que j'ai foufferts
» augmentent de jour en jour, Celle qui
^l8 HiST. LITTÉRAIRE
» ma bleiTé a entrepris ma guérifon ;
» comme les autres médecins , elle veut
«> me guérir par la diète. J'exécute fes
» ordonnances , & ma langueur redou-
» ble. Je veux bien me foumettre à la
» diète ; mais je crois qu'à la fin elle me
30 tuera. «
Cette idée nous paroît bafle aujour-
il'hui : elle ne paroiflbit probablement
qu'ingénieufe dans les fiècles de CmpK-
i;ité.
DES Troubadours, ii^
X I I.
PUILLAUME DE BALAUN*.
& PIERRE DE BARJAC.
kJn ne peut féparer ces deux trouba-
dours. L'hiftolre les préfente unis dans
une même fcène , où leurs amours &
leurs vers font mutuellement entrelacés.
Nous rapporterons d'après la note hiflo-
rique de nos manufcrits, des circonftan-
ces qui paroîtroient évidemment ima-
ginées à plaifîr , s'il y avoit moins de
preuves, des bizarreries de ce tems-là.
GuillaumedeBalaun, noble
* Un manufcrit le nomme B a l a z u n. II
cft probable que c'étoit fbn nom. On trouve
iin Pons pe Balazun, Chevalier du
Vivarais , mort dans une croifade à la Terre-
Sainte. ( Hîjl, du Languedoc , t, %,) Une bran-
che de cette maifbn pouvoit être établie dans
Iz (êigneuriie de Montpellier, .
châtelain du pays de Montpellier , eut
pour ami intime Pierre de Bar-
J A c *, autre chevalier , galant & poëte
comme lui. Le premier ayant été plur
iîeurs fois à Joviac, dans le Gévaudan,
devint amoureux de la dame du château,
& s'en fit aimer. Confident de fa bonne
fortune , Barjac voulut connoître la
maîtrelTe dont fon ami lui parloit avec
extafe. Il l'accompagna un jour chez
elle. Il y trouva la femme d'un gentil-
homme voifin , nommée Viernetta, infé-
parablement unie à madame de Joviac,
Il fut épris de fes charmes , gagna fon
cœur , & la trouva trop foible pour ne
pas triompher de fa vertu. Les deux che-
valiers , également fatisfaits de leurs
amours , alloient enfemble cultiver la
tendrefle de leurs dames.
Au retour d'une de ces vifites , Ba-
* Il y a eu en Languedoc une raaiiôn an-j
iclenne de Barjac.
laut)
DES Troubadours. 121
làun voyant la triftefTe fur le vifage de
fon ami , lui en demande la raifon. Bar-
jac répond qu'il a eu une difpute fort
vive avec madame Viernetta , qu'elle
lui a même défendu de rèparoître à Tes
yeux. — » Cela n'efl: rien , dit l'autre ;
» nous reviendrons , & je ferai votre
» paix, oc
Ils ne revinrent pas de quelque tems.
Rongé de dépit & même de jaloufie ,
Barjac compofe dans l'intervalle une
pièce pleine d'amertume, où il dit à (a
maîtreffe un éternel adieu. Il la remercie
d'avoir confenti à fon amour ; mais puif^
qu'elle veut changer d'amant, il lui laifîe
la liberté , & ne lui en voudra pas plus
de mal. » Vous croirez peut-être que je
*> parle en homme piqué; non , je m'ex-
» plique avec m.a franchife ordinaire. Je
33 vous le déclare , j'ai fait choix d'une
» dame , qui gagne en beauté ce que
» vous perdez tous les jours. Elle ne
» vous égale point en naifTance ; mais
Toms I. F
122 HiST. LITTÉRAIRE
X) elle a plus de charmes , elle efî: pîu^
» foîide. Si nos fermens mutuels s'oppo-
» fent à un divorce néceflTaire , adrejfons-
» nous à un prêtre; vous me donnerez votre
» abfoludony vous recevrez la mienne; G*
» nous pourrons ainjï loyalement former dç
y> nouvelles amours. Si jamais je vous ai
a» fâchée , pardonnez - moi d'aufli bon
»,eœur que je vous pardonne. «:
Recourir à un prêtre pour fe délier dç
pareils fermens , pour être quitte des
obligations d'une intrigue de galanterie !
ceft un trait des plus remarquables de
l'influence, qu'avoit la fuperftition dans
toutçs les chofes humaines ; du pouvoir
qu'on fuppofoit aux prêtres de fe mêler
de tout en fouverains de la confcience ;
de l'abus qu'ils pouvoient faire du mi^
niflère facré ; enfin du point d'honneur
qu'on attachoit à la fidélité en amour.
Mais au fond , qu'étoit-ce que la religion
du ferment , dans les chofes même les
plus effentidles , dans les traités paï
DES TkOUBADOURS. I2j
exemple , & dans l'obéiffance au fouve-
rain , Icrfqu on s'en croyoit délié par
une formule facerdotale?
» Méchante femme , continue le trou-
jobadour! vous m'avez rendu jaloux.
» Tous mes défirs étoient de vous plaire,
» Vous direz que je n ai ni fens ni raifon.
» Ah ! fï vous fentiez tout le mal qu'un
«jaloux endure! Il ne fait lui-même ce
» qu'il dit , ni ce qu'il fait ; il ne peut
» refter en place ; il ne dort ni jour ni
» nuit. C'en eft fait , trouvez bon que je
» vous quitte. Le lépreux doit fe tenir à
» l'écart 5 pour ne pas infeder les au-
» très. «
Cette pièce fut envoyée à madame
Viernetta, que Barjac aimoit toujours
en proteftant de ne plus l'aimer , & qui
fe repentoit déjà elle-même de s'être
brouillée avec lui. La facilité du raccom-
modement en eft la preuve. Baîaun
ayant mené fon ami à Joviac , réunit
fans peine les deux amans , & Barjac lui
Fij
ÎI24 HiST. LITTÉRAIRE
afTura que tous les plaifirs qui avoîenr
précédé la brouillerie , n*approchoient
point de ceux de la réconciliation.
A en juger par l'effet que produiiït
cette confidence , Balaun étoit infatué
des chimères les plus romanefques. Il fe
met dans la tête d'éprouver , fi le plaifir
de regagner une maîtrefle l'emportoit
réellement fur celui de la première con-
quête. Sans autre motif, il affede de
rompre avec fa dame. Plus de vifites ,
plus de meffages ; pas même de réponfe
aux lettres qu'il en reçoit. Également
furprife & défolée , elle lui envoie un
chevalier , confident de leurs amours ,
lî^n-feulement pour favoir les raifons
d'une conduite fi outrageante; mais pour
lui offrir toute forte de fatisfadion , en
cas qu'elle lui ait donné fujet de plain^
tes.
» Je ne dirai point le fujet de mes
» plaintes, répond Balaun au chevalier;
?3 paixe que je ne la crois pas d'humeur
DES Troubadours. 12j*j
'» à fe corriger , & que ce n'eft pas chofe
» que je puifTe pardonner. « Alors ma-
dame de Joviac perd toute efpérance,
fe livre à Tindignation , & prend le parti
d'oublier un infidelle.
Se voyant méprifé, il tremble bientôt
d'être abandonné fans retour. Dans fon
inquiétude , il part tout feul , fous pré-
texte d'un pèlerinage; il arrive enfecret
chez une bourgeoife de Joviac ; il fe
propofe d'y découvrir par des voies dé-
tournées les difpofitions de fa maîtrefîe.
Celle-ci , inftruite de fon arrivée , ne fe
pofTede plus ; & va de nuit dans la mai-
fon où eft Balaun , fe jeter à fes genoux,
pour obtenir le pardon des fautes dont
il la juge coupable.
Une telle démarche paroît choquer
toute vraifemblance. La conduite de
Balaun eft plus incroyable encore. On
attend de fa part des tranfports de ten-
drefle & de repentir. Mais il accable fa
dame de reproches, Aulîi la voit-on fe
Fiij
126 HiST. LITTÉRAIRE
retirer furieufe , & réfolue de ne jama»
le revoir.
Au bout de quelques jours , Tinrenfé
cft au défefpoir du tort qu'il s'eft fait à
lui-même. Il court un matin au château
pour demander grâce. Loin de lui don-
ner audience , la dame de Joviac le fait
chaffer par les domeftiques. Elle perfé-
vère dans fa rigueur une année entière.
Balaun ne peut ni la voir ni obtenir la
moindre efpérance. Il compofe des vers
infpirés par Tamour & le repentir ; fes
vers mêmes ne peuvent parvenir jufqu a
la dame.
Enfin Bernard d'Andufe , chevalier
galant & loyal , informé d'une rupture
fi éclatante , va trouver Balaun pour en
favoir la raifon. L'ayant apprife , il rit
de fon extravagance , & lui promet de
ménager l'accommodement. Il porte les
vers du troubadour à Joviac ; il rend
témoignage de fa fidélité & de fes regrets :
» La raifon eft tout-entière de votre
DES Troubadours* 127
« côté , dit-il à la dame , & c'eft un mo-
» tif de plus pour lui pardonner. « Il la
conjure pour Dieu d'avoir pitié d'un
malheureux amant, qui fe foumet à tou-
tes les peines qu elle voudra.
3> Je lui pardonne , puifque vous le
» défîrez tant, répondit elle , mais à une
» condition ; c'eft qu'il s'arrache l'ongle
» du petit doigt , & qu'il me l'apporte
» avec une chanfon où il exprimera fon
» repentir. « Quoi que pût dire le média-
teur , elle ne voulut point adoucir cette
fentence.
Balaun s*eftima. heureux d'en être
quitte à ce prix. Sur le champ , il fe fît
lier le doigt & arracher l'ongle par un
chirurgien. Il foutint la douleur de l'opé-
ration , fans paroître la fentir. Il com-
pofa la chanfon prefcrite. II courut ,
avec Bernard d'Andufe , fe jeter aux
pieds de fa maîtrefïè , & lui offrir fon
facrifice d'expiation. Au fpeâiacle de
l'ongle arraché , elle fond en larmes , le
F iv
(Ï28 HiST. LITTÉRAIRE
prend par la main , TembralTe. La chan-
fon eft écoutée avec tranfport. Depuis
ce moment , ils s'aimèrent plus que ja-
mais. L'hiftorien provençal termine fen*
tentieufement fon récit : Cejî bien fait
que celui-là trouve le mal ^ qui le cherche
étant bien.
Il ne refte de ce troubadour qu'une
ièule pièce , contenant le récit de foa
aventure. Don Vaifiette le com.pte par-
mi les poëtes provençaux du douzième
iiècle , qui floriffoient fous Raimond V^
comte de Touloufe.
0^
DES Troubadours. i2p
. XIII.
PIERRE DE LA MULA.
v_j E troubadour inconnu a laifTé un
fîrvente curieux, où il fe plaint de ce
qu'une infinité d'hommes fans talent fe
mêlent de la jonglerie. On y voit que
ce métier étoit devenu la reflburce de
gens méprifables qui joignoient l'info-
lence à la balTefTe. » Je ve.ux abandonner
» le fervice des jongleurs ; car plus on
» les fert , moins on y gagne. Ils fe font
» multipliés au point , qu'il y en a tout
» autant que de lapins dans un^ garène :
» on en eft inondé. « Le poëte leur re--
proche en termes groiîiers leur ufage
d'aller deux à deux , criant donnez-moi j.
car je fuis jongleur ; Se d'injurier ceux
qui ne leur donnent rien. » Je ne corn-
» prends pas comment de pareilles gens
?► peuvent être admis dans les cours.
130 HïST. LÏÏTÉRAÏKE
7> J'invite tous les jongleurs courtois à
oi s'élever , comme moi , contre cette
» mauvaife engeance , avec laquelle nous
a» ne devons avoir rien de commun. «
La profeffion de jongleur, & celle
xnême de troubadour , devoit nécefTai-^
rement dégénérer de la forte. Dès qu'on
.voit une carrière agréable ouverte aux
talens, fi elle excite l'émulation des uns,
elle tente l'avidité famélique des autres
en plus grand nombre , qui s'y jettent ,
non avec un ngble défir de fe diftinguer,
ni avec les difpofitions néceffaires pour
. réufîir, mais avec le goût dominant du
gain , Se la^bafleffe qu'infpirent le befoin
& les habitudes ferviles. Alors pour un
homme vraiment eiHmable , cent vils
charlatans infeftent la fociété; & fou-
vent leur infamie perfonnelle rejaillit fur
Tétat qu'ils déshonorent.
Un autre firvente de Pierre de la
Mula , contre l'avarice des feigneurs ,
,Ti'ofir€ rien de remarquable.
CES TrOUII ADOURSr Ï3I
X IV.
A L PH O N s E II , roi iMr^g^n.
\J N feroit un long article fur ee prln^
ce, fi l'on vouloir éclaircir les particu-
larités hifloriques concernant fa maifon ,
& la manière dont elle monta fur le
trône. Mais on ne réulîiroit qu'à en-
nuyer le ledeur , par une érudition aride
& déplacée. Contentons- nous de dirt?
que le père d'Aîphonfe , Raimond Bé-
renger IV comte de Barcelone , avoit
époufé l'héritière d'Aragon ; que le com-
té de Provence, avec les vicomtes de
Carlad en Auvergne , de Milhaud en
Rouergue, ôcduGévaudan, avoit palfé
dans fa maifon par un autre mariage ; &:
qu'ainfi la poéfie provençale , qui faifoit
tant de progrès , devoit aifément s'intro"
duire dans cette cour.
A L P H 0 N S £ Il parvint à la cou^
^132 HiST, LITTÏIRAIRE
rpnne d'Aragon en 1 1 62. Ses vices Se
furtout fa mauvaife foi étoient capables
de le décrier aux yeux du public. Mais,
il lit des vers , il honora les troubadours*
Les éloges ne pouvoient donc lui m«n-
«luer. Toutes les vertus fe trou voient
réunies en fa perfonne , fi f on en croit
ces poètes , trop accoutumés , comme
les anciens moines , à mefurer les louan-
ges ou le blâme fur le bien ou le mat
qu'on leur faifoit. Combien de fauflès
réputations ont eu de pareils fondemensf
elles fe diflipent , dès que le préjugé
ne domine plus. On verra dans rarticle
de Bertrand de Born ce que la haine
pouvoir dider contre ce prince , majgrq
les éloges des autres poëtes.
Il ne rçfte d'Alphonfe qu'une chan.-
fon y où il dit qu'Amour peut feul 1q
réjouir, &: fe reproche d'avoir mis fou
choeur en troc haut, lieu : il fe rappelle
néanmoins avec attendriffement Tordre
g.u'i! reçut de fa maîtreflè, en partant»
1>esTrouba DOUES. 15 J
îde revenir au plus tôt. Mettre fort cœur
en trop haut lieu , eft évidemment ici une
de ces exagérations triviales , fi ordinai-
res à la galanterie.
Alphonfe mourut en iip6" , après
^voir affermi fon autorité en Catalogne,,
en Aragon & ea Provence. Crefcimbéni
obferve qu'il ne fut pas le feul trouba-
dour de fa maifon. Zurita , cité par cet
écrivain , dit fous le règne de Jean I »
que les rois d'Aragon & particulièrement
celui-ci Éiifoient grand cas de la icience
appeîlée gai faber ^ & que pour encoa-
rager le talent,, ils comblèrent de privi-
lèges ceux qui la cultivoient. (Annales
d'Aragon ) Le nom de gai faher ( gaie
fcience, ou fciencegaie) déiîgnoit effec-
tivement la poéfie provençale >. mais la
même idée paffa dans les autres langues ^
& les poéfîes d'alors, félon Zurita, étoient;
en catalan. D'ailleurs Jeaa I pouvoit fa-
yorifer les poètes, fans l'être lui-mêm^
Pierre III, roi d'Aragon, aura fon article
^^xwi nos troubadours^
154 HïST. LlTTéRAIR2
X V.
GUILLAUME DE CABESTAING*
J E dois avouer de bonne foi que la
vie de ce troubadour reCemble beau-
coup à un roman. Le tiffii des eirconC-
tances , la marche de l'intrigue , un dé-
nouement prefque incroyable , infpire-
ront de la défiance au ledeur. Cepen-
dant plufieurs vies manufcrites & impri-
mées concourent à établir les faits prin-
cipaux. L'Italie nous en a fourni une^
manufcrite, plus étendue que les autres ,
à laquelle nous donnons la préférence..
Il eft vrai que certains détails, furtout
certaines converfations , y décèlent un
hiftorien qui embellit fon fujet. Mais on
peut reprocher ce défaut à plufieurs
hiftoriens de l'antiquité ; & d'ailleurs les
traits naïfs qu'on y trouvera , quoi-
que de l'invention fans doute de 1 ecrir
DES Troubadours, i^f
vain provençal , donnent une idée vraie
des anciennes mœurs. Loin de broder
le fond du fujet , comme tel autre feroît
tenté de le faire, jefupprimeraiq^uelques-
ornemens fuperflus.
Guillaume de Cabestainc?
étoit un gentilhomme de Rouflîllon. Le
feuî Noftradamus le fait provençal ^
peut être par l'envie de tranfporter dans^
fa province les aventures célèbres des
troubadours. Noble fans bien , il avoit
befoin de la reffource ordinaire , qui
étoit de s'attacher au fervice d'un grand
ou d'un riche feigneur. Il fe préfenta lui-
même à Raimond de Caftel Rouflillon *,
pour le fervir en qualité de varlet ou
page. L'hiftorien qualifie toujours Rai-
mond de monfeigneur ^ titre afFe<5té aux
'* Selon la chronique mznuCcnte des fêî-?
gneurs Catalans, il y avoit une maifbn très-
ancienne du nom de Caftel-RouffiUon. On voit
encore en Roufliilon une tour appelée Ca/iti^
^^6 HiST. LÎTTÉRAIHfi
chevaliers. Du refte, Cabeftalng defcen^
doit , félon lui , d une maifon auflî an-
cienne que celle de Raimond. L'égalité
de nailTance ne mettoit point obftade à
ce genre de fervice , furtout quand la fu-
périorité de fortune étoit relevée par le
rang, de chevalerie.
Avec une phyfîonomie heureufe , de
Tefprit & dQS qualités aimables, le jeune
homme obtint aifément ce qu'il défiroit.
Il fe rendit cher à fon maître & à fes
égaux. Raimond lui donna bientôt une
preuve d'aflfedion particulière, en le fair
fant écuyer ^ de fa femme. C'étoit l'expa-
fer à de grands périls , mais qu'on ne
prévoyoit point.
^ Notre hiiÎQrien dit don^eL Ce mot répond"
à ce qu'on appeloit en France damoifean , titre
des jeunes gentilshommes qui n'a voient pas-
re^u la chevalerie* Domïn^eois en Béarn ^
dçniel en Catalogne & en Savoie , fîgnifioient
îa même, chofê , & déiignQieiu les fils de die.-
:ïalier,
teEs Troubadours. 13%
Madame Marguerite (elle fe nommoit
ainfi) trouva fon écuyer fi empreffé à
lui plaire , d'une humeur fi enjouée ;
d'un commerce fi charmant, que frappée
d'ailleurs des grâces de fa figure , elle fe
livra aux imprelfions de l'amour. Soit
refped, foit timidité, Cabeftaing, quoi-
que trop fenfible , ne pénétroit point le
myftère , ou n'ofoit éclaii'cir fes doutes,
Marguerite auroit voulu être devinée.
Après avoir en vain attendu , elle rom-
pit le filence.
Étant feule un jour avec fon écuyer :
op Guillaume , dit-elle , réponds-moi. Si
» une dame te donnoit quelque marque
» d'amour , oferois-tu bien l'aimer ? •— ^
» Vraiment oui ^ madamz j pourvu que la
» marque ne fut pas trompeufe, —- - Par
» S. Jean , tu as parlé en brave garçon.
» Maintenant je veux favoir fi tu diftin-
» gueras les marques d'amour auxquel-
» les il faut croire . & celles dont il fauç
9 k défier, « Ce difcours ouvrit les yeux
1^8 HiST. LiTTÉRAÎRÊ
de Cabeftairig, Une vive émotion trafik "
fon cœur. Du moment qu'il fe vit aimé ,
il fentit toutes les flammes de l'amour.
La paiîîon qui faifoit tant de poètes ^r
ou qui tiroit de la poéfie tant d'avan-
tages, lui infpira bientôt des chanfons
pleines de tendrefTe. Nous en réduirons
l'extrait à ce qu elles renferment de moins
commun.
» Les douces penfées qu'amour me
» donne , produifent la gaieté de mes
» chants. O vous , dont la beauté me
» tranfporte , que je fois maudit de l'a-
» mour, C j'en aime une autre. ► . • . Si
» la foi me rendoit auflî fidelle à Dieu ,
» j'irois tout droit en paradis Je
3» n'ai point d'armes pour me défendre
»de vos appas. Faites -vous donc u»
» honneur d'avoir pitié de moi. Per-
39 mettez du moins que je baife vos
» gants. Je n'ofe prétendre à de plus infi-
» gnes faveurs. «
Des vers pafïîonnés avoient des char^
DES Troubadours. ij>^
mes invincibles pour un cœur déjà épris.
Marguerite n'ignoroit pas à qui s'adref-
foient les vœux du troubadour, & né-
toit que trop difpofée à y répondre.
L'ayant fait affeoir auprès d'elle , dans
fon appartement , elle lui dit : » Guil-
» laume , as-tu enfin reconnu fî je t'ai-
» mes ; & trouves-tu en moi une amie
» vraie ou faufle ? — Ah ! madame, depuis
» l'heureux inftant que je fuis à votre ferf
» vice , j'ai toujours penfé que vous étiez
» la meilleure dame qui fût jamais ; que
» perfonne ne parloit avec plus de vérité,
» & n'agifToit avec plus de franchife. ■— •
» Et moi , reprit-elle , je te jure que je
» ne te tromperai point. Non , tu n'auras
3» jamais lieu de changer d'opinion à
» mon égard. « Elle l'embraffa en difapt
ces mots. Ce fut comme le fceau d'un
engagement éternel.
Le troubadour donne l'eiTor à fes fen-
timens par une chanfon :
» Entre mille fleurs , dans un fuperb^
iï40 HiST. LITTÉRAIRE
» jardin , j'ai choifi la plus belle. Dieu
» même , fans doute , la fit femblable à
» fa propre beauté. La modeftie relève
» l'éclat de fes charmes. La douceur de
» fes regards m'a rendu le plus ten-
» dre & le plus heureux des amans#
» J'en pleure de joie. Mon amour , que
» je n'ofois déclarer , peut maintenant
33 paroître dans mes vers , au gré de
» l'objet qui m'enflamme , qui de tant
» d'adorateurs n'a écouté que moi. Je ne
» chante pas de vaines louanges , corn-
30 me les autres poëtes. De fes yeux par-
» tent des traits , dont perfonne ne peut
90 fe défendre ; mais ils n'ont bl elTé per-
so fonne autant que moi. • • • • . Son mé-
30 rite l'élève à la plus haute région de
30 l'honneur. Jamais on ne vit tant de
?» vertus de tant de grâces. Elle excelle
30 dans Tart de plaire ; fa fageffe imprime
•» le refped aux amans préfomptueux ,
» & fa réputation eft à l'abri de tout;e
3? atteinte, oç
DES Troubadours. 1411:
En difant qu'il ne chante point devau
nés louanges ^ comme les autres poètes a
Cabeftaing apprécie afTez jufte les élo-
ges quils prodiguent toujours, même à
des maîtrefifes imaginaires. N'exageroit il
pas aufll les perfcdions de fa dame }
un véritable amant peut en être foup-
çonné. Il eft sûr du moins que la répu-
tation de Marguerite ne fut pas long-
tems hors d'atteinte. Les courtifans ont
l'œil fî fin pour apercevoir le mal, &
la langue fi légère pour le révéler ! Des
rumeurs cruelles parvinrent jufqu'à Rai-
mond. Il en fut d'autant plus frappé,
qu'il aimoit fa femme & comptoit fur
riionnêteté de fon ferviteur.
Ayant demandé un jour où étoit
Cabeftaing, on lui dit qu'il chaffclt à
l'épervier. Aulîîtôt il cacha des armes
fous fon habit , monta à cheval , & fuivit
feul le chemin qu'on lui avoit indiqué.
Cabeftaing l'aperçoit, & s'avance vers lui,
jioa fans incjuiétude. Leur converfation^i,
tU^2 HiST. LITTÉRAIRE
inventée apparemment par rhiftorlen, eft
d'un ton naïf qui m'engage à la rap-
porter, » Eh I vous voilà , monfeigneur !
?B s'écrie Cabeflaing. Comment êtes-vous
» venu fî feul ? — Ceft , dit Raimond ,
•> que j'avois envie de vous voir & de
» m'amufer avec vous. Avez- vous fait
s» bonne chafTe ? — Pas autrement ; je
s> n ai prefque rien trouvé ; de vous favez
» le proverbe , Qui peu trouve ne prend
9ê guère. — Fort bien. LaifTons-là ce dif-
» cours , & répondez en ferviteur franc
s» & loyal à tout ce que je vais vous
» demander. — Pardieu , monfeigneur ,
30 fî c eft chofe que je puifïè dire , je ne
» vous cacherai rien. — Point de condi-
ft> tion. Je veux que vous me difiez la
»> vérité , quelque demande que je vous
»> fafle. — Dès que vous l'ordonnez , je
•> répondrai à tout félon ma confcience.
33 — • Par votre Dieu & votre foi , ajou-
» te Raimond , je veux favoir fi l'amour
^7 VOUS infpire les vers que vous faites },
r>Es Troubadours. 143
9* Se s'il y a une dame qui en foit Tobjet
» véritable. — Et comment chantcrois-
» je , répond Cabeftaing , fi je n étois
» amoureux ? En vérité, amour m'a tout
» entier en fa pui0ance. — Je le crois :
s> fans cela voys ne chanteriez pas fi bien,
o> Mais ce n'eft pas le tout. Je veux fa-
»» voir quelle eft la dame que vous chan-
» tez. — Ah ! feigneur , y fongez-vous ?
»> je m'en rapporte à vous-même : peut-
w on fans perfidie découvrir celle qu'on
5> aime ? Vous favez ce que Bernard de
» Ventadour dit à ce fujet : Si ceux qui
» épient mon amour ^ me demandent k
9> nom de ma belle j je fais comment un
» loyal amant doitfe tirer d'affaire en pa-
9> reil cas. Il ne doit confier [on fecret qu'à
•» ceux qui peuvent lui prêter confeil &•
33 ajjiftance. Mais la fidélité quon doit à
?> fa dame confifle à lui tout dire , O à
3» ne rien dire d'elle, — ^ Hé bien , quel
w que foit l'objet de vos amours, je vous
M promets de vous y aider de tout mpn
>3 pouvoir, a
Î4$ HiST. LlTTëRAlftE
Cabeftaing prefle , voulant donner le^
ckange à Raimond , lui déclara qu'il ai-
moit madame Agnès , fœur de madame
Marguerite , & qu'il en recevoit des
preuves de bienveillance. Il le pria de
le favorifer, ou du moins de ne lui pas
nuire. Raimond donna dans le piège.
Ravi de cette déclaration , qui dilîîpoit
ks inquiétudes , il ferra la main au trou-
badour , lui promit fes bons offices" ; &
lui montrant le château de Robert de
Tarafcon, mari d'Agnès, il lui propofa
d y aller enfernble.
A mefure que nous avançons , le récit
devient plus fufpeâ:. Ce Tarafcon eft
fans doute celui du comté de Foix
dans le diocèfe de Pamiers , dont l'éloi-
gnement ne s'accorde point avec notre
hiftoire. Les autres circonftances multi-
plient les difficultés. L'hiftorien femble
avoir pris les romanciers pour modè-
les.
Raimond & Cabeftaing arrivent au
château».
DES Troubadours. î^^i
feHâteau. Le premier , après les civilités
ordinaires , fe hâte de remplir l'objet de
fon voyage. Seul avec Agnès , il lui parle
ainfi ; » Par la foi que vous me devez
» belle fœur, dites-moi , avez-vous un
» amant ? — Oui , feigneur. — Qui efl-il,
» je vous prie ? — Ceft ce que je ne
93 vous dirai point. Les femmes ne font
»> pas obligées de confeffer pareille cho-
oi k ; & fi on les prefTe , on les met dans
» le cas de mentir, ce Raimond affure
qu elle ne rifque rien à lui confier un
fecret, qui eft pour lui de la plus gran-
de importance. La dame avoit remarqué
un air de triftefTe fur le vifage de Ca-
beftaing. Elle n'ignoroit pas fes amours.
Soupçonnant de quoi il s'agifToit entre
lui & fon maître , ( il faut bien le fup-
pofer , ) elle fe dit amoureufe de CabeC-
taing , corame s'il lui avoit donné le
mot. Elle va enfuite tout raconter à
Robert de Tarafcon , qui approuve fort
la fupercherie de fa femme, &; lui permet
Tomç L G
td^6 HiST. LITTÉRAIKE
de faire de fon mieux pour perfuader
ion beau-frere.
Dans cette vue , elle appelle Cabe(^
taing dans fa chambre , elle l'y retient
long-tems. On foupe avec beaucoup de
gaieté. Elle fait arranger tout près de
fon appartement les lits de fes hôtes.
Enfin , parfaitement convaincu de la
tendreflfe réciproque de la dams & de
l'écuyer, Raimond part content , joyeux,
avec celui-ci , & n'a rien de plus prefTé
en arrivant , que de révéler à fa femme
Tintrigue qu*il croit avoir découverte.
- Marguerite ne douta point que fon
amant ne fût infidelle , que fa fœur ne
Teût débauché. Le lendemain matin ,
après une nuit douloureufe , elle Tappela
pour Taccabler de reproches. Cabeftaing
fe juftifia aifément par le fimple récit
de ce qui s'étoit palTé. Mais , fi notre
hiftorien dit vrai , la vanité d'une femme
peut l'entraîner plus que l'amour même
à des fautes inconcevables. Elle obligea
DES Troubadours. 147^
le troubadour à déclarer dans une chan*
fon quil Taimoit & n'aimolc qu'elle.
La chanfon fut compofée ; & par une
autre imprudence, non moins fingulière,
elle fut adreiïee à Raimond. C'étoit
Tufage de plufieurs poètes , d'adreflei:
aux maris leurs vers en l'honneur des
dames. Dans un cas tel que celui-ci , on
ne pouvoit le faire impunément.
En effet, la plus noire jaloufie s'em-
pare de Raimond , à cette le<5i:ure. Il ne
doute plus de l'intrigue; il eft furieux,
& refpire la vengeance. Ayant trouvé
un prétexte pour conduire Cabeftaing;
hors du château , il le tue , lui coupe la
tête , lui arrache le cœur. Il ordonne
enfuiteàfon cuifinier d'apprêter ce cœur,
comme un morceau de venaifon. Il le
fait fervir ; fa femme le mange. » Savêz-
35 vous ce que vous venez de manger ?
» lui dit-il. — Non ; mais je l'ai trouvé
» excellent. — Je le crois , puifque c'efi:
» ce que vous avez toujours le plu5
Gij
^^S HrST. LiTTéRAiRE
m aimé. Il eft jufte que vous aimiez mort
» ce que vous avez taat aimé vivant. «
Et montrant la tête de Cabeftaing :
3> Voilà celui dont vous venez de man-
97 ger le cœur, ce A cette vue, à ces paro-
les effroyables , elle s évanouit. Mais elle
reprend bientôt fes fens , & s'écrie :
w Oui , barbare , je l'ai trouvé fi déli^
» cieux ce mets , que je n'en mangerai
» jamais d'autre , pour ne pas en perdre
9» le goût, çc
Tranfporté de rage , Raimond met
Tépée à la main. Elle fuit ; elle fe préci-
pite d'un balcon , & meurt de fa chute.
Koftradamus dit qu'elle fe tu^ d'un coup
de couteau.
Le bruit de cet événement devoit
produire les plus fortçs imprellîons, en
un tems où l'amour dominoit fur les
mœurs en fouveraip , ^ étoit fouvent ,
pour ainfi dire , l'ame des exploits mili^
taires. Les parens de Marguerite & de
Cabeftaing , tous les chevaliers ^ los
DES Troubadours. i4<J(
amans du pays , fe liguèrent contre le
cruel Raimond. Il eut même pour eiî-
nemi le roi d'Aragon , Alphonfe , qui
après avoir éclairci le fait fur les lieux ,
le fit arrêter & démolit Ton château^
Ce prince honora enfuite , par de
pompeufes funérailles , la mémoire des
deux amans. On les mit dans le même
tombeau , devant une églife de Perpi-
gnan , & l'on y grava leur hiftoire. Il
n'eft pas étonnant que la religion fervît
alors, parmi tant d'autres abus, à coh-
facrer des amours qu'on célébroit avec
enthoufiafme. Le duc de Bourgogne
rendit de femblables honneurs à la châ-
telaine de Vergi & au feigneur de Vau-
drai , fi nous en croyons ce que rap-
porte BelleforefI: d'après Bandel ^ Que
l'aventure fameufe d'Alix de Vergi foit
une fidion roman efque , ou non 5 il eft
toujours certain que les romans , ainfi
%m »' • • I II ■ ■
» Belleforeft , p. iz6.
Giij
^IJO Hl$T. LITTÉRAIRE
que les poéfies d'Homère , dépofent des
anciens ufages.
Selon l'hiftorien provençal , il fut un
tems où tous les chevaliers du Roulîîl-
lon , de la Cerdagne & du Narbonnois ,
afTiftoient chaque année à un fer vice
folennel, en mémoire de Marguerite Se
de Cabeftaing : tous les amans des deux
fexes y venoient prier pour le repos de
leurs âmes. Un manufcrit porte que Tan-
niverfaire fut inftitué par ordre du roi
d'Aragon. Certainement les mœurs ne
gagnoient point à ces pratiques. L'efpèce
de culte rendu aux déréglem^ns de l'a-
mour étoit une ofrenfe pour l'union con-
jugale.
Le roi d'Aragon , qui joue ici un
grand rôle, ne peut être qu'AIphonfe IL
Le Rouiîillon & la Cerdagne lui appar-
tenoient en ii 8 1 [i]. Nul autre Alphon-
fe , roi d'Aragon , n'a pofTédé ces pro-
vinces jufqu'au règne d'Alphonfe IV»
dans le courant du quatorzième Cècle y
^ 1> E à T K O U B A D O U R S. Ij* 2
tems où Ton ne parloit plus des trouba-
dours.
En lifant la fin tragique de nos deux
amans , chacun aura cru y reconnoître
Taventure du châtelain de Couci & de
la dame de Fayel. Couci , mourant au
fîège d'Acre , ordonne à Ton écuyer de
porter fon cœur à cette dame , dont il
eft éperdument amoureux. Le mari ja-
loux furprend Técuyer , faifit le cœur ,
le fait manger à fa femme , & lui révèle
FafFreux fecret. La dame de Fayel jure
de ne jamais prendre d'autre aliment :
elle meurt de défefpoir. Voilà le fond de
riiiftoire ou du roman. Il fe peut que
Couci ait réellem^ent donné la commif-
fion , que la dame foit morte en rece-
vant le gage de fon amour , de qu un
romancier ait orné ce fait de circonflan-
ces empruntées de l'aventure du Rouf--
fillon.
Les chanfons de Guillaume de Ca-
beftaing^au nombre de fept , exprimenr
G iv
1^2 HiST. LITTÉRAIRE
dune manière naturelle & tendre les
fentimens de fon amour. Sa maîtrefle n'y
eft pas nommée. Ce couplet me paroît
le plus remarquable, parmi beaucoup de
penfées communes :
j> Tant de mérite l'environne , que je
33 ne voudrois pas l'avoir pour coufine :
(apparemment parce que ce feroit un
obftacle à fon amour. ) » On ne peut 'a-
33 mais lui donner tant de louanges ,
9> qu'on n'en dife toujours la vérité,
M D'ici à Meiîine , elle n'a point de pa-
33 reille. Voulez-vous fa voir fon nom ?
» il n'eft ailes de colombe où vous ne le
« trouviez écrit fans faute, «c
NOTE,
[ I ] Le comté de Roufïïlion , réuni à celui
de Cerdagne en 1113 , pafîa aux comtes de
Barcelone en 11 18,. Raimond-Bérenger IV en
fit Papanage d'un de (es fils. Il avoit quatre
enfans ; Alphonfê , Raimond Bérenger , Pierre
& Sanche. Le premier eut en partage rAragon
Si. la Catalogne ^ 1& iècond , la Provence > Iq
&ES Troubadours. lyj)
^oîfiéme , le Rouflîllon & la Cerdagne. Ce der*
nier étant mort en bas âge , Sanche lui lue-»
céda. Il fuGccda enluite à Raimond-Bérenger ,
comte de Provence , mort en 1181. Alors le
Roiifîillon & la Gerdagne revinrent à l'aîné ,
Alphonfè II , roi d'Aragon , qui paroît être le
vengeur de nos deux amans»
Alphon(ê III régna en 128^ , & ne poiïeda
point ces provinces. Elles appartenoient aux
rois de Majorïjue , de la même maifbn , lorf^.
qu'Alphonfè IV , dont le règne commence eir
1317 , pourfiiivit pour crime de félonie Jacr
ques III , le dernier de ces rois y & le dépouilla
ée iês états» ( Zurita y AnnaUs d'Aragon, )
6^
1^4 HiST. LITTÉRAIRE
^ " ^tS^= =^
X V L
GAVAUDAN LE VIEUX
jLi E s pièces de ce troubadour , dont
aucun écrivain ne fait mention , renfer-
ment des traits dignes de curiofité. Il
floriffoit à la fin du douzième fiècle ;
puifqu'il gémit de la perte de Jérufalem ,
que Saladin avoit conquife en il 87. La
manière dont il exhorte les chrétiens à
combattre les infidelles, efl remarquable
par le ton de fimplicité & dlnjures qu'in(^
piroit la grolîîéreté des mœurs,
» Seigneur , par nos péchés la puif-
30 fance des Sarafins s'eft accrue. Saladin
» a pris Jérufalem, & Ton ne Ta pas en-
» core recouvrée. C'eft' pourquoi le roi
» de Maroc a mandé qu'avec tous fes
» infidelles , il combattroit tous les rois
» chrétiens. B a ordonné à tous fes Mau-
» res, Arabes & Andaloi^tes, de s'armer
D E 5 T R O U B A Û O U R s, î ^ C
» contre la foi de Jéfus-Chrift ; & i! n'y
» en aura pas un , gras ni nrudgre , qui
» ne s*aiFemble plus dm & menu que lat
» pluie. . . • Ces charognes , faites pour
» fervircie pâture aux milans, détruifenr
» les campagnes, & ne laifFenc ni bour-
w-geons ni racines. Ceux quç le roi de
a» Maroc a choifis , font tellement gonflés;
» d'orgueil , qu'ils fe croient les maîtres-
» da monde, & lâchent contre nous les;
» railleries les plus piquantes^
» Écoutez empereur ( Frédéric I,) &:
s» vous , roi de France fon eou(in (Phi-
» lippe Augufte,) de vous, roid'Angle-'
atterre , comte de Poitou > ( Henri II , ),
» fecourez donc le roi d'Efpagne ( Al-
wphonfe IX de Caftille,) qui eut tou-
» jours plus de penchant que perfonner
» à fervir Dieu ; & arec lui vous vain-
a crez tous ces chiens , abufés par Maho-
s» met. . •* .
» LaifTons-là nos héritages. Allons*
*»' contre, côs chiens de renégats , pour
Ij*^ HiST. LITTéRAjKE
» ne pas encourir la dampation. Porm^
» gais , peuples de Galice , Caftillans ,
»Navarois, Aragonois, dès qu'ils ver-
» rant réunis avec vous barons Allemans,
» François , ceux du Cambrefis , les An-
» glois , Bretons , Angevins , Béarnois ,
» Gafcons &: Provençaux ; foyez fûrs
» qu'avec nos épées nous trancherons la
» tête à ces miférables. Gavaudan aura
» prophétifé vrai. Ce quil dit fera exé-
» cuté : ces chiens feront mis à mort ; &
5» Dieu fera honoré & glorifié dans les
» lieux où Mahomet fut fervi. «
De pareilles prophéties étoienteom*
munes alors. La faufTeté des premières
îi'ôtoit rien à la confiance des enthou-
fiaftes ni à la crédulité du peuple. On-
tfaitoit de chiens les mufulmans, camme
iîs nous traitent encore aujourd'hui. Ils
nom méprifent malgré notre fupériorir
té, parce qu'ils font barbares & igno-
ïansi on les méprifoit pour la même rai-
&a i malgré la gloire c^ui environnoi* Iô
ï)Es Troubadours, r^j
grand Saladin. Les hommes fe reffem-,
blent par-tout.
Gavaudan , avec tous les préjugés de'
fon fiècle , pouvoit bien attacker un
grand mérite à TobTcurité qu affectoient
certains troubadours. Aufli Éait-il à det
fein un poëme chs 6r couvert ,. pour
éprouver ceux qui ont Ve/prit- ouvert ou
bouché, » Qu'on ne s'en moque pas ; &
» qu'on ne me blâme pas , jufqu'à ce
» qu'on ait féparé la fleur comme de Iw
» farine. Car le fot fe preffé de eondam^
» ner ; &. Tignorant baye & mufe , dans
» l'embarras où le jette ce qui efi' trop-
» favant pour lui. ce II déclame en ftyle.
énigmatique contre la décadence de la
vertu & de la joie ;- comme s'il craignoit
qu'on ne profitât de fe3 leçons..
Nous avons de lui un autre vers ,.
»^qui, vaut d'autant mieux , qu'entre:
s» mille perfonnes , il n'y en aura pas di:^
»qui puiffent en comprendre le feas-;-
a», ce. fe^ns fera clair pour ceux. qui. fbiisr
'ifS HrsT. LirriRArRE
» habiles en amour, & obfGur pour cjui
» ignore cette fcience. « L'obfcurité pa-
roît ici une forte de réferve ; car il té-
moigne de violens foupçons au fujet
d'un crime dont fa maîtrefTe eft accufée*
Prenant de là occafion d'inveâiver con-
tre les femmes , il dît qu'on fe garanti-
roit plutôt des dangers de l'eau , du feu^
de la mer, Se des voleurs, que de leurs^^
artifices. Leur goût pour le libertinaga
& la débauche eft le principal objet de
fa fatire: & à cet égard fon ftyle n'effe
que trop clair, puifqu il emploie les tei?-
mes les plus obfcènes.
Une complainte fïir h mort de fer
siaîtreffe annonce un meilleur goût. îï
maudit la mort de ne l'avoir pas enlevé
îui-mcme , plutôt que de le livrer à des
douleurs qui le vieilliflent à la fleur de
l'âge , & blanchilTent fa blonde cheve-
lure. » Infenfible à toute joie , à toute
3» autre impreffion que celle du défeÇ-
^ poir ^ je palïèrai le refte de mes triftea
DES Troubadours, i^^
5» Jours , comme un tourtereau qui a
» perdu fa tourterelle. «
On peut juger auflî par deux pajlou'*
relies de Gavaudan ,. qu'il connoifToit le&
agrémens d'un ftyle naturel, & d'une
jolie fimplicité.
Dans la première, il fait la rencontre
d'une bergère , qui d'abord le traite fort
mal , qui cite l'exemple de Saîomoti
pour prouver les inconvéniens de l'ar
mour, & qui finit par fe rendre à fes
défirs. Dans la féconde , ime autre ber-
gère qu'il rencontre le ravit de joie par
les plus tendres carefTes. Le poëtelui dit
que, depuis le tems qu'on les a éloignés
l'un de l'autre , il n'y a eu pour lui au-
cun plaifîr. Je connois cet état ^ répond
ia bergère, /^pen/e toutes les nuits^fen
ai perdule fommeil. »On a eu grand tort
» de nous féparer ; mais on n'y gagne
» rien. Nous y gagnerons , nous , ua
» plaifir plus vif à nous retrouver en-
» ferable» « Gavaudan bénit l'Amour de
'l60 Hr5T. LTTTéRAïRTf
les avoir fouftraits à une cruelle domî-^
nation , pour les ranger fous fon empire»
Ei^e , répond la bergère , a bien tranf"
grejje les définfes qui lui furent faites : cejî
donc perdre fon tems que de me défendre
de vous voir. Il eft fîngulier de s'autori-
fer de l'exemple d'Eve, qui rappelle lldée
cf une (i terrible punition. Ceft une de
ces folies qu'on voit naître du déiire des
amans;
Sdes Troubadours. i6t
X V I L
R A M B A U D D'O R A N G E
& LA COMTESSE DE DIE.
X-/EUX illuftres perfonnages font Tob»
jet de cet article; mais leur hiftoire offre
peu de particularités intérelTantes , &
leurs eompofitions n'annoncent guère
que des mœurs corrompues. Nos ma-
nufcrits contiennent feulement quelques
pièces de Rambaud. L'hiftorien du Lan-
guedoc nous donnera une idée de fa
perfonne.
Rambaud étoit fils de Guillaume
d'Omelas , de la maifon de Montpellier,
& de Tiburge fille unique de Rambaud
comte d'Orange , mort dans une expé-
dition à la Terre-fainte. Tiburge , pat
fon teftament fait en iiyo , inftitua
héritiers fes deux fils Guillaume & Ram-
.b^d » qui partagèrent entre eux k
J62 HrST. LITTÉRAÎRE
comté d^Orange. Le dernier en prit îe
nom, au lieu de celui d'Omelas qu'il"
portoit auparavant. La petite ville de
Courtefon, dans ce pays, devint le lieu
de fa réfidence.
Il cultiva, la poéfie provençale ; mais
ee ne fut point avec la délicatefle de
goût, que lés grands feigneurs tiennent
fouvent de leur éducation & de leurs
habitudes. La plupart de fes pièces ,
écrites d un ftyîe baibare , avec une
contrainte extraordinaire de rimes, font
prefque inintelligibles : le texte en eft
corrompu en plufieurs endroits , peut-
être par une fuite de ce défaut. Comme
le poëte étoit libertin, & fort inconftant
dans fes amours, on y reconnoît la légè-
reté de fes fentimens. Quelques-unes font
remarquables par des traits originaux ou
finguliers.
Tel eft un dialogue de Rambaud avec
fa maîtreffe. Celle-ci lui reproche da
n'être pas loyal amant, puifquil ne pai^.
DES THOUBADOURS. l6^'
tûge point avec elle les inquiétudes &
les peines de l'amour. Il répond qu'il en
porte au contraire tout le poids lui feuU
La Maîtresse.
» Ah ! fi vous en portiez feulement le
» quart, vous fentiriez combien je fuis
» malheureufe. «
R A M B A u D.
» Ge font les mauvaifes langues qui
» m'empêchent d'être auprès de vous, *
La Maîtresse.
» Puis-je vous favoir gré de ne pas
a» me voir par un tel motif ? Si vous
» continuez d'être plus occupé que moi
» de ce qui pourroit nous nuire, je vous
» croirai plus fcrupuleux que les reli-
v> gieux Hofpitaliers ^, «
R A M B A u D.
» Vous n'avez perdu que du fable t
* Ces religieux militaires ne jouifToient pas.
â*une trop bonne réputation, C*ell ici vrai-5
femblablement un trait de làtire*
'I?4 HiST. LiTTéRAIRE
» moi , je perds de lor. Oui , je le juré
» par S. Martial , je n aime perfonne au
» monde tant que vous. «
La Maîtresse.
» Non , vous n'êtes plus à moi. De
s» chevalier, vous vous êtes fait chan-
» geur ^. «c
R A M E A u D.
» Que jamais je ne porte d'épervier,
» que je ne cbafle jamais , fi depuis que
30 vous m'avez donné votre cœur, j'en
» aime une autre ! «
Dans les deux envois, ils protefi:ent
alternativement , Rambaud , d'être tou-
jours loyal ; fon amante , de le croire
toujours tel. Le nombre & la mefure des
vers font les mêmes pour les deux inter-
locuteurs. Ne feroit-ce point ici une
efpèce de duo fait pour être chanté en-
femble ? Le charmant dialogue d'Ho-
' * Jeu de mots , pour lui reprocher le chanta
gement»
DES Troubadours. i6^
race avec Lydie ( Donec gratus eram ri-:
bi ) étoit vraifemblablement inconnu au
troubadour. On croiroit cependant qu'il
y a pris l'idée de fa pièce , dont le plan
eft à peu près le même , quoique les
penfées & le ftyle foient bien différens.
. Lesmédifans ne l'épargnoient pas fans
doute ; car il les attaque dans une autre
pièce avec chaleur. » Ils fe font un jeu
» de détruire les perfonnes qui ont le
» plus de fidélité 3c de droiture. Ils fe
»plaifent à mettre les amans dans la
» peine , comme le fait madame Lobata.
» Quelques-uns veulent faire les agréa-
» blés: ils le font, comme le feutre reC*
» femble à la foie , & le cuir à l'écarlate.
a> Ils m^empêchent de déclarer mon
» amour. Que Dieu les maudifle en ce
?> monde, & les puniffe un jour par fon
» jugement! «
Sa maîtrefïè apparemment craignoit
peu les propos malins. Mécontente de fa
néferve , (ju'eile prenoit pour froideur |
1i66 HiST. LITTÉRAIRE
eîle rompit avec lui. Il s'en plaint dans
trois de fes pièces. Après avoir déclamé
contre elle , il lui demande pardon ,
s excufant fur Texcès de fon amour & de
fon chagrin , qui lui tournent la tête.
» Il veut fur le champ compofer en rî-
» mQsfubtilesune chanfon pour l'infidelle.
» Jamais il ne s*en détachera , malgré fes
» rigueurs. Hélas! le verre ne fe caffe pas
» plus aifément qu'amour fe rompt & fe
» brife. Cependant il n'aimera pas une
» autre , dont il feroit bien reçu. «
La conftance en pareil cas auroit tenu
<lu prodige. Rambaud furtout en étoit
incapable. Il annonce lui-même foQ
changement :
» Cette belle que j'aimois tant m'a
» trompé ; elle m'a congédié pour un
» autre qui a eu le profit de la chaiTe,
» J'abandonne mon infidelle , avec fa
» faufTeté & fon nouvel ami. Je me con-
» facre à une dame incapable de trom-
-, f perie , & dont je ne cefTerai jamais
DES Troubadours. i6j
» d'être amoureux , quand je devrois en
» perdre Orange. Peu s'en eft fallu , tant
» fa beauté eft parfaite , que Dieu ne
» manquât fon coup en la formant , &
33 ne pût exprimer à quel point il la
» vouloit belle. Elle peut faire de moi
» le plus heureux ou le plus malheureux
» des hommes , fans pouvoir jamais me
» faire changer. «
Ses plaintes recommencent avec plus
d'amertume , & n'en font peut-être pas
plus fîncères :
» Amour, faudra-t-il que je meure
» dans tes mains , frais , jeune , Se plein
» de fanté ? Oui , quoi que tu faffes , je
» me livre tout entier à toi , & pour toup
» jours. Si tu me traites avec tant de
» rigueur , malgré tant de foumifîion ,
3» que ferois-tu fi j'étois infolent & per-
» fide?. • . • Favorable aux méchans , tu
» accables ceux qui font doux & hura-
» blés. De là vient la décadence de ton
» empire. Si les faux amis m'en démen*
5?8 HiST. LITTÉRAIRE
» tent , je le foutiendrai les armes à là
» main. Et plût à Dieu que j'eufle du
» defTous , que cette cruelle vérité fût
•0 un menfonge ! Mais il n'eft chrétien ni
» farafin, fufTent-ils deux ou trois contre
» moi , que je ne vainquifTe au combat ;
» tant je fuis animé par la force d'une
» vérité défefpérante. J'ajBfede un air gai
» au milieu de mes chagrins ; & fans
» Tamour qui m'arrête , j'irois me jeter
» dans un cloître , ou finir mes jours
» dans un ermitage. «
Le cloître ne lui auroit pas convenu:
le libertinage avoit fur lui trop d'em-
pire. On en jugera par les maximes qu'il
débite , en homme plus groflier que ga-
lant, dans unefatire contre les femmes:
a> J'enfeignerài aux galans la vraie
» manière d'aimer. S'ils fuivent mes le-
» çons , ils feront rapidement toutes for-
ai tes de conquêtes. Voulez-vous avoir
^des^mmes qui vous mettent à la
^ mode ? au premier mot défobligeant
» qu'elles
DES Troubadours. 160
• qu elles répondront , prenez le ton
» menaçant. Répliquent-elles ? ripoftez
» par un coup de poing au nez. Font-
» elles les méchantes ? foyez plus mé-
» chant qu elles ; & vous en ferez ce
» qu'il vous plaira. Médire & mal chan-
>»- ter vous procureront des bonnes foi>
» tunes , même des meilleures , pourvu
» que vous y joigniez beaucoup de pré-
» fomption & de Tuffifance. Faites l'a-
» mour aux plus laides ; montrez de Tin-
» différence aux belles. C'eft le moyen
» de réuiîîr. Je n'en ufe pas de la forte.
» Mes vieilles habitudes font incorrigi-
» bies. Simple , doux , humble , tendre
» & fidelle , j'aime les femmes comme fi
» elles étoient toutes mesfœurs. Gardez-
9> vous de fuivre mon exemple, & rete-v
» nez bien mes préceptes, R vous crai-
» gnez les tourmens d'amour. Pour moi,
» je fuis content de l'anneau qui me fut
» mis au doigt. Mais c'en efl: trop , ma
j> liingue. Trop parler fait plus de mal
Tome L H
Î70 HiST. LITTÉRAIRE
» qu'un gros péché. Cachons ce que j'aî
7> dans le cœur; «
On n'imagineroit pas que les fiècles
de galanterie romanefque aient pu en*
fanter une pareille produâ-ion. Comment
la concilier avec le refped religieux des
chevaliers pour les dames ? comme les
défordres de tant de chrétiens avec la
faintçré de leur croyance. Les contradic-
tions entre les principes & les mœurs
font trop communes , même dans Içs
fôcles de raifon.
Nos manufcrits nous apprennent que
Rambaud fut aimé de la comtefle de
Die , qui époufa Guillaume de Poitiers,
la tige des comtes de Valentinois & de
Diois , du nom de Poitiers , dont la der-
nière branche s'eft éteinte de nos jours,
Poëte elle même & femme galante, la
comtelTe fe félicitoit d'avoir trouvé dans
Rambaud un chevalier plein de mérite,
Elle ne craint point qu'on le fâche ,
41^eîl^ dans une chanfon j ^ en ne
©ES Troubadours, lyï^
doit pas craindre qu elle fafTe faute avec
lui. Ni elle ni Rambaud ne.paroifToit
dignes de ces louanges. Le troubadour
fit infidélité à la comtefTe , comme à tant
d'autres dames. Elle en fut au défefpoir :
il tâcha de la confoler par des vers , ou
il feint un repentir que fa conduite de-
voit rendre plus que douteux.
» Je regarderois comme mon bienfai*
» teur celui qui voudroit me pendre, ou
» m* arracher les deux yeux. Beauté que
» j'ai trahie , j'implore votre clémen-
» ce . • . • Si vous n'êtes pas inexorable ,
» j'en jure par l'ame de mon père , rien
« ne pourra me retenir, j'irai vous voir,
^ & je ne retournerai de long - tems
39 auprès des miens. Mais on ne peut la
fléchir. . . . CepeHdant Dieu pardonna
» au bon larron Ma faute n'eft pas
» fi énorme ; car je n'aime les autres
» dames , qu'autant qu'elles font l'image
» de celle dont je réclame la miféricor-
39 de. a Excufe (îngulière ! La maîtrelTe
Hij
»
fi72 HiST. LiTTÊRAlRli
d'un chevalier ou d'un troubadour n'é-
toît-elle pas toujours une beauté fans
pareille ?
Il dit ailleurs qu'il a perdu le plus
grand des biens ; qu'il faut être de la
meilleure foi du monde , pour faire un
aveu fi humiliant , qui doit raflurer tant
de maris en garde contre fes entreprifes;
qu'il eft comme un guerrier défarmé ;
que les maris feroient de bien mauvaife
humeur, s'ils le voy oient avec jaloufie
courtifant leurs femmes ; qu'il ne fait
plus que les chaçter , les défirer & les
contempler.
La comtefTe de Die exprime d une
manière fort différente , la douleur que
lui caufe l'infidélité d'un volage. Là,
c'eft de l'exagération ou de l'artifice :
ici , du naturel & du fentiment.
Elle va chanter douloureufement ,
dit-elle , l'ingratitude de celui qu'elle
aime plus que tous les biens. Beauté >
X»érite , çfprit , riçn ne fert auprès d^
X
DES Troubaboîurs. lyj]
lui. Elle eft trompée & trahie , comme
fî elle étoit d'une figure choquante , ou
qu'elle eût manqué d'amour. Parce qu'il
a un mérite fupérieur, doit- il la traiter
avec dédain , lui qui eft fi honnête en-
vers tout le monde ? Il fe voit recherché
par toutes les dames ; mais il a trop de
pénétration pour ne pas diftinguer celle
qui Taime davantage. » Si mon mérite ,
» ma nailTance , ma beauté ne vous par-
» lent point aflez en ma faveur, rendez
3» juftice à mon cœur : vous n'en trou-
» verez jamais d'auHTi tendre. Quelque
» part que vous foyez , je vous envoie
» cette chanfon pour meffager. Je veux
» favoir , mon noble Se bel ami , pouK-
50 quoi vous m'êtes fi cruel. Eft-ce fier-
» té? eft-ce averfion ? Mefîager , tu lui
v> diras encore , que l'orgueil a perdu une
» infinité de gens, a
Dans une autre chanfon , qui faft
rougir la pudeur , elle reconnoît avoir
inérité d'être trahie , en fe re&ifant aux
Hiij
^174 HiST. LITTÉRAIRE
défîrs de fon amant ; elle en témoigfte
vivement fon repentir ; elle fouhaite de
coucher avec lui un foir , de l'avoir à
la place de fon mari , pourvu qu'il lui
promette une docilité fans réferve. Voilà
certainement de quoi diffiper des préjur
gés trop favorables aux mœurs antiques.
Ces difpofitions ramenèrent peut-être
Rambaud. Il parle en divers endroits
de la confiance de fon amour pour une
dame de haut rang, qui vraifemblable-
ment eft la comtelTe de Die.
Nous avons de lui un difcours en
vers, contre l'opinion commune alors,.
que les femmes fe déshonoroient en
s'attachant aux grands feigneurs. C'eft
ce qu'Azalaïs de Porcairaguesavoit écrite
au fujet de Rambaud lui-même. La
pièce de cette dame donna lieu vrai*
femblablement à celle-ci i
' » Je foutiens que les grands feigneurs j
y» lorfqu'ils ont le cœur loyal , méritent
» mieux que perfonne d'être écoutés des
DES Troubadours. 175*,
* femmes. Il n'appartient qu'aux âmes
» viles d'aimer à la dérobée , & de choi'
» lir pour cela des amans obfcurs. En-
» core ai-je vu des femmes perdues
59 d'honneur avec de (impies gennlshom-
» mes : cliofe impolîible avec un grand,
3» qui a des fentimiens nobles de élevés.
» Si quelqu'un foutient le contraire , ]&
» répondrai de façon à lui fermer la
» bouche, a
S'il n avoit pas de meilleures preu-
ves, on peut croire qu'il auroit fermé
la bouche de fon adverfaire à coups de:
poing , comme il le confeille dans la
fatire dont nous avons rendu compte.^
Dans une pièce plus ingénieufe , inti-
tulée Partimem, le pocte fe repréfente
tourmenté jour & nuit par les confeilî-
différens de la fageffe & de la folie. L'une
veut qu'il n'aime point , ou s'il aime ^
qu'il prenne bien garde au choix : autre-
ment il pounoit s'en repentir. L'autre ^
qu'il fe livre à tous fes goûts , qu'il eiu*
Riv
fjS HiST. LITTÉRAIRE
brafTe tout ce qui fe préfentera ; finon i
H vaudroit autant s'aller jeter dans un
cjoître. Par fon envoi , il demande une
décifion.
Rambaud d'Orange mourut vers Tan
1 173 à Courtefon. Noftradamus ne dé-
bite que des fables à fon fujet. Entre
autres , il le fuppofe un gentilhomme
d'Orange, qui dédia un traité de l'Art
d'aimer à la princelTe Marguerite » depuis
femme de Louis IX. Il ajoute que loin
de le récompenfer , on l'exila aux îles
d'Hières ; mais qu'il fut rappelé de fon
exil , à la foUicitation de Marguerite ,
devenue reine de France ; & qu'il mou-
rut en 1220. Ainfi , mort en 1220 , il
dut fon rappel , félon Noftradamus , à
une reine qui ne fut reine qu'en 1254.
Cet hiftorien eft tout aufli exad fur la
comteffe de Die.
Les pièces de Rambaud font au nom-
bre de vingt- huit ; celles de la comteffe ,
au nombre de quatre.
DES Troubadours. 177
XVIII.
PONS BARBA.
v^ E troubadour étoit fujet d'Alphoii^
fe II , roi d'Aragon , ou attaché à fa
cour. On le voit par un fîr vente , où il le
taxe librement de démentir fa générofité
& fa fageffe , en fe livrant aux flatteurs»
» Les grands commettent des fautes
» fi énormes , qu'on ne devroit parler
a> d'autre chofe • Cependant Ici
» crainte me retient ; car on n'eft pas
» aufli hardi à leur dire des vérités y qu'à
» leur prodiguer de faulTes louanges»
3> Auiîî en font-ils moins vertueux^ depuis
» qu'ils éloignent les cenfeurs , &: qu'ils
■» enrichi (Tent des flatteurs qui ont la
.30 complaifance de fouffrir leurs égare-
» mens Tout eft renverfé, La cour
» du roi Alphonfe, notre chef, étoit une
?? fource féconde de l^geffes : à préfen^
]ljS HiST. LITTÉRAIRE
» on ne nous y donne plus rien ; Se ce
9> quon devait nous donner pafTe dans
» les mains des hommes les plus vils :
» en quoi il y a double faute, de donner
» aux médians , & d'ôter aux bons. Roi
» d'Aragon, rentrez en vous-même. Son-"
» gez que vous êtes le chef des honnêtes
» gens , & que vous devez protéger les
» troubadours, ex
Ne pas combler de largeflfes les trou-
badours, c'étoit à Iturs yeux une des
plus grandes fautes que pufTent faire les
princes. Ils mefuroient d'ordinaire les
louanges & le blâme aux libéralités
qu'ils en recevoient. D'autres écrivains
font le plus grand éloge d'Alphonfe.
Mais les princes les plus célébrés ont
eu leurs foibleiTes , & les flatteurs n ont
jamais manqué dans les cours.
35 ES TKOtJIÎADOURS. TJ^
FOLQUETDE MARSEILLE.
eVé^we dz Touloufe»
JroLQUET érolt fils d'un marchancî
de Gènes, nommé. Alphonfe, établi à.
Marfeille , qui en mourant le laifla maî-
tre d'une riche fuGcelïîon , dans Tilge ou-
ïes richefTes excitent le plus à la prodiga-
lité & aux plaifirs. Le jeune héritier avoitr
une imagination ardente > qu'on verra
dégénérer en fanatifme. Les travaux du-
commerce ne pouvoient lui plaire; &
l'opulence ne donnoit point encore aux:
hommes obfcurs le moyen de fe diftin-
guer avec éclat. Il préféra le fervice des-
grands & le rôle de troubadour, à la.
vie douce & indépendante que lui aflu-*
roit la fortune. Par-là il eut un libres
accès auprès des plus grands feigneurs^^
d^fôn fiècle. Ricliard I roi d'Angle-^
hBo HiST. riTTéRÀIRë
terre , Alphonfe II roi d'Aragon , RaL-
inond V comte de Touloufe , lui don-
nèrent des témoignages d'eftime. Mais
il s'attacha particulièrement à Barrai ,
vicomte de Marfeille, dont la cour fut
bientôt pour lui un théâtre de galan-
terie..
La vicomte de Marfeille , érigée en
Taveur d un cadet de la maifon de Pro-
.vence, étoit partagée vers Tan 1170
entre cinq frères. Barrai étoit le troi-
Sème. Azalaïs de Rôquemartine , fa fem-
me , avoit trop de grâces & d'efprit
pour ne pas enchanter le troubadour*
Elle devint Tobjet de fon admiration ^
^nfuite de fa tendreffe. Il la célébra dans
fes vers, fous des noms empruntés; car
r'eur été unt grande félonie^ dit î'hiilorien;
provençal ^ de laiffer entrevoir le fecret.
Hum pajjîon pour la femme de fon fei-^
gnetif. D'ailleurs la vicomtefle en impo-
foit par fa vertit*
JJne: douzàiae de chsnfons exprîmetot
bï:s Troubadours, i^t
les fentimens refpedueux qu elle infpi-:
roit à Ton amant :
» Ah ! que n a-telle moins de beauté î
s> Puis-je vaincre mon amour , tandis
» que je l'entends parler avec tant de
9^ grâce , que je la vois fourire avec
» tant de charmes ! Je n ofe me décla-
?> rer j mais elle peut lire dans mes
53 yeux. • . • . Hélas ! d'elle à moi, quelle
»> diftance ! Je me foumets à fa miféri-
23 corde ; car Dieu qui a mis tant de ver-
» tus en fon anie , ne peut avoir oublié
» celle-là. ce
Nous allons donner Textraît d^une
pièce plus remarquable, en vers de. huit
fyllabes & en fiances de dix vers. Pour
Tintelligence de cette pièce, il faut favoir
qu'Amour & Merct étoient deux efpè-
ces de divinités chez les troubadours : la-
première enflammoit les amans , la fé-
conde readoit les belles fenfibles à Iqux
pafîîon.
» Amour a biea eu tort de venir fe
%22 MiST, r-lTTÉRAIRE
» loger dans mon cœur , fans amener'
» Merci pour me foulager. Amour n'eft-
y> qu'un tourment , fi Merci ne vient à
3» Ton fecours. Amour veut ruiner tour
» le monde : ne lui feroit-il pas glorieux
» de fe laiflfer vaincre une fois par
3» Merci ? Amour, û j'obtiens après tant
» de maux un feul bien, y perdrois-tiî-
» de ta gloire?. .... Ah ! que je ferois
s» heureux , fî enfin Merci fléchifToit lat
3* branche haute & rude * à laquelle je-
>3 me fuis attaché ! ..... La meilleure.
» des meilleures , celle qui vaut mieux
3> que toute valeur , pourroit accorder
» aifément ces deux divinités. Elle ac-
30 corde dans fa perfonne des chofes
» beaucoup plus contraires: témoin la
» blancheur & l'incarnat de fon teint. •^. .
» Je ne demande que la liberté de lui
9» déclarer mes fentimens ; & tout me dit
» que c'eft une témérité impardonnable;
Si Comment mon cœur peut-il contenir
3a C entièrement l'amour, qui eft fi grand
15 E s Tk o u b a d o u r s, iSf
» que tout me femble difparoître devant:
»lui? Cefl: comme une grande tour
90 repréfentée dans un petit miroir. «
Les amans , dont le langage étoit d'a-
bord G refpedueux, & les démarches fi
timides ^ fe tenoient rarement dans les-
bornes mêmes de rhonnêteté. Qu'il eft-
difficile d'arrêter la fougue des paffions ,
après leur avoir donné l'eflbr î Folquet ,
voulant féduire la vicomteflè , imagina,
de faire fa cour avec tout rempreffe-
ment de la galanterie à deux fœurs
qu'avoit le vicomte , Laure de Sainte-
Julien & Mobile de Pontevez, femmes
d'une rare beauté & d'un mérite plus
rare. Il efpéroit non-feulement voiler fon
amour par cet artifice , mais engager
Azalaïs à lui accorder fes faveurs fous,
le voile du myftère. « Hâtez-vous , lui
39 dit-il dans une chanfon , de me rendre
33 heureux , tandis qu'on me fuppofe
33 amoureux d'une autre. La circonftance-
» eft favorable : tout le monde y fer^
?> trompé» cç^
[îS4 HiST. LITTÉRAIRE!
Soit que la vicomtefFe Teût enhardi
par des efpérances , ou non , cette con-
duite avoit de quoi irriter une femme
fenfible & délicate. La vanité excita en
elle la jaloufîe ; & la jaloufie augmenta
l'indignation jufqu'à la fureur. Azalaïs
accufa le troubadour d'avoir eu des
vues criminelles fur la dame de Saint-
Julien:. Elle fit entendre contre lui pîa-^
fieurs témoins , l'accabla de reproches 3c
le chaffa de fa cour»
Défefpéré d'une fi cruelle difgrace/
Folquet jura de ne plus compofer de
vers. Marfeiîle lui devint infupportable»
E chercha un afyle à la cour de Guil^
îaume VIII , feigneur de Montpellier ,
qui avoit époufé Eudoxie , filîe de Ma-
nuel , empereur de Conilantinople, Cette
princeSe , recherchée d'abord en maria-
ge par Alphonfe II, roi d'Aragon, étoit
venue pour l'époufer. Mais l'ayant trou-
vé déjà marié à Sanche , fille du roi de
Paille > elle avoit donné fa maia à
feÊs Troubadours. 185?]
• Guillaume, Elle portoit, félon l'ufage ,
le titre d'impératrice que lui procuroit
fa naifTance. Douce & généreufe , elle
accueillit avec bonté le troubadoir,
s'intérefifa vivement à fes chagrins , le
prefla de compofer encore , & ranima
enfin fa verve ; car un ferment de pocte
ce pouvoit tenir contre de pareilles invi-
tations.
L'ordre de chanter qu'il a reçu de
Timpératrice , dit- il dans une pièce, lui
efl: trop glorieux pour y oppofer de la
réfîftance. Il fe plaint des médifans , qui
lui ont fait perdre les bonnes grâces de
fa dame. » Le menfonge fe détruit tôt
>3 ou tard. La beauté que f aime recon-
» noîtra un jour mon innocence. Elle
w faura que mon cœur & ma raifon fe
» difputèrent toujours à qui Taimeroit
» le mieux. Rien ne peut rompre les
» chaînes dont elle me tient attaché.
a> L'efpérance de la trouver un jour fen-
to fihlô, la douleur de ne recevoir jamais^
lS6 UîSr. LITXéRAIRE
» de pardon , m'agiteront tour-à-touîT
S5 jufques au tombeau» «
: Ni cette pièce ni les autres- n'annon-
cent un génie bien poétique. Folquet
va -exciter les chrétiens à la guerre con-
tre les iniàdelles. Naturellement enthou-
fîafte comme nous le verrons bientôt , il
devroit s'exprimer ici avec la plus vive
chaleur. Cependant fon ftyle ne répon-
dra point au fujet.
La bataille d'Alarcos , gagnée eiï
115)4 par le miramolin d'Afrique fur
Alphonferoi de Caftiile,répandoit l'alar-
me en Efpagne & dans les environs^
Vingt mille Caftiiîans y avoient péri.
Le roi s'étoit enfui à Tolède. Plufieurs
villes étoient prifes & faccagées. Oi^
craignoit de nouveaux malheurs ; &. le
miramolin augmentoit Tes forces , en
£aifant prêcher une gacic ^ efpèce de
croifade que les Sarafïns oppoioient à
celle des chrétiens : ce qui eft d'autant
moins étonnant , que les guerres des;
T)ES Troubadours. iSf^
»iufulmans pafToient toutes pour guer-f
ras de religion, Alphonfe , de fon côté ,
implora le fecours du pape , des rois d&
France & d'Angleterre , &c. Folquet fe
flatte fans doute d'échauffer le zèle par-
par fa poéfie.
30 II n'y a plus aucun prétexte de
3* délai : il faut aller fervir Dieu , de ven-
» ger les pertes des chrétiens. Le roi
» d'xAragon , qui arrête tout le monde ,
» ns doit pas s'y refufer ; tous les autres
» princes doivent acheter à ce prix la,-
» couronne de gloire . . • 1 . Roi de Caf-
» tille , n'écoutez point les faux bruits:
» que vos ennemis répandent. Ne vous
» découragez point de vos pertes. Diea
,» a voulu vous apprendre à ne mettrez
» votre confiance qu'en lui. ce
Ce ton, moins digne d'un poëte que
d'un moine , femble annoncer la meta-*
morphofe de Folquet. Prefque tous fes
proteâreurs étant morts dans l'efpace de
peu d'années, faifi d'une profonde mélaU'î
488 HiST. LTTTéRAlRE
colie , il fe livra aux fentimens de dévo-
tion* Par une dernière pièce , il Gonfefle
fes péchés énormes , implorant la mifé-
ricorde de Dieu, ^ à genoux, les mains
» jointes, & verfant des larmes qui coulent
» du fond de fon cœur fur fon vifage. «
Il ne foupiroit que pour le cloître. Il
engagea fa femme à s'y confacrer., &
prit l'habit monaftique de Cîteaux vers
Tan I200. Ses deux fils fuivirent cet
exemple.
Si le troubadour converti avoit été
un moine obfcùr & paifible, on pourroit
finir fon hiftoire en célébrant d'un trait
de plume fes vertus. Malheureufement
il reparut fur la fcène avec éclat , pouc
jouer le rôle de fanatique , beaucoup
plus dangereux fans doute que celui de
poète galant & libertin , furtout quand
l'intrigue & l'autorité donnent des armes
au fanatifme.
Deux ans après fon changement, Fol-
quQt devint abbé du Torronet dans le
teES Troubadours, i^^
Bîocèfe de Toulon ; & en 1207 le cha-
pitre de Touloufe Télut à la place de
Guillaume de Rabaftens,évêque de cette
ville , dépofé par les légats du pape
Innocent III ^ Cctoit le tems où fe
formoient les orages contre ces malheu-
reux hérétiques , connus fous différens
noms , principalement fous celui d'Albi-
geois, vifîonnaires enthoufiaftes , entêtés
d'une chimère de perfedion chrétienne ,
ennemis des cérémonies religieufes , fou-
levés contre le pouvoir & les richefles
du clergé , d'autant plus expofés à fa
haine qu'ils lui faifoient fouvent de juftes
reproches , & que leur doctrine tendoit
à le rendre également méprifable &
odieux. Ils fe multiplioient tous les jours
en Languedoc. Ainfi le nouveau prélat
trouvoit de quoi exercer ou fon zèle
ou fa vengeance. Ce que nous allons
raconter eft effentiel à l'hiftoire des trou*
f? . ■■■".-.? ■ '. « ' 0
^ yoyei Hiil, du Languedoc, t. 3.
îpO HiST. LlTTéRAlRE
badours : car plufieurs de leurs pièces
ïouîent fur la guerre des Albigeois ; elles
Renferment des invedives contre les vio-
lences exercées à leur égard ; & il im-
porte de favoir fi ces invedives avoient
pour bafe la vérité.
Innocent III , fi célèbre par fes entre-
prifes en tout genre, avoir envoyé des
légats avec ordre de réclamer le bras
ieculier, pour punir ceux qui refuferoient
<Ie fe foumettre à Téglife. Si les feigneurs
arefufoient le fecours du glaive , ils de-
^roient être excommuniés. Raimond VI,
comte de Touloufe , ne goûta point cet
ctrange moyen de convérfion ; & ne fe
crut pas obligé de détruire fes propres
fujets , parce qu*ils tomboient dans fer-
veur. Sur fon refus, Pierre de Caftelnau,
moine légat , l'excommunie fans ména-
gement. Une lettre menaçante du pape
lui donne de nouvelles inquiétudes. Inti-
-înidé , il promet tout , de reçoit labfo-
hition.
feES Troubadours, ipr
Mais le légat, ne lui trouvant point
aÏÏôz de rigueur contre les hérétiques ,
s'emporte bientôt plus que jamais. Après
l'avoir accufé en face de lâcheté , de
parjure , de tyrannie même , il le fou-
droie encore d'anathêmes. Toutes les
offres , toutes les promefTes du prince
font rejetées avec arrogance. La colère-
îe faifit enfin. Il menace de la mort le
moine audacieux. Celui-ci craint Se fe
retire. Deux inconnus l'attaquent au
moment qu'il pafTe le Rhône ; & l'un
d'eux le tue d'un coup de lance.
Le comte Raimond fut foupçonné
de ce meurtre. Innocent fit publier con-
tre les hérétiques une croifade , qui ten-
doit moins à la ruine de l'héréfie qu'à
celle du prince. On n'avoit point encore
imaginé de faire prendre la croix , pour
^exterminer des chrétiens : ce premier
exemple aura des fuites affreufes. Fol^
quet fignaloit fon zèle violent à Tout-
îoufe. Aullî les nouveaux légats l'en;-
lîj^ HiST. LITTÉRArkè
voyèrent-ils au pape , comme l'agent lé
plus digne de la croifade. Raimond , de
ion côté , envoya des minières chargés
de faire fes foumiflions. Le pape pro-
mit de l'abfoudre , quand il auroit prou-
vé fon innocence ; mais exigea pour fu-
reté qu'il remît fept de fes meilleurs
châteaux à l'églife romaine, c'eft- à-dire,
qu'il fe livrât d'avance à l'ambition de
fes ennemis.
Oa s'étonne de la foiblefTe de ce
prince , en le voyant accepter de pa-
reilles conditions. On doit s'étonner bien
davantage , en voyant l'évêque de Tou-
loufe , quoique fon fujet , exciter contre
lui la défiance & la haine du pontife.
Les manèges de Folquet infpirèrent à
Innocent des inftrudions pour fes légats,
pleines d'une odieufe perfidie. » A l'é-
» gard du comte , nous vous confeillons
yy avec V apôtre d'employer la rufe
» Vous commencerez par faire la guerre
» aux autres hérétiques, de peur que,
» s'ils
:©Es Troubadours, 15)3]
^ s*ils étoient tous réunis , il ne fût plus
» difficile de les vaincre Enfuite
» vous attaquerez le comte , lorfqu il fe
» trouvera feul de hors d'état de recevoir
» aucunfecours.ccDu moins auroit-il fallu
rougir de profaner (î indignement l'auto-
rité de ïapôtre.
Les croifés s'avançoient , les ordres
de Rome alloient s'exécuter. Raimond
fe hâta de remettre les fept châteaux au
légat Milon. Un concile devoit le jugée
à Saint-Gilles : il fe préfenta en chemife
dans le vefl-ibule ; il prêta tous les fer-
mens qu on voulut ; il fut introduit dans
Téglife par le légat , qui le frappoit de
coups de verges ; & il reçut l'abfolution.
Obligé enfuite d'embrafTer la croifade
& de combattre fes propres fujets , il fe
trouva en 12051 au fac de Beziers , où
les habitans furent maflacrés fans qu'oa
daignât même épargner les catholiques.
Tuei'les toiis^ difoit un moine de Citeaux,
légat ; Dku, connoU ceux qui font à lui.
Tome L I
104 HiST. LITTÉRAIRE
Ce n'étoit point affez pour la cour de
Rome , pour fes fanatiques partifans, de
pour le fameux général de la croifade ,
Simon comte de Montfort , d'accabler
Fvaimond d'opprobres & de chagrins.
On vouloit le dépouiller de fes états ; on
lui cherchoit toujours de nouveaux cri-
mes. Ayant obtenu la permilîion d'en-
trer à Touioufe , il y reçut ordre de
livrer tous les Touloufains fufpeds d'hé-
réfie. Il refufa , en proteftant qu'il iroit
fe plaindre au pape de ces horribles
vexations. Les légats jetèrent alors l'in-
terdit fur la ville , & fe portèrent pour
fes accufateurs auprès du pape.
A Rome où il alla effedivement , une
abfolution folennelle parut lui rendre la
tranquillité. Cependant, revenu dans (qs
états , offrant à un nouveau concile de
Saint-Gilles de fe juftifier , foit du crime
d'héréfie , foit du meurtre de Pierre de
Caflelnau , il vit les légats non-feulement
jrçjct^r fa juftifiçatign , ruais l'ejccommu-
DES Troubadours, ipj!^
nier encore. Quelle apparence qu'ils agif-
fent fans l'aveu du pape ? Innocent afTu-
roit en même temps au comte de ?vlont-
fort tout ce qu'il avoit envahi fur ua
prince Ci cruellement outragé,
Folquet mit bientôt le comble aux
outrages & aux injuflices. Dans Tou-
loufe même , il forma une confrérie o\x
plutôt une croifade particulière contre
les hérétiques , à laquelle il accorda les
indulgences ordinaires. La confrérie hlan- '
c/ze ( c'eft ainfi qu'on l'appeloit) fut le
parti dominant de la Cité. Le Bourg lui
oppofa la confrérie noire ; & il y eut
entre elles des combats fanglans : l'évé-
que ayant ordonné à la première de mar-
cher au fiége de Lavaur , où la fureur
des croifés fe fignaloit , le comte le dé-
fendit. La défenfe fut méprifée ; on obéit
à l'évêque.
Celui - ci , quelque tems après , fe
trouva fort embarrafle pour faire fon
ordination ; parce que les légats avoient
lij
1^6 HiST. LITTÉRAIRE
mis en interdit tous les lieux où fe trou-
veroit le prince excommunié. Il envoie
prier Raimond de fortir un tel jour de
la ville , fous prétexte de promenade.
Raftnond prend cette prière pour une
infulte, & lui envoie ordonner de fortir
incefiTamment de fes états. » Ce n'eft pas
» le comte qui m*a fait évéque , répond
» Foiquet. Je fuis élu fuivant les lois
» eccléfiaftiques , non intrus par vioîen-
» ce & par fon autorité. Je ne fortirai
» point à caufe de lui. Qu'il vienne s'il
» fofe. Je fuis prêt à mourir, atin d'arri-
» ver à la gloire par le calice de la paf-
» fion. Qu'il vienne le tyran , accompa-^
» gné de fes fatellites. Il me trouvera
y> feul 6c fans armes. J'attends la récom-
73 penfe, & je ne crains rien de ce que les
» hommes peuventlne faire, a
Le fanatifm.e , avec ce langage de
fainteté , avec ces apparences de mar-
tyre, étoit le plus terrible ennemi des
fouverains , des peuples , dp la reîigioa
DES Troubadours, ipx
lïiême, qu il rendok odieufe en affeâ-ant
de la défendre. Folquet brava le comte
pendant trois femaines dans fa capitale.
Il en fortit volontairement j mais pour
exciter par-tout l'efprit de révolte & de
perfidie.
Il fe trouva au fiége de Touloufe,
dans l'armée de Montfort. Il déclara aux
Touloufains qu'on les afliégeoit unique-
ment parce qu'ils reconnoiflbient leur
prince , & lui permettoient de demeurer
parmi eux; qu'on ne leur feroit aucun
inal , s'ils vouloient le chaffer avec fes
partifans, & recevoir pour feigneur celui
que. l'églife leur donneroit; finon qu,W
les traiteroit comme hérétiques & fau-
teurs d'héréfie. Les Touloufains ayant
refufé , il envoya ordre à tous les ecclé-
iiafliques de fortir au plus tôt ; ils forti-
rent nu-pieds en procelîlon , emportant
le faint-fac rement.
La fidélité des Touloufains ne fe foa-
tbt pas contre la fuperftition & contre
liij
lf;8 HiST. LITTÉRAIKE
la force. En 12 1 j* , Folquet , député pat
le légat, alla prendre , au nom de l'églife
Tomaine , poffeiîion de la ville & du
château , qui étoit le palais du comte.
La ville Se le château hii furent livrés :
on obligea Pvaimond , fon fils , leurs
fersmes , de fe retirer dans une maifon
parriculière.
Triomphant de fes attentats, Folquet
fe rendit à Rome la même année, emme-
nant S. Dominique dont Tordre venoit
de naître à Touloufe. Il le préfenta au
pape ; il follicita vivement la confirma-
tion de cet ordre fî redoutable aux no-
vateurs. Dans le concile de Latran , où-
comparut Raimond , avec fon fils & les
comtes de Foix & de Cominge, il s'é-
leva contre un cardinal qui parloit ea
leur faveur , ôc voici une de fes raifons :
3£i Le comte de Foix ne peut difconve-
» nir que fon comté ne foit rempli d'hé-
» rétiques ; car après que le château d©
» Montfegues a été pris , on a fait brû-^
» 1er tous les habitans, «c
ï) E s T R O U Ê A t) O U R s. Ipp
Parmi les prélats de ce conGile , quel-
ques-uns vouloient que les princes dé-
pouillés fufTent rétablis dans leurs états,
Folquet & plufieurs autres menacèrent
de fecourir de toutes leurs forces l'ufur-
pateur, Simon de Montfort , û on en-
treprenoit de lui enlever fes conquêtes.
Enfin le concile décida que les conquê-
tes des croifés appartiendroient à ce gé-
néral , de que le refte des domaines de
Raimand feroit mis en féqueftre pour
fon fils. Les afiemblées Se les jugemens
de Téglife avoient bien changé de na-
ture !
Un dernier trait achèvera de peindre
Folquet & fon héros, de Terprit exécra-
ble qui prenoit le mafque du zèle de-
religion. Le fananfme ne daignoit pas
même refpeéler les premiers devoirs d&
la morale.
Montfort avoit été chaflTé de Beau--
caire. Soupçonnant les Touloufains d'in*-
idligence avec fes ennemis , il marché
liv
^200 HiST. LlTXéRAlRE
contre leur ville, & fit ferment de ne
point quitter les armes, jufqu'à ce qu'on
lui eût livré en otages les principaux
citoyens. On lui envoya des députés
pour dilîiper fes foupçons. Ses propres
amis , fes parens Texhortoient à la clé-
mence. Folquet feul , que fon miniflère
obligeoit fpécialement de Ty exhorter ,
ne confeilîa qu'injuftiees 3c barbaries.
Son avis fut de dépouiller de tous leurs
biens les habitans de Touîoufe , & de
mettre les plus diftingués en prifon.
Non content de perfuader cette vio-
lence , il voulut en affurer le fuccès par
une traliifon incarne. Il entra dans la
ville , promit à fes diocéfains que Mont-
fort leur feroit grâce , les engagea de la
forte à lui aller demander pardon. Ils le
croient , ils fortent en foule» On les arrête
prifonniers à mefure qu'ils fe préfentent ,
& l'évêque , de fon coté , fait piller la
ville par des foldats qui l'ont fuivi. Ainfi
!a perfidie eft connue, Le peuple furieux
teEs Troubadours. 2ot
prend les armes , fond fur les croifés , Se
les repoufle.
Alors leur général menace les prifon-
nîers de leur faire trancher la tête , s'ils
ne déterminent leurs concitoyens à fe
rendre. Mais Folquet & l'abbé de Saint-
Sernin trouvent un moyen plus efficace.
Ils parcourent les rues , annonçant que
Montfort s'eft laiiTé fléchir , qu'il voit
avec douleur tant de défaftres, qu'il o^rs
de remettre en liberté les prifonniers &
de pardonner le pafTé , pourvu que les
habitans lui remettent leurs armes &
leurs tours ; finon , qu'il fera mourir
ceux qu'il tient en fon pouvoir, L'évê^
que & l'abbé fe donnent pour garans de
fes promefies ; Se les Touloufains accep-
tent des conditions dont ils efpèrent leur
■falut.
Le lendemain Montfort vint fignov la
paix à l'hôtel-de-ville j où les armes de--
voient être dépofées. Ses foldats oceu»-
çèrent les tours ^ fuivant la convention;.
1202 HrST. LITTêRAIEE
Se voyant dès-lors le maître , il propofa
dans Ton confeil de livrer Touloufe au
pillage & de la rafer. Les gens d'hon-
neur le récrièrent contre ce projet. Fol-
quet 6^ quelques autres, (dont il dirigea
fans doute l'opinion,) confeillèrent une:
-efpèce de tempérament, qui ne faifoit
que rendre l'infidélité moins atroce : ce
fut de retenir & de difperfer les prifon -
niers , & de faire racheter le fac de la
ville pour une grofle tomme. On exi-
gea en eiTet des Touloufaina trente mille,
marcs d'argent»
Après tant d'excès propres à fîétrir
Tépifcopat , Folquet demanda au pape.
€n 12 17 la permillîon de retourner dans
îe cloître. Quel que fût fon motif, piété
•ou chagrin ou artifice, ( car les inten-
tions d'un tel hom.me paroîtront tou**
jours fufpedes , ) le pape l'obligea de
garder fon fiége. Montfort , pour le ré-
compenfer de fon zèle , lui donna le
cliâteau d'Urefeuil avec une vingtaine
©ES TfvOObabours. 503:
dEe villages qui en dépendoient. Ainfi la
croifade des Albigeois fut une fource de
richeffes pour Téglife de Touloufe. L'in-
quifïtion étoit plus digne d'une pareille
origine. Foiquet l'établit folidement dans>
•fbn diocèfe, & le fanatifaie y régna long-
tems.
Ce prélat mourut en 123 i. Les moi^
îaes de Citeaux , chez qui il fut inhumé,,
Vont qualifié de Bienheureux. Les préju-
gés du cloître &S ceux du /îècle expli-
quent des chofes plus incroyables. Foi-
quet , fimple troubadour , auroit eu-
moins de célébrité ; mais il auroit cer-
tainement mérité beaucoup moins de-
reproches.
Pétrarque le préconife dans lé Triom-
phe d'amour. Le Dante le met dans fom
Paradis avec les âmes bienheureufes :-
( cette canonifation poétique ne tiroit"
point àxonféquence , au lieu que celle'
de Cîteaux' pouvoit produire un- msu—
■v^ais effet. ) Gène^ Ôc Marfeille fe fonc:
lv|^
^04 HiST. LITTÉRAIRE
difputé la gloire de lui avoir donné naît
fance , comme s'il eût été un Homère*
Noftradamus dit qu il fut transféré du
fiège de Marfeille à Y archevêché de Toa-
loufe. Double mépiife. Il ne fut jamais
évêque de Marfeille , & Touloufe longr.
^ems après n étoit encore qu evéché.
DES Troubadours. 20^
X X.
GIRAUD LE ROUX.
vTi R AUD LE Roux, felon nos vies:
manufcrites, naquit à Touloufe d un che-
valier pauvre. La noblefTe fans fortune
n avoit point alors de meilleur parti à
prendre , que de s'attacher au fervics
d'un grand feigneur. Elle y trouvoit les
avantages de Téducation ,- & les moyens
de fubfiftance. Si elle y perdoit une cer*-
taine liberté , du moins l'efprit de la
chevalerie anoblifToit des fonélions en
apparence ferviîes , & qui étaient hono-
rables> nonrfeulement à la cour des prior-
ces , mais chez de fimples chevaliers.,
plus diftingués par leur mérite que par
leurs richefles. Les fervir Se fe former
fur leur exemple étoient la même chofe.
Le jeune Giraud entra au fervice du
tomte de Touloufe, Alphonfe Jourdain,.
il06 HrST. LîTTé'RArRff
qui avoit fuccédé à fon frère Bertrand,,
mort en Syrie Tan 1112. Souple, com-
plaifant, afîîdu, pofi , il joignoit à ces-
qualités une belle voix. & l'art de chan-
ter agréablement. Cétoient des moyens
infaillibles de plaire dans une cour bril-
lante* Malheureufement , avec de l'efprit
& des grâces , on fe croyoit autorifé auxr
pafîions les plus téméraires. Âlphonfe
avoit une fille , que Thiftorien provençal
ne nomme point [ i ] , dont les charmes'
firent trop d'impreffion fur Giraud. B
€n devint amoureux. L'amour le rendit
poëte , comme il eft arrivé tant de fois ^
lorfque la fenfibilité & le talent étoient
réunis. Mais fes vers , d'un ftyle naturel
& tendre , n'annoncent que les tourmens
d'un amour infortuné.
Nous avons fept pièces de ce trou^
Badour.. Il y prodigue les louanges à la=
princefle , & lui trouve toutes les per—
fedions , excepté celle d'avoir pitié dô:
fcn. amant,.
DES Troubadours, riof
» Mes chants , dit-il , ne peuvent fié-
» chir la beauté que j'aime. Que ne
y ferois-je pas pour lui plaire î Ce bon-
» heur eft au-defTus de moi. Continuerai-
» je de lui rendre hommage , ou faudra-
30 t-il m'en détacher ? IVTen détacher ,
» hélas ! je n'ai pas la force de m'y ré-
» foudre. Je meurs, d je la quitte ; je
39 meurs, fi je ne la quitte pas. Plus j'ai.
» été malheureux , plus je dois efpérer
» que je cefferai de l'être : car il y ci fia
» à tout , & nulle faifon n'eft éter-
» nelle. «
» Elle a tant de beauté, qu'entre cinq;
» cents femmes , tout homme la préfère-
» roit d'abord. Mais elle eft infenfiblca.
30 C'eft une vertu de moins ; & une vertu
» de moins fait perdre le mérite de tou-
ï» tes les autres. . • . . Je la conjure d'a-
3» voir pitié de moi. J'ai déjà perdu mori^^
» feigneur '*'. S'il faut que je perde en-
t Cocl fiippolè la mort d'Aîphonfe-Jourdaiai;
iSoS HrST. LITTéj^AlRE
» core ce que tout mon cœur défîre-, ]e
» ne pourrai furvivre à mes maux . • . • •
» Que me reprocherolt-elle ? mon cri-
» me eft de la trop aimer ; & un excès
» d'ampur mérite-t-il qu elle m'accable
» de fes rigueurs ? Le bonheur eft in-
» connu à qui n'a point aimé. Il feroit
» bien tems que celle que j'adore ac-
» cordât quelque réeompenfe à ma
» flamme. Si elle ne fent rien pour moi»
» je la fupplie de feindre du moins
». quelle eft fenlible à mes tranfports*
» Je jouirai de ce doux menfonge ; &
» il vaudra mieux (][u'une cruelle vé-
» rite, ce
Voilà tout ce que nos manufcrits four*-
nifïènt d'intéreftant fur Giraud le Roux,
Noftradamus parle d'un troubadourA de
ce nom , attaché au ferviee de Philippe,
il mourut a Céfàrée en Faleftine., l'an 1148*
fi///?, du Languedoc , r. i. /;. 45 i.) D'oii ïorv
peut conclure que notre troubadour écrivoit ai»
23iiJd&a du douzième. ilècle«^
DES TrOUBADOUKS. 20C^
fcomte de Poitiers. Mais il confond fi
fouvent les lieux & les perfonnes , que
fon témoignage n eft prefque d'aucun
poids dans Thiftoire,
NOTE.
[ T ] Alphonfè- Jourdain eut une fille natu-
relle , qui le fuivit en Paleftine. Elle fut prifê
après (à mort , & Noradin , dont elle étoit VeC-
cl ave , i'cpoufa. Ce ne peut être celle dont
Giraud fut amoureux ; à laquelle d'ailleurs nos
manufcrits donnent le titre de conitefTe , titre
qu'une Elle naturelle n'avoît point. Les anciens
monumens ne parlent d'aucune autre fille d'AÎ-
phonfe. Guiçhenon fèul afiure , dans fon hilloire
6e Savoie, ( r. i. /?, i35>. ) qu'il en eut une
nommée Faidide , qui épouGi Humbert III ,
comte de Savoie, Mais cet hiftorien ne le prou*
ve pas ; & don VailTete dit que c'ed une fimple
conjefbure , qui paroit cependant très-vraiîem-
blable. La vie de Giraud le Roux peut décidée
la queilion. Elle prouve Texiftence d'une fille
de ce comte de Touloufe. Sans doute c'étoit
Faidide j devenue enfuite comtefTe de Savoie»
J2I0 HiST. LlTTéllAIRS '
XXI.
BERTRAND DE BORN,
i-j A mémoire de cet illuftre troubadour
femble avoir été le jouet des caprices de
la fortune. Guerrier audacieux & poli-
tique, il n*efl: prefque pas connu des hif-
toriens ; poëte fécond & fingulier , il eft
également ignoré dans les faftes de la^
littérature. Tant les réputations brillan-
tes ont peu de folidité , à moins qu'elles
n'aient pour bafe , ou l'hiftoire écrite par
des plumes excellentes :» ou des ouvrages
dignes de fe'rvir éternellement de modè-
les ! Ce qui brille aujourd'hui même ,
peut difparoître quelques jours après»
Dans les fiècles de ténèbres & de mau-
vais goût , c'étoit l'ordre naturel des
^chofes himiaines.
Bertrand deBorn, vicomte-
de Hautefort dans le diocèfe de Péri-
i>Es Troubadours. 2ifi
gueux, fut un des héros du douzième
fiècle. La patîion des armes & de la
gloire , la fierté jointe à la fouplefTe , la
galanterie jointe auraient poétique, une
imagination ardente & un efprit vif,
beaucoup d'adivité & de courage avec
un rang diftingué , le mettoient en état
de fe fîgnaler dans plufieurs carrières.
Nos manufcrits nous fourniffent les dé^j
rails intéreffans que nous allons rappor-
ter.
La juftice auroit dû caraélérifer les
chevaliers , fi les maximes de la cheva-
lerie avoient réglé leur conduite. Mais
Bertrand de Born , comme prefque tous
les anciens braves , connoifloit d'autant
moins cette vertu , quil attachoit plus
de prix à Tufage de l'épée. Son frère:
Conftantin partageoit avec lui la fei-
gneurie de Hautefort , où Ton comptoit
environ mille habitans. L'ambitieux Ber-
trand vouloit tout avoir. Après de lon-
gues difputes y il finit par chaffer foa
l3tJ2 HiST. LITTERAIRE
frère. Celui-ci eut recours au vicomte
de Limoges , au comte de Périgord , &
à Talleran ^ feigneur de Montagnac. Ils
allégèrent enfemble le château de Tufur-
pateur ; ils le contraignirent de fe fauver
avec fa garnifon. A peine les auxiliaires
étoient éloignés , qu'il alîiégea Conftan-
tin à fon tour. Des amis communs négo-
cièrent un accommodement. Conftcintin,
d'un caradère doux & ami de la paix ,
fe mO'ntra facile pour les conditions-,
Bertrand n'en fut pas plus lidelle à les
obferver , ôc le chaffa bientôt comme la
première fois. Cette trahifon fe fît un
lundi : Thiftorien provençal l'obferve ,
parce que le lundi étoit réputé commu-
nément un jour malheureux.
Du moins les opprimés trouvoient
alors des protedeurs. Le vicomte de
Limoges , & Richard comte de Poitou ,
fils du roi d'Angleterre Henri II , fuf-
pendirent des querelles qu'ils avoient
enfemble , pour foutenir la caufe de
r>Es Troubadours. 215*
Conftantin» Ils faccagèrent les domaines
de Bertrand. Ce fut pour lui le fujet
d un firvente , où il fe peint au natu-
rel :
» Mon frère veut avoir îâ terre de
» mes enfans ; il veut que je lui en cède
» une partie. On dira peut-être que c eft
» méchanceté de ne pas lui céder le tout,
» de ne pas me réduire à devenir fon
» humble valFal. Mais je le déclare , il
» s'en trouvera mal , ail ofe difputer
» avec moi. Je crèverai les yeux à qui
» voudra m'ôter mon bien. La paix ne
» me convient point ; la guerre feule a
» droit de me plaire. Ne rien craindre :
» voilà mon unique loi. Je n'ai égard nî
» aux lundis ni aux mardis. Les femai-
» nés , les mois , les années , tout m'eft
» égal. En tout tems , je veux perdre
» quiconque me nuit. Fuflfent-ils trois ,'
y> quelle que foit leur puiflance , ils ne
» gagneront pas fur moi un pouce de
» terr^ , ( la valeur d une courroie ). Qu«
^14 HrST. LITTÉRAIRE
» d'autres cherchent, s'ils veulent, à em^
«> bellir leurs maifons , à fe procurer les
» commodités de la vie. Pour moi , faira
» provifion de lances , de cafques , d'é-
té pées , de chevaux , c'eft ce que j'am-
!» bitionne. A tort ou à droit , je ne
» céderai rien de la terre de Hautefort :
» elle eft à moi , & on me fera la guerre
» tant qu'on voudra, a
Il fe fondoit fur une ceflion que
Conftantin lui avoit faite de fon héri-
tage , moyennant certaines conditions
arrangées à Tamiable. L'autre foutenoit
qu'il y avoit été contraint par violence ,
& réclamoit fes droits naturels. Bertrand
ajoute là-defTus :
» Je pafferai pour un lâche , fi j'aban-
3» donne à mon frère la portion qu'il
» m'a cédée , en me donnant fa foi. Puit
ï> qu'il refufe mon amitié & tout accom-
» modement , pourquoi me condamne-
» roit-on de défendre mon droit contre
f lui ? Les donneurs d'avis me fatiguent
DES Troubadours. 2iy_
fc en fi grand nombre , que , par Jéfus ,
» je ne fais auquel entendre. On m'ap-
» pelle imprudent , il je refufe la paix ;
» fi je veux la faire , on m'appelle un
» lâche, ce
Le eomte de Poitou , Richard , avoit
un motif particulier de vengeance. On
connoît les révoltes des enfans de Hen-
ri II contre leur père. Après lui avoir
arraché divers apanages, ils fe brouil-
lèrent entre eux, & lui-même fomenta
leurs diffenfions, devenues utiles pour
fon repos. Richard, fougueux & avide,
eut de grands démêlés avec le prince
Henri , fon aîné , duc de Guienne , &
couronné roi d'Angleterre en 1 1 6p. Il
enlevoit les droits de Henri ; il faifoit
des incurfions fur fes terres. Les vafifaux
prenoient les arnîes pour Tun ou pour
Tautre. Bertrand de Eorn fut un des plus
dangereux ennemis de Richard , qui fe
vengea , comme on l'a vu , en facca-
geant , avec le vicomte de Limoges , fa
içigneurie.
'2îS HrST* tlTtlRAlRE
Bertrand étoit furieux, avoit befoîif
de fecours , & lui fufcita des ennemis de
tous côtés. Un grand nombre de fei-
gneurs ayant à fe plaindre des vexations
du prince , il forma bientôt contre lui
une ligue redoutable. Les vicomtes de
Ventadour , de Ségur , de Périgord , de
Gordon , de Gévaudan , de Tartas , de
Turenne ; les comtes de Foix , d'Angou-
îême Se d'Armagnac ; les feigneurs de
Puiguillen , de Clarenfac , de Gragnel Se
de Saint- Ailier , grands barons de Péri-
gord , entrèrent dans la confédération ;
Se le prince Henri en devoit être le
chef.
Après avoir fi bien réuffi par fes in-
trigues, Bertrand employa les refTorts
de la poéfie. Autrefois chez les Spartia-
tes , Se chez les Celtes nos ancêtres ,
elle fervoît à infpirer l'ardeur martiale :
elle pouvoit produire encore le même
effet dans une contrée , où l'imagina-
tion étoit aullî vive que les caradères
étoienr
i3Es Troubadours. 217
îtoient ardens. Voici la pièce du trou-
badour :
» Puifque Ventadour & Comborns ;
» Ségur & Turenne , Montfort & Gor-
» don ont fait ligue avec Périgord :
» puifque les bourgeois des environs fe
» retranchent & relèvent leurs murailles ;
oi il me plaît d'affermir leur réfolution
» par un firvente. Quelle gloire vous
» acquérez , Puiguillen , Clarenfac , Gra-
» gnel , Saint- Aftierî Pour moi , on
» m'offriroit une couronne , que j'aurois
» honte de ne pas entrer dans cette li-
» gue , ou de m'en détacher. Turenne
» & Angoulême font pour nous de puit
» fans appuis. Si Beran , Gévaudan , Ar-
» magnac , Tartas , Marfan no\is prêtent
» fecours , le comte Richard aura bien
» à faire. Le brave Henri peut refter à
» Bordeaux. Nous porterons dans le
» Poitou nos bannières déployées. Nous
3t> y trouverons Taillebourg , Lufignan ,
3» Mauléon , Thouars & Tonnai , qui
Tome /• H
2.lS HiST. LITTÉRAIRE
i» faifir ont avec joie cette occafion de (è
70 faire juftice de Richard, a
' Quelque violent que fût ce prince , il
fut difîiper l'orage par adreffe. Il négo-
cia avec Henri , dont il connoiffoit la
îégéreté & les goûts frivoles, & il vint à
bout de rengager à lui céder fes droits &
fes terres, pour une penfîon plus conve-
nable à Tes défîrs de tranquillité. La ligue
^lloit fe mettre en mouvement , lorfque
le traité fut conclu entre les deux frères.
Henri fe retira en Normandie ; Se s'y
occupa de joutes , de tournois & de plaî-
firs. Ses vaiïaux efTuyèreîît la vengeance
de Richard : leurs terres furent cruelle^
ment dévaftées. Ceft le fujet d'un nou-
veau firvente , où Bertrand invedive
contre le prince qu'il célébroit avant fa
défedicn.
» Je me hâte de faire un firvente 5
» je veux inceflamment le publier & le
» répandre par tout : j'en ai un fujet
5? emportant & trop fenfible. Le jeun^
©ES Troubadour?. 2iSf
» roi * vient de facrifier tous fes droits
» en faveur de Richard. Il allègue un
» ordre de fon père , qui l'y a forcé.
» Puifqu il veut bien ne plus, poffeder
» ni gouverner aucun domaine , il fera
» donc déformais le roi des méchans ou
» des lâches. Il montre fans doute autant
» d'imprudence que de lâcheté , en con-
» fentant à vivre des penfions que lui
» donne le comte de Poitou. Roi cou-
» ronné , qui vit de l'argent d'autrui ,
» n'eft pas de grande efpérance. Dès
» qu'il trompe & trahit fes vallaux , il
» perd tout droit à leur amour. Eft-^ce
» en menant une vie oifive , & s*end6r~
» mant dans les plaifirs , qu'il fe rendra
» digne de régner fur l'Angleterre , de
» conquérir l'Irlande ^ ^, d'être proclamé
* Le prince Henri avolt été couronné , &
portoit déjà le titre de roi,
* * Henri II avoit conquis l'Irlande^ Le poè'te
veut faire entendre que Con fijs étoit incapable
d'une pareille conquête»
Kij
';220 HiST. LITTÉRAIRE
» duc de Normandie , de pofleder lé
» Maine, l'Anjou, le Poitou & la Guien-
» ne ? Richard , qui n'a plus à craindre
» Ton frère , pourra donc ménager en-
» core moins qu'auparavant fes fujets ,
» s'armer contre eux , prendre leurs châ-
» teaux, les détruire , les livrer aux flam-
» mes ! Plût à Dieu que le comte Geof-
» froi ( troifième fils de Henri II ) fût né
3t> le premier ! L'Angleterre & la Nor-
» mandie gagneroient plus à l'avoir pour
» fouverain ; car il eft franc & loyal. «
Quand ces pièces ne feroient qu'un
monument de la liberté, avec laquelle
on parloit & on écrivoit alors , de la fim-
plicité avec laquelle on traitoit les gran-
des affaires, elles mériteroient d'intéreffer
l'efprit humain.
Par la défedion du prince Henri , la
ligue fe trouva comme anéantie. La plu-
part s'en détachèrent fous divers pré-
textes , & Bertrand ofa prefque feul bra-
ver la puilTance de Richard. Mais il fuc-
DES Troubadours, ait
coirita bientôt dans une entreprife fi
téméraire. Son château étoit aflîégé. En
s'obftinant à le défendre , il eût été per*
du fans reflburce : il fe rendit. Richard
accepta fes foumiflUons , Tembraffa Se lui
pardonna. Touché de fa clémence , le
troubadour compofa cette pièce en fon
honneur.
» Malgré mes pertes, il me refte le
» courage de chanter. J ai rendu Haute-
» fort au feigneur Richard ; mais , puit
» que j*ai paru devant lui pour deman-
» der grâce , & qu il m'a pardonné en
» m'embraflant , je n'ai plus à craindre
» d'autre infortune. Les barons du Li-
» moufïn & du Périgord , qui m'avoient
» donné leur foi, m'ont lâchement aban-
» donné. Je les abandonne à mon tour,
» Si le comte Richard veut m'accorder
a» fa faveur , je me dévouerai à le fervir ;
» & mon attachement fera pur comme
?» l'argent le plus fin. Sa dignité doit le
p rendre femblable à la mer , qui femble
Kiij
Î222 HiST. LITTÉRAIRE
3» vouloir retenir tout ce qu elle reçoit
» dans fon fein , & qui bientôt le rejette
» fur le rivage. Il convient à un fi haut
» baron de reftituer ce qu'il a pris fur ua
» vaflal qui s'humilie. Je le prie du moins
» de me confier la garde de mon châ-
» teau ; car ceux qu'il en a chargés font
» mal avec moi , & nous aurions perpé-
» tuellement des querelles. En me le
» rendant même , il n'expoferoit point
» fon honneur , puifque je fuis prêt à le
» fervir & l'hop^ofer, Ceft ce que jiamaiÊ
» peut " être je n aurois fait , fi Ton ne
» m'eût trahi, a
Soit que cette manière franche , &
néanmoins flatteufe , de demander plût
à Richard , foit qu il ne confidérât que
Tavantage de s'attacher un fi vaillant
chevalier , il reçut fa foi & lui rendit
fon château. Bertrand profita de la pa-x».
pour fe venger des vicomtes de Limo-
ges & de Périgord , qui l'avoient aban-
donné honteufement. Tout ce que la.
BES TROUSAèoURS. 2:2 J
g;uerre produifoit alors de ravages fut
l'effet de fa vengeance.
Les trois fils de Henri II s' étant da
nouveau révoltés , Bertrand faifit Toc-
cafion de fatisfaire fou goût dominant
pour fintrigue Se la difcorde. Il renoua
fes liaifons avec le prince Henri , prct
à foulever les Gafcons. La mort de ce
jeune prince , qu'une maladie fit périir
en II 83 , le pénétra de la plus vive
douleur , parce qu'elle déconcertoit fes
deiïêins. Il compofa deux complaintes à
fe louange; car celui qu'il av oit déchiré
dans une fatire > ne lui paroiffoit plus
digne que d'éloges.
» Je fiiis dévoré d'un chagrin qui ne
» finira qu'avec ma vie. Il n'y a plus
» pour moi d'aligreiTe. J'ai perdu le
» meilleur des princes. En me rappelanc
3> fon çaradlère généreux , fes manières
y> obligeantes , fa bonne mine , fes pro-
» cédés honnêtes , je fuis prêt à étouffcK'
> de douleur. Jamais feigneur plus gra^*-
S224 HiST. LITTÉRAIRE
î» cieux , plus affable, ni plus emprefTéà
» rendre fer vice. Quel ordre, quelle ma-
» gnificence dans fa maifon ! on y étoit
» toujours bien reçu ; on y trouvoit
» bonne chère & grande compagnie. Les
» fêtes , les divertiflemens s y renouve-
» loient fans ceflTe. Grand Dieu ! vous
» enlevez tout cela à ce fiècle , dont la
«méchanceté le mérite bien. Aimable
» prince , fi tu avois vécu davantage ,
» tu ferois devenu le roi des courtois ,
» & l'empereur des preux. Jeune enco-
» re , tu avois acquis du renom. Qui-
» conque t'a connu , doit finir fes jours
5> dans le filence & l'amertume. Nulle
» joie ne difïîpera ma douleur. Anglois
» & Normands , Bretons Se Irlandois ,
» peuples de Guienne , de Gafcogne ,
» d'Angers, de Tours & du Mans, tous
» doivent répandre des larmes. «
» Si l'on raffembloit tous les défaftres,
» qui peuvent fondre fur les malheureux
S humains, que fexoit-ce en comparais
DES Troubadours. 22;^
» fon de la mort de ce jeune roi ? Nous
-» fommes tous abîmés dans la triftelTe &
» le dérefpolr. Les guerriers , les trouba-
» dours , les jongleurs ont tout perdu.
» Mort barbare! tu peux te vanter d'a-
» voir enlevé le meilleur chevalier qui
» fut jamais. Que n'allois-tu lancer tes
xr dards contre tant de méchans que tu
» laifTes vivre , vil fardeau de cet uni-
» vers ? Puiffent les vertus du jeune rot
» fervir de modèle à tous ceux dont il a
» été connu î Jlmplore la miféricorde du
» Dieu qui efl: mort pour nous fauver.
» Qu'il daigne le placer en honorable
3D compagnie , au (ejour où il n'y eut
» jamais ni peine ni chagrin ! «
Le roi d'Angleterre attribuoit à Ber-
trand de Born les démarches féditieufes
de fon fils. Réfolu de le punir , il vint
fattaquer, raiîiégea dans HautefoTt,.eni
battit les murs avec (es machines de
guerre. Selon rhiftorien provençal, dont
k lecît aurait befoin, ce me fembk.
2.26 HrST. LITTÉRAIRE
d'être confirmé par de bonnes preuve? ,
Alphonfe roi d'Aragon, qui étoit dans
le camp de Henri , envoya demander
des vivres à Bertrand , à cet ennemi
qu'on afliegeoit : Bertrand lui en fit por--
ter, & comptant fur fon amitié, lui man-
da que fes défenfes étoient prefque dé-
truites , qu'il le prioit de faire tourner
les batteries ailleurs. L'Aragonois , loia
de lui rendre un pareil fervice , révéla le,
fecret au roi d'Angleterre. Les mêmes:
attaques furent vivement pouflees , &
Bertrand fut pris avec toute fa garni-
fon.
Conduit au vainqueur , il efluya d^a-
bord des reproches très-piquans. Hé bienj,,
kii dit' Henri H, c'e/? donc vous^ qui vous,
i^antki à^ avoir une fois plus d'efprit quHl
m vous en falloit ? — J'ai eu droit de le
dire en un tems ^ répliqua le prifonnier;
mais en perdant le jeune roi votre fils jf ai
perdu tout ce que favois d'efprit , de rai4
fon ^d' habileté» Henri veifa des larmes.
13 ES Troubadours. 22J
imv\om de fon fils. Ah! Bertrand, s' écrie-
t41, malheureux Bertrand^ il ejî bienjujie:
quz vous ayei perdu Vefprlt en perdant
mon fils; car il vous aimoit uniquement^
Et moi ^ pour C amour de lui, je vous rendt
votre liberté ,, vos biens ^ votre château ^
je vous rends mes bonnes grâces ^ mon
amitié : je vous donne: de plus cinq cents
marcs pour réparer le mal que je vous ai-
fait. Bertrand fe jette à fes pieds , ôc luii
jxire un attachement fans bornes.
Tous les hiftoriens atteftent que Hen-
ri étoit un bon père, maigre les révoltes»
continuelles de fes enfans. La mort de
Haîné lui avoir caufé la plus cruelle dou-
leur ; & ce fentiment joint à refprit de
la chevalerie pouvoit produire un fi-
beau trait de générouté. Les moeurs an-
tiques offrent des contraftes iinguliers-
de bonté & de violence.
Perfonne n'étoir plus porté que Ber-^
tî-and de Born aux excès, de la colère.-
Furieux, de la perfidie, dont il accufoiis:
K.vj?
bL2B HiST. IITTÉKAIRE
îe roi d'Aragon , Il fe vengea par deu^
firventes fatiriques. Ces pièces curieufes.
ne pourroient s'entendre , fi nous ne
ïapportions ici quelques parricularités »
qui auroient paru déplacées dans Tarti-
de d'Alphonfe II, parce quelles njr
auroient eu aucun rapport avec notra
principal objets
La fortune de la maifon de Barce-;
lone, maîtreiTealors du royaume d' Axa*
gon & du comté de Provence, excitoit
trop de jaloufie ,. pour échapper aux
traits delà (atire. Raimond-Bérenger IIλ
aïeul d'Alphonfe , avoir acquis la Pro-
vence, par fon mariage avec laprinceffe:
Douce , héritière du comte Gilbert. Lfe
ÊIs de ce Raimond-Bérenger, du même
nom que lui, parvint au trône d'Aragoa
par un mariage plus remarquable-. Ra-
mire II , dernier roi de la maifon de UU
gorre, avok été moine & prêtre. En
montant fur le trône ,. il étoit convenu;
avec Gardas roi de Navarre , prince
©ES Troubadours. 2.2^
«de fa fnaifon , qu'après fa mort TAragoa
lui appartiendroit , comme au feul héri-
tier qu'il pût avoir. Mais s'étant marié,
malgré (qs engagemens dans le cloître'
& le facerdoce , il eut une fille nommée
Pétronille, qu'il frança encore enfant au
comte de Barcelone. Celui-ci lui infpira
politiquement des remords , pour le faire
retourner au cloître ; &, quand il y fut
rentré, obtint à^s états d'Aragon , la ré^
gence , jufqu'à la majorité delà princeffe,.
De ce mariage naquit Alphonfe II..
Alphonfe fut en guerre , au fujet de
îa Provence , avec le comte de Tou-
loufe qui lui difputoit cet état. Comme
les Provençaux, voulant avoir leur prin-
ce chez eux , faifoient difficulté de lui
obéir ^ \\ fut contraint de remettre le;
comté à foa frcre Sanche ; mais il l'en.-
dépouilla enfuite. Notre troubadour lui
reproche une pareille injuftice , envers?
fon troifîème frère * auq.uel il enleva te
jK.Quflîlîoni.
!2^0 Hisr. LrXTÉRArRE"
Enfin , nous allons voir qu'on att-a-
quoit fa nailTance ; qu'on le fuppofoit:
ifTu d'un petit feigneur de Carlad en^
■Rouergue [ i ] ;> & quon lui imputoit
des traitemens odieux à l'égard de la^
fille de l'empereur Manuel , dont il au^
roit dû être l'époux. Mais la haine eft
injufte, fouvent jufques à la calomnie»
Bertrand s'exprime ainfi dans fon pre^-
Tnier firvente contre Alphonfe :
w Je veux apprendre aux Aragonoi?
33 combien leur roi s'efi: déshonoré , en&
advenant ici avec fes guerriers merce*
» naires. Je fais que fa famille eft moni-
» tée trop haut ; & j'efpère qu elle ré-
» tournera au lieu d'où elle ell: venue ,
00 à Milhaud ou à Carlad. Il perd la Prd-
» vence ; on y fait plus de cas de foiP
» frère Sanche que de lui, qui ne fonge
» qu!à s'engraiffer Se à boire dans le
» Koufîîllon, dontïon frère Geoflfroi fut
a^ déoouiilé.. Partout il a la réputariorr.
w^d'homma fans foi, accoutumé au fex^
UEs Troubadours. 2^é
h ment de au parjure ..-..- J'eftime plus:
» un roi mécréant ou païen que celuL
3> dont j'éprouvai la trahifon , le joue
» même que je lui rendis fervice. Le bom
9» roi de Navarre recouvrera T Aragon ,.
» que lui a enlevé le moine Kamire^
w Peut-on lui comparer un perfide ufur-
3> pateur ? Je m'arrête en confidératior^i
33 de la bonne reine fa femme. Sans-
3> quoi , je lui reprocherois encore la
» noirceur avec laquelle il trahit & mit
» à mort Bérenger de Bezaudun. Com-
3» ment a-t-il traité la fille de l'empereur
«Manuel? Le mécHant, le parjure ! ii^
0» pilla fes équipages & fes tréfors ; il la
» renvoya avec fes gens après en avoiè
3» tiré k vert & le fec. «
Le fécond firvente efl aufli plein de
fiel, quoique le début annonce des fen-
timens moins amers.
35 Je voudrois me réconcilier avec le
3» bon roi d'Aragon. Mais il fut trop;
» déloyal & trop méchant, lorfqu'ii vin#
^32 HiST. LÎTTéRAIKlÈ
» m'apporter la guerre. Je dois lui faire
» fentir fes torts , afin qu'il fe corrige^
» Tout le monde en dit du mal^ Un de
» fes vafTaux m'a conté la plus noire des
3>trahirons, commife envers un gentil-
*> homme. Ce gentilhomme Tavoit invité
» à un repas. Dès qu'il fut entré, il chaffa
» le propriétaire & ufurpa le fief. «
Voici des reprochas encore plus hu«
milïans pour un fouverain. Selon notre
poëte , Alphonfe ayant envoyé au fer-
vice du roT de Caftille un nombre de
chevaliers , dont cinquante furent pris
dans un combat , il exigea de ce prince
îe payement de leur rançon ; mais em-
porta la fomme qu'il a voit reçue , & les
Imlïa dans les fers. Ce trait d'avarice
eft fuivi d*un autre prefque incroyable».
Le roi d'Aragon avoir emprunté deux
cents marabodns d'un jongleur nommé
Artufet. Il ne le payoit qu'en beîl«s
paroles. Pour furcroit d'infortune, Aiitu^
fet & ua de fes camarades^ attag^ués par
feEs Troubadours. 23^
ides Juifs , tuèrent un des agrefleurs en
fe défendant. Les Juifs portèrent leurs
plaintes , & promirent au roi deux cents
marabotins , s'il vouloit livrer à leur
vengeance ceux qu'ils accufoient de
meurtre. L'argent fut accepté , les vidi-
mes livrées. Guillaume Bergedan afîure,
dans un fîrvente , que les Juifs les firent
brûler le jour de Noël. Bertrand de Born
ne rapporte point cette fin tragique.
Mais il accufe encore Alphonfe d'avoir
mal payé un autre jongleur , qui lui prêta
chevaux ù' argent, de l'avoir abandonné
à la fureur de la reine douairière d'An-
gleterre, dontilavoit apparemment dit
du mal : cette princefTe, rejtirée à Fon-
te vrault , où les paflîons n'étoient pas
toujours éteintes fous le voile de la piété,
le fit cruellement mettre en pièces.
A des traits fi honteux le poète ajou-
te un reproche de lâcheté. » On devina
» jufte , dit- il , dès la jeunefTe du prince,
^ qu'il ne ferait jamais brave ni hardi j
^54 HiST. iLlTTÉRAIRE
^ on le reconnut à le voir bâiller ; car,
3> tout jeune roi qui bâille Gr s^étend lorf"
»> qu^on parle de batailles ^ femble le faire
^ par ennui ou par ignorance en fait (Tar^
» mes, «
Les guerres de Richard avec Phi-^
lippe Augufte ouvrirent au troubadour
un nouveau champ, pour exercer & fou
efprit fatirique 3c fes inclinations mar-
tiales. Attaché au premier de ces illuf-
tres rivaux , il ne pouvoit être jufte en--
vers Tautre , taat les paffions avoient
d'empire fur fon ame. Nos manufcrits
offrent des particularités inconnues, qui
paroiffent dignes de trouver place danj*
rhiftoire.
De part & d^autre on fe préparoit à
vne bataille fanglante. Les deux rois , à
la tête de leurs troupes^n'étoient féparés:
que par la rivière de ^eure , près de
Niort. Ils demeurèrent ainfi en préfence:
quinze jours entiers , retcWs furtout par
leur clergé î dont les efforts pacifiq^ue»
DES TkOUBADOURS» 2^^^
tendoient à épargner le fang humain.
Un jour que Richard alloit pafTer la
rivière , Se que l'armée françoife Tatten-
doit avec l'impatience de combattre, les
eccléfîaftiques & les moines , le crucifix
à la main , conjurèrent les deux rois de
facriher au Dieu de charité un cruel
reffentiment. Philippe proteftoit qu'il ne
défarmeroit point , fi Richard ne lui ref-
tituoit Gifors , 8: ne lui faifoit hommage
pour la Normandie , le Poitou & l'Aqui-
taine. Richard , indigné de ces propoC-
tions , monte à cheval , met le cafque ea
tête , fait fonner la charge. Il avoit cor-
rompu à force d'argent les Champenois
de l'armée ennemie ; il comptoit fur leur
d^^Cjdion. Effeéiivement Philippe , au
moment de Uvrer bataille , trouve les
feuls Champenois indociles à fes ordres.
Dans l'embarras ou le jette leur refus
de prendre les armes , il affèmble les
prélats & les moines qui s'étoient effor-
cés de lui infpirer la paix j, & les envoie
i^^6 HiST. LITTéRAlRE
au roi d'Angleterre avec promefle de
la conclure. Leurs exhortations furent
cette fois efficaces, parce qu elles étoient
accompagnées d'offres très-avantageufes.
L'a paix fe fit , Philippe- Augufte céda
Gifors ; l'affaire de l'hommage refta fuf-
pendue.
L'hiftorien provençal ajoute que les
deux rois , devenus économes , & même
avares , ne voulurent plus affembler
d'armées ; qu'ils ne firent de dépenfes
que pour acheter des terres , & pour
lever des équipages de chaffe ; que les
baions virent avec beaucoup de cha-
grin une paix qui les expofoit aux vexa-
tions de leur avarice ; que Bertrand de
Born , dont la guerre faifoit tout le plai-
fir, en fut fingulièrement afHigé , d'au-
tant plus que fon ambition & fa fortune
en fouffr oient.
Aulîî n'oublia-t-il rien pour rallumer
le feu de la difcorde. Ses traits fatiriques
Je rendoieait redoutable aux fouverainj.
DES Troubadours. 2^f^
Il les décocha dans un fîrvente fur Ri-
chard , comme fur Philippe , les accu-
fant de lâcheté , furtout le dernier qu'il
haïffbit. Un roi armé fe déshonore , fe*
Ion lui , quand il traite au lieu de fe batr
tre.
Il ne falloir qu'une étincelle , les pror
vinces alloient être embrâfées. Richard,
plus arrogant depuis la paix , ne mena-
geoit point les terres de France. Philippe-
Augufte fe plaignoit vivement des infrac^
lions du traité. Ces rivaux altiers convin-
rent d'une entrevue. Le fécond éclata
en reproches: l'autre lui donna un dé-
menti : ils fe féparèrent après des défis
mutuels. Bertrand triompha du fuccès df
fon firvente , & en fit un fécond , pour
ulcérer davantage les coeurs.
Dans cette pièce , il dit qu'on n'ac-i '
querra aucune gloire foUde , tant qu'on
ne penfera qu'au plaifir ; il compare le
roi de France à des moines amis de la
paix i il l'aiguillonne par l'exemple d|
2^3^ Hï^T. LITTéRAiRE
ïon rival qui aime plus la guerre que leS
'JUgaïs. Ces Algaïs étoient quatre frères ,
fameux chefs de brigands , qu on voyoit
piller & faccager les provinces , à la tête
de onze mille fcélérats. Leur métier pa-
roiiïbit , fans doute , à Bertrand de Born,
digne d'illuftrer les monarques. Au pre-
mier lignai de guerre entre les deux rois,
il ne manqua pas d'exciter le fougueux
Richard par des éloges.
- Obfervons que ce prince & le poète
s'appeloient entre eux oc ù" no { oui 6r
non). De pareils fobriquets étoient com-
muns parmi les perfonnes liées d'amitié
ou d'intérêt. Ainfi Bertrand prenoit avec
le comte GeofFroi de Bretagne le nom de
Eaffaj & avec le jeune Henri , roi d'An-
gleterre, le nom de Marinier, Preuve fen-
iîble de fa familiarité avec les princes.
' La dévotion ou l'ambition des croi-
fades réconcilia en apparence Philippe
& Richard. On fait combien celui-ci eut
lieu de s'en repentir , foit par l'inutilité
DES Troubadours, ^sjf
de fes exploits contre les Sarafins , foit
par fa longue prifon d'Allemagne , foit
par les défordres qui arrivèrent dans fe$
états. Les barons du Limoufin & du Pé-
.dgord fe foulevèrent , & reprirent une
grande partie des places qu il avoit con^
quifes. Bertrand, dont nous avons ufl
fîrvente pour la croifade , où l'on voit
que l'amour pouvoit le retenir en Eu-
rope , s'efForça inutilement de rélîfter à
cette ligue. Mais au retour du roi , il em-
ploya fes vers à exciter la vengeance
contre les fadieux. Sa pièce fut envoyée
à Raimond JaufTérand, feigneur de Pi-
nos dans le comté d'Urgel. «Puifque nos
» barons , dit-il , croient corriger le fei-
» gneur de -Bordeaux en lui faifant la
» guerre , & penfent' le forcer à être
=» franc , fage , modéré & courtois ; il lui
<3^{iéroit mal de ne pas fe montrer dé-
» formais fî difcourtois , que chacun s'ef-
» time heureux de tirer de lui une répon-
3> fe , &'n'ofe remuer / quoi^uil les tonds,
8f^ HrST. riTTgKArRë
» ù'ies rafej Sec, « On doit convenir qné
ce troubadour n'étoit un modèle ni do
goût ni de vertu.
Vaillant chevalier & poëte renommé ,
îl pouvoit briller à ce double titre dans
la carrière de la galanterie. La princefle
Hélène, fœur du roi Richard, qui époufa
depuis le duc de Saxe , & fut mère de
l'empereur Otton , ne dédaigna point
fes hommages. Richard lui-même , alors
comte de Poitou , avoit excité Tamouc
du poëte , en lui recommandant de faire
à fa fœur tous les honneurs Gr tous les
plaijîrs quil pourrait. Elle , de fon côté ,;
fe montra fenfible à la gloire d'être celé-
brée par un tel amant.
Nous avons une pièce où il la dépeint
comme U plus excellente dame qui foit
dans toute l^ étendue de la terre & de la
mer. Ce qu'il y a de plus remarquable ,
c'eft que la pièce fut compofée dans un
camp où l'on manquoit de tout , où l'on
jo'avoit ni bu ni mangé au milieu du jour*
Bertrand
DES Tl\OUB ADOURS, 2^t
Bertrand de Born charma la faim , en
chantant la belle Hélène.
Cette paiîîon ne fit , probablement ,
qu'effleurer fon cœur, Maenz de Monta-
gnac fille du vicomte de Turenne , êc
femme de Tallerand frère du vicomte
de Périgord , lui infpira une tendrefle
plus vive & plus orageufe. La jaloufie
troubla leurs amours. Bertrand prodi-
guoit les éloges à une dame de Bourgo-
gne, nommée Guifcarde , qui avoit épou-
fé le vicomte de Comborn , & qui ,
avant fon mariage , avoit fait des vers
pour Bertrand. Maenz le foupçonna de
lui donner une rivale , & le congédia.
Pénétré de douleur , il s'efforça de diffi-
per les foupçons par une pièce dont la
tournure eft fingulière.
a> Je me difculpe , car je n ai point
» tort , de ce que les médifans vous ont
» dit contre moi. De grâce , ne fouffrez
» point qu'on me brouille , madame y
39 avec votre françh^ , honnête & aima-
Tome f, L
242 HlST. LITTÉRAIRE
an ble perfonne • . • • . Qu'au premier vol
30 je perde mon épervier , que des fau-
» cons' renlèvent &' le plument à mes
3» yeux , Cl je n'aime mieux rcver à vous ,
a> que d'être aimé de toute autre, & d'en
» obtenir les faveurs !. . • . Que je fois à
» cheval , l'écu au cou , pendant un orage
to affreux ; que mes rênes trop courtes ne
» puiffent s'aîonger ; qu'à l'auberge je
to trouve l'hôte de mauvaife humeur , fl
» celui qui m'accufe auprès de vous n'en
3t> a pas menti ! • . . . Ma dame me quitte
99 pour un autre chevalier ; & je ne fais
3» plus que devenir , ni quel ferment faire
a> pour ma juftification. Que le vent me
9> manque en mer; que je fois battu pac
» les portiers , quand j'irai à la cour du
» roi ; qu'au combat on me voie le pre-
?3 mier à fuir , fi ce mêdifant n'eft pas un
P impofteur ! &c. a
Dans une autre pièce , il flatte déli^:
catçment Maenz pour l'adoucir ; il fupr
©Qfe qu'elle réunit toutes les pérfeôions^
DES Troubadours. 2^f,
Se qu'il ne trouvera jamais fa pareille,
â moins de former un affemblage de ce
qu'il y a de plus charmant dans chaque
belle femme en particulier. Ceft ainfi
que les anciens avoient modelé leur ftar,
tue de Vénus.
»5 Puifque rien ne vous égale en beau-
3» té , en mérite , en gaieté , en vertu ,
3> &c ; j'irai cherchant par tout le mon-
» de les plus beaux traits de chaque
» dame , jufqu'à ce que de toutes j'en
33 aie formé une qui répare ce que j'ai
» perdu en vous feule. « Il prend donc
le teint frais, le doux & amoureux regard
de l'une ; le joli parler aCfaifonné de
plaifanterie , de l'autre; de celle-ci, la
gorge & les belles mains j de celle-là ,
les belles dents , l'accueil gracieux , les
jolies réponfes ; d'une autre , la gaieté ,
l'air décent & l'humeur toujours égale.
» Je ne demande plus que de les aimer
3» toutes autant que je vous aime ; mais
*> affamé d'un amour qui me dévore , je
Lij
^44 HiST. LiTTéRAiRÉ
^ préfère la permifïîon de vous faire en-
» tendre ma prière , à la liberté d'emr
9> brafler toutes les autres dames. «
Cependant les rigueurs inflexibles de
Maenz le rebutèrent au point qu'il alla
offrir fon cœur à la dame Natibors ou
Tiberge de Montaufier , une des femmes
dont on vantoit le plus la beauté , la
vertu & le favoir. Cette génère ufe dame
fe montre flattée tout à la fois & affligea
de fes offres. Elle ne défire que de le
raccommoder avec fa maîtrefTe. ^^Si vous
» n*ctes point en tort à fon égard , lui
» dit-elle , je le faurai bien , & alors je
» ferai de mon mieux pour vous réunir*
a» Mais fî vous êtes coupable , ni moi ,
» ni aucune autre ne doit vous prendre
3» à fon fervice. « Bertrand , fatisfait d un
procédé fî honnête , promit , à la dame
de Montaufier , de ne jamais aimer
qu elle , s'il ne pouvoit recouvrer les
bonnes grâces de Maenz. Elle promit,
de fon côté, de le prendre pour cheva-
DES Troubadours. 2^^
lier , fi elle ne pouvoit réulîîr dans fa
négociation. Maen2 reconnut enfin l'in-
nocence du troubadour, & lui rendit fa
tendreffe , en exigeant néanmoins ( tant
les affaires d amour étoient férieufes , )
qu'il allât prendre congé de Natibors ,
& fe faire en quelque forte relever de
fon ferm.ent.
Il célèbre cette réconciliation dans un
fîrvente , où mêlant à la galanterie des
idées fort difparates , il dit à la fin : Les
premiers Jlatuts de V honneur , cefl défaire
Il guerre ^ de jouter Vavent G* le carême ,
^d'enrichir les guerriers. Un principe fî
odieux ne s'accordoit que trop avec les
mœurs.
Maenz de Montagnac fut courtifée
par Richard comte de Poitou , Geoffroi
comte de Bretagne, Alphonfe roi d'Ara-
gon , Raimond comte de Touloufe , Se
leur préféra toujours Bertrand de Born,
qu'elle avoit choifi , dit l'hiftorien pro-
vençal, p^wr/o/z amant Qffon maître. De
Liij
Î24^ HiST. IITTÉRAIRE
tels rivaux lui donnoient cependant de
l'inquiétude : il cherchoit à les écarter,
.Ce fut l'objet d'un firvente adreffé au
comte GeofFroi, qu'il nomme Rafla , où
il dévoile les charmes fecrets de fa dame ,
de manière à faire entendre qu'il en eft
le poflefTeur; ( on ne reconnoît point ici
l'amour antique. ) Sans égard pour le
rang de fes rivaux , il dit enfuite contre
eux: 53 Je ne puis fouffrir un grand fei-
» gneur qui ne donne jamais rien , qui
w ne fait accueil & ne parle à perfonne,
M qui accufe à tort les gens, qui de-
» mande grâce , & n'en accorde point ,
33 qui refufe la récompenfe des fervices,
» à: ne fait que chafTer , que faire volet
3> des bufes & des autours , fans parlei
33 d'amours ni d'armes, ce
Ceft peut-être après fon raccommo-
dement avec Maenz , qu'il dit dans une
autre pièce : w J'avois coutume de me
>» réjouir à faire la guerre & l'amour , &
»» ce métier m'infpiroit de jolies chan*
Tf^s Troubadours. 5^47^
•9 fons, jufqu a ce que celle à qui je dois
» obéir , ime défendit de chanter , &
»* excommunia mon chant. Mais enfin ,
3i j'ai eu mon abfohition en amour. Vous
»> verrez chanfons aller & venir , puif-^
» qu'il plaît à la plus belle des dames d&
M les accueillir favorablement. Elle m'a
>> fait don , pour mon honneur , de fa
•> loyale perfonne ^ que je ne partage
» avec aucun des comtes. «
La fuite femble didée par le démort
de la g.uerre & par celui de la fatire. Ce
troubadour peint par tout fon caradèreî
partout il fe montre violent, fatiricjue,
êc refpirant la difcorde & les com' ats*
Je i/euùf , dit-il quelque part , que /e? hautt
hérons foknt cominnelkment en fureur'
les uns contre les autres» L'amour même?
n émoufToit pas en lui ce fentiment.
Il finit fa carrière fous l'habit de moH
ne de Cîteaux ; ce qui n'a pas empêché
le Dante de le mettre dans les enfers,
.pour avoir divifé le chef & les membres^
L Iv
^4^ HiST. LITTÉRAIRB
en armant le jeune roi d'Angleterre
contre Ton père Henri IL Là , félon le
poëte italien, il eft condamné à porter,
en guife de lanterne , fa propre tête >
féparée de fon corps.
Nous trouvons parmi les troubadours
un fils de Bertrand de Born , auquel on
attribue un firvente contre l'infâme lâ-
cheté du roi Jean d'Angleterre , qui fe
îaijfe dépouiller tout vivant s qui laijjh
tomber dans la fange fon honneur; ù' qui ^
loin d^étre fenflble aux reproches ^ paroît
flatté de tout le mal qu^on dit de lui. Cette
pièce fe trouve ailleurs fous le nom d'un
autre poëte.
NO T £.
{ I ] Notre hiftorien provençal afiure qu'Ai-
phonfê , roi d'Aragon , originaire du château
de Cariad dans le comté de Rouergue , étoit de
petite extradion; que Pierre de Cariad épou-
là rhéritière de Milhaud ; qu'il en eut deux fils,
dont Tun conquit la Provence , & l'autre le
comté de Barcelcne avec le royaume d'Aragon |
DES TROUBADOt/R^. 2^(f
ii que ce dernier , mort au bourg de Salnt-
Daimas en Italie , laiiïa trois fils , Alphonfê ( le
même qui avoit trahi Bertrand de Born , )
Sanche , & Bérenger de Bezaudun. Le contrai-
re eft attefté par tous les autres monumens hlC-
toriques. La maifbn des comtes de Barcelone
defcendoit en ligne direde de Geoffroi le Velu ,
premier comte propriétaire de la Catalogne >
mort en ^ I z .
Voici ce qui peut avoir donné lieu à Ter-
reur de Thiftorien provençal. U paroît certain
que Gilbert , comte de Provence , (uccefîeut
de Bertrand , étoit fils d'un comte de Milhaud
en Rouergue, qui pouvoit être ce Pierre de
Carlad dont nous venons de parler. Il paroît en-
core qu*Almodis , féconde femme de Haimond-
Bérenger III , comte de Barcelone , étoit four
du comte Gilbert ; mais elle mourut (ans en-
fans, Raimond - Bérenger époufa en troiiîème»
noces la princefle Douce, fille de Gilbert. Ain/î
les comtes de Barcelone , (bccefleurs de Rai-
mond , tirèrent leur origine de Pierre de Carlad,
parle côté maternel. Il ne s'enfuit pas qu*Al-
phon(è fiit de petite extraftion. L'hiflorien
montre auflî peu de jugement , en difànt que
Raimond-Bérenger IV » qui époufâ Théritière
d'Aragon», étoit fils de Pierre de Carlad ; il
Lv
a^O HiST. LIT ri RAI Ri
rétolt de Raîmond-Bérenger IIÏ (Voyez VHif'
toire de Provence , par Bouche , tome z y 8c /a
Chronique manufcrite des cavaliers Catalans »
£>ar François Tarafé.J)
^ *** ^^1
g'^'^î»
B-Es Troubadours, ^jïi
XXII
GUILLAUME RAINOLS
D'APT.
CjTurLLAUME Raino LS> felorB
nos manufcrits , fut un Glievalier de la
ville d'Apt au comté de Forealqu'er^ Il
compofa de bons firventes fur ce qui
arrivoit eiv Provence entre, le roi d' Arar
gon & le comte de Touloufe. Il faifoic
des airs nouveaux pour chacun de fes
firventes ;, & comme ils étoient tous
mordans, il fe rendit par eux redoutable^
à tous les barons. En effet , fa caufticit^
fe fait fentir dans quelques-unes de fes^
pièces..
Nous n'avons point celles qui concer-
noient le roi d'Aragon (Aîphonfe) &^
le comte de Touloufe (Raimond V), Il
s'agiflbit du mariage de Douce' heririèrer
^ Provence avec le fils de Raimondi^
'^^2 HiST. LlTTénAIRE
Les deux comtés auroient été réunis par
ce moyen fur la même tête. Mais le
mariage n'eut pas lieu ; & le roi d'Ara-
gon , coufin germain de Raimond Bé-
renger III, père de la princefTe, futcon-
ferver la Provence à la maifon de Bar-
celone. Ces événemens appartiennent au
douzième fiècle.
Le (îr vente dont je vais rendre compte-,,
1SL dû être compofé au commencement
du fiècle fuivant , lorfque la croifade
contre les Albigeois embrâfoit les con-
trées méridionales de la France. Le
troubadour fe déchaîne contre le clergé,
à qui Ton attribuait tant de violences &
d'injuftices.
» Une foible & vile populace , armée
»de furplis, qui jamais ne fit un pas en
» avant (pour combattre), enlève, aux
» nobles leurs tours & leurs palais. Elle
» fe rend fi formidable , qu'elle a établi.
» contre leur autorité une juftice nou-
» vsîle (rinquifition)i ou die ne les laiflè
DES Troubadours. 25-^
» point entendre , fi ce n'eft de travers.
*>Je vois la méchanceté s'élever très-
» haut, tandis que le mérite & l'honneur
» tombent en pièces. Je vois tout le
» monde renverfé par la faute de ces
» vilains. Le bouc attaque hardiment le
» loup, la perdrix pourfuit l'autour; c'eft
» Tagneau qui garde le berger. Je vois
» le foible tenir ferme, & le fort déchoir
» & tomber; la charrue aller devant les
» bœufs , & Noël après le nouvel an. «
Ces exprefîîons originales peignent
affez naïvement un état de chofes , où
les gens d'églife répandoient effedive-
ment la terreur , & écrafoient des puif-
fances confidérables ; mais il falloit ob-
ferver que, fans les armes des ambitieux
enthouCaftes dont ils favorifoient les
entreprifes, ai leurs anathémes ni leur
Inquifîtion n^auroient produit cet effet.
Une tenfon de Rainols avec Guillau-
me Magret , n'eft remarquable que par
ides injures groiîières. Celui-là reproche
^5*4 HiST. ErTTÉRArKF
à Tautre fa mal-propreré , fa vie débau-
chée & crapuleufe; celui-ci ripofte fuï
le même ton. Deux autres pièces pei-
gnent une-querelle du troubadour avec
fa HîaîtrefTe , auffî peu intéreflanta pa^e-
hs détails»
, iDEs Troubadours. 2ffi
XXIII.
GUILLAUME & RAIMONiDf
DE DURFORT.
jLje château de Durfort en Querci a?
donné (on nom à cette illuftre maifon
de Durfort , l'une des plus anciennes qui*
fubfiftent dans là monarchie , lune de
celles qui fe font perpétuées en plus de
branches, & où la nobleffe des fentimens
a le mieux foutenu la grandeur de Tori-
gine. Il en eft forti deux troubadours;
car il paroît que Guillaume & Raimond
ne font pas le même , puifque fous les
deux noms fe trouvent des pièces diffé-:
rentes. La feule que nous ayons de Guil-
laume eft très-obfcure, par la contrainte
des rimes & par la corruption du textes
Elle eiï adrefTée au' feigneur de Péri-t
gord, & contient Téloge d un Gui Cap-
de-Porc 3 feigneur inconnu. Lepoëtel^
iZj^ HiST. LITTÉRAÏRE
loue d^aimer l'honneur & d'être coura-^
geux contre les vices , de n'avoir pas
befoin d'ornemens extérieurs , parce
qu'il brille par fes vertus. » Que ne lui
» refTembloHS-nous tous ! chacun y trou-
» ver oit fon bonheur , les pauvres com-
» me les riches Ce qui me fâche,
» c*eft qu'il n'ait pas autant de marcs
» que de deniers ; car il dorerait ceux qua
3> les autres plombent .* « (il enrichiroit
ceux que les autres alTomment. ) Ces
traits annoncent un noble écrivain, fupé-
rieur aux préjugés comme aux vices de
fon fiècle. Les mêmes fentimens fubfîf-
tent encore , j'ofe l'affurer , dans des re-
jetons de fa race.
Deux firventes deRaimond, compo-
fés conjoSitement avec Tuex , Malet 8c
Cornils , chevaliers du Querei , font
inintelligibles. Crefcimbéni parle de Rai'-
XBond de Durfort , qu'il dit contempo:
jrain d'Arnaud DanieU
feEs Troubadours, cl^j^
XXIV.
RAMBAUD DE VAQUEIRAS
ouVACHEIRAS.
Ja ambaud de Vaqueiras étoît
fils d'un chevalier nommé Peirols , de
Vachères dans la principauté d'Orange.
Sans reflburces du côté de la fortune , il
avoit du talent pour en acquérir. C'étoit
déjà en ce tems un vrai malheur , que
le talent ne pût guère profpérer que par
le facrifice d'une liberté précieufe. Mais
nous verrons que Vaqueiras écrivoit
dans les cours en homme libre. Il s'atta-
cha d'abord , en qualité de jongleur &
fans doute de troubadour , à Guillaume
de Baux premier prince d'Orange, dont
il étoit le fujet.
Dès Tan P7 1 , la maifon de Baux étoît
connue pour une des plus illuftres du
^amté d'Arles, Elle difputa vers le milieu
S2;'8 HiST. LITTéRAlJRE
du douzième fiècle,le comté de Provence
à la maifon de Barcelone. Bertrand , liîs
de celui qui fuccomba dans cctte entre-
prife ,^ ( Raimond II , ) a voit époufé Ti-
berge d'Omelas , fœur de Rambaud
comte d'Orange , qu'on a vu au nom-
bre des troubadours. Leur fils Guillaume
fe qualifia prince d'Orange , par concef-
fîon de Tempère ur Frédéric I. Cette
principauté a paffé fucceflîvement par
des mariages ,. de la maifon de Baux dans
celle de Cîiâlon, & de celle-ci dans celle
de Naffau.
Guillaume combla de biens Se d'hon-
neur le troubadour : il lui procura, dit
rkiftarien provençal , la connoiffance de
plufieurs feigneurs ; ce qui apparemment
étoit un grand avantage , du moins dans
la carrière de la fortune».
Un firvente de Vaquelras prouve foii
zèle pour la maifoîî de Baux, dont il
çprouvdit la bienfaifance. Vingt années
de guerre , c^u elle foutint contre la mai*
DES TkOUEADOURS, 2^^
fon de Barcelone, furent une fource de
défaftres. Hugues de Baux y perdit beau-
coup, & fut obligé enfin de f&foumettre
à l'hommage. C'eft de lui qu'on doic
entendre ce firvente.
Le poëte reproche à deux feigneurs ,»
Adhémar & Guinend;, d'avoir abandon^
né le leigneur de Baux en des conjonc-
tures fi critiques. Il ajoute: «Guinend
» fe tranquillife & ferre fes armes , tan-
» dis qu'on ravage les terres de fes ami?#.
» Il s'amufe chez lui à babiller plus qu'un
» mendiant qui demande l'hofpice.Et ce--^
» pendant fon château de Mornas , l'e
30 comte (de Barcelone) en Jouit paifi-
» blement Beau , grand , d'une
30 figure à fe faire craindre de fes enne-
» mis , s'il veut acquérir de la gloire , ri
» faut que fa valeur foit égale à fa naif-
» fance. Qu'il combatte, qu'il faffe la
30 guerre en brave jeune homme. Ou g,
30 s'il veut la paix , qu'il perde tout. Ced
> à lui de choifir. c&
'a60 HiST. LITTÉRAIRE
Enfuite le troubabour accufe de mê-
me Guillaume de Montpellier de ne fon-
ger qu'aux plaifirs , lui que nous vîmes ,
dit-il , jurer fur les faints évangiles la
guerre & le ravage. Il devoir fùivre le
parti du feigneur de Baux ; mais le cou-
rage lui a manqué. Pareil reprochp à
Bernard d'Andufe, dont le comté ne j'e/î
pas accru £un aiU » Que le feigneur de
» Baux cherche un autre appui : car
«celui-ci ne frappe point de fa lance»
a> Hélas ! il avoit cependant coutume de
» fe fignaler par de beaux faits. Quel
» dommage qu*il fe démente fi tôt, tan-
3» dis qu'il voit attaquer fes parens les
» plus glorieux ! a
Un autre firvente regarde le roi d'A-
ragon , Alphonfe I , qui , après avoir
cédé la Provence à Sanche fon frère, fit
la guerre avec chaleur au comte de
Touloufe Raimond V. On parloit de
paix entre ces deux princes , lorfque
yaqueiras écrivit fa pièce, où je ne vois
ï)Es Troubadours, ^St
rien d'intérefTant, Il s étonne qu'un roi fi
vanté puifTe faire trêve ou paix , fans
avoir ailiégé aucun château en deçà du
Rhône. La paix ne vaudra rien , s'il ne
fait reftituer au prince d'Orange les ter-
res que lui a enlevées le comte de Tou-
loufe , fon parent &: fon plus méchant
voifin.
Pafifons à des objets plus curieux.
Telle eft d'abord la relation très-fimple
d'un tournoi , dont les adeurs font en
général peu ménagés :
» Je vous dirai fans façon qui fe
3» comporta le mieux. Car perfonne ne
» farde ou ne déguife moins que moi un
» mauvais procédé , en chevalerie com-
» me en galanterie «
» Le feigneur de Baux ^ commença
»» bravement le premier. Son cheval avoic
» belle encolure & larges flancs. B parut
* Hugues de Baux , fils de Bertrand & d<|
yiberge d'Orange,
b,62 HiST. XITTÉKAIRE
«9 fi rude au choc, qu'il renverfa par terr<^
» ave.c fa lance le brave comte K. . . . •
» (fans doute Raimondd'Agoult,^ comte
» de Sault;) & rendit boiteux vingt. die-
» vaux , fans fe faire de mal. œ
» Dans cette foule de combattans, je
» vis bientôt Dragonet ^, monté fur un
» petit cheval d'une force prodigieufe,
» Le fougueux courfier fit perdre à Dra-
» gonet fa vigueur & fon alégreffe. Il le
» jeta renverfé fur le fable , & fe fépara
» de lui fans avoir regret à fa compa-
» gnie. ce
» Le comte de Beaucaire * ^parut au
t> tournoi fur un cheval gris. Le fcigneur
» Ponce de Montlaur^^^ en joutant,"
^ Il paroît que d*e{î un nom fîippcvfe ; 8C
nous rCen trouvons point rapplication,
^"^ La (èigneurie de Beaucaire appartenolt
aux comtes deTouloufê, à la fin du douzième
iîècle : elle fut donnée en fief à Simon de Mont-
^rt par l'arche vêque d'Arles en 1 1 1 5.
?^! * Ce feigneur du château de Montlaur, dfUK
DES Troubadours. :i6^\
^délivra le cheval de fon cavalier. Mail
83 le comte en remonta bien vite un au-
«t> tre plus léger & plus propre à faire
w joute. Œ
» Je vis Barrai dô'MarfeilIe ^, armé
a» magnifiquement , monté fur un bon
» courfier. Mais celui de N. . . . qui étoit
» encore meilleur, le rencontra , le heur-
» ta , le mit en défordre fous une treille.
■» Barrai tomba la tête en bas comme un
» noyé. Enfuite il ratrappa fon cheval, &
» s y retint par une oreille. «
p Ponce de Montdragon jouta auflî
» dans la lice. J'ai peine à le dire ; je le
<x> vis tomber fur larène , fans que fa
«0 lance fût rompue. Celui qui labattit
le diocèfê de Carcalïônne , fut un des otages
^îonnés en 1171, pour la fiireté de rexécution
4u teftament de Guillaume VII de Montpellier.
( Hiji, du hanguedoc •, t. l* p» ^9» )
* Barrai de Marfêille eft un des derniers
Vicomtes de cette ville. Sa fille époufa Hugues
de 3aux,
52'^4 HrsT. tiTTgRAiRii
5» étoit un écuyer , monté fur un che-
» val alezan , fi maigre qu on lui voyoit
*> la grofle veine du cou. Ponce ne fe
» piqua point de prendre revanche : il
»alla chercher ailleurs une nouvelle
» joute, a
» Le feigneur de Mevaillon*, biea
» armé qu'il n y manquoit rien, vint fière-
» ment fur un courfier arabe plus gros
» qu'une caille. Il jouta contre Nicolau*^,
» dont il fit fauter le cafque en pièces ,
» fans qu'il en reftât une maille. Mais
» Nicolau ne fit qu'en rire , & dit qu'il
» ne s'en foucioit point. «
» Je vis arriver gaillardement dans la
» mêlée mon avengues^ ( fans doute , le
» prince d'Orange , ) fur un cheval d'Ef-
■
'* Les (eigneurs de Mevaillon , près du comté
de Sault, étoient alors très-illuftres. Guillau-
me VI , dernier comte de Forcalquier de la
troifième race , les nomma dans un ade fts
parens , aînfî que les (eigneurs de Sabran.
ï * Perfbnnage inconnu»
» pagn€î
DES Troubadours. 26 ^^
» pagne impatient, & trop long-tems
» retenu. Il mit- en déroute une com-
» pagnie de trois étrangers unis eniem-
» ble. Mais je n'entendis perfonne les
» plaindre , parce qu ils étoient venus-Iâ
» d'une terre étrangère. «
Une defcription de tournoi , dans
l'Ariofte, charmeroit l'imagination pai:
Aqs tableaux poétiques : celle-ci peut
intérefler par le ton de plaifanterie qui
la diftingue. Le pocte femble n'avoir
vu ce grand fpedacle que fous une face
ridicule.
Les troubadours aimoient à courir
le monde , ainfî que les chevaliers. De
la cour du prince d'Orange , Vaqueiras
paffa en Italie auprès de Boniface , mar-
quis de Montferrat. Nous i'y verrons
jouer un grand rôle. En paifant à Gènes,
il fît connoiflance avec une femme^ dont
il voulut gagner le cœur , & qu'il trouva,
inflexible. Ceft le fujet d'une tenfon,
dialogue naïf , où. il s'exprime ainfi
Tomz L fA
:l^')■6 Kl ST. LIT TÉ RAI il Ë
^n provençal, & h femme en génois:
Vaqueiras>
» Belle dame , je vous al prié de vou-
as loir bien m'aimer ; car je fuis votre
w efcl^ve. Vous êtes bonne , bien appri^
» fe , & de toutes vertus remplie : vous
»ites courtoife en tout point ; auflî
3> mon cœur s'eft-il attaché à vous , plus
» qu'à mille autres Génoifes. Ce fera une
7> ceuvre de charité de m'aimer. Vous
x me rendrez plus content , que Ci je pof^
9? fédois la ville de Gènes , avec toutes
«? les richeffes qu elle contient, oc
JLiaGénoise,
w Juif que vous êtes , vous n ave«
t© nulle courtoiGe en m'importunant fui:
» ce que je ne veux faire. Non , jamais
9 je ne ferai votre amie , dufle-je vous
» voir à mes pieds éternellement. Je t*én
ap tranglerai plutôt , Provençal malotru,
^ J*ai un mari plus beau que toi» P^ilfe
ȕ:s Tkoubadours. 2Cj
» ton chemin, & va chercher fortune ail-
>• leurs, a
Vaqueiras.
» Dame gentille & difcrète , gaîe^
• bonne & fenfée, que votre bonté m'af-.
»iîfte. Car joie & honneur vous gui-
» d«nt , auflfi-bien que courtoifie , méri-
» te , raifon , & toute autre vertu. Ceft
» pourquoi je fuis votre fidelle amant ,
33 fans réferve , franc , humble & fup-
» pliant. Mon amour, auquel je me com-
» plais , me preffe & me domine fi fort ,
» que vous feriez la meilleure adion , fi
» j'étois bien voulu & aimé de vous. «
La Génoise.
» Tu es fou de me tenir femblables
» propos. Va-t-en comme tu es venu.
» Tu n'a pas le fens d'un chat. Je ferois
» chofe infâme , de t' accorder ta deman^-
» de. Quand tu ferois fils de roi , je n'y,
» confentirois point. Me prends-tu pout
M ij
Z6S HiST. LITTÉRAIRE
» une fervante ? Par ma foi , tu ne m'au*
» ras pas. Les Provençaux font de trop
» méchantes gens. «
Vaqueiras.
» Dame , ne me foyez pas trop rigou-
» reufe : cela n'eft convenable ni décent.
» Il me convient à moi , s'il vous plaît ,
» de vous faire ma prière ; de vous dire
» que je vous aime de tout mon cœur ;
» de vous conjurer de finir ma peine ,
i> de vous protefter que je fuis votre
» homme Se votre efclave. En conCdé-
» rant votre beauté , fraîche comme ro-
» fée de mai , je ne vois rien de fi beau,
» Je vous aimerai donc ; & fi vous trom-
3» pez mon amour, ce fera bien offenfer
» Dieu. «
La Génoise.
■ » Je n'eflime pas un génois ( monnoie
» du pays ) ton parler provençal. Il ne
I? me perfuadera point. Je ne t'entends
DES Troubadours. 26^
» pas plus qu un Allemand , Sardainien
» ou Barbarin. De toi je ne me foucie
» nullement. Ceffe de m'en conter. Si
» mon mari le favoit , je m'en trouverois
» mal. LaifTe-moi en repos. «
La naïveté grolîière de ce dialogue
cft l'image des mœurs du tems , qui juf-
ques dans les cours & dans le commerce
des mules, confervoient un fond de rufti-
cité. Le poëre peint fa Génoife fort im-
polie ; mais il ne diifimule pas l'idée
qu'on avoit en Italie des Provençaux ,
dont les excès dans le royaume de Na-
ples n'augmentèrent que trop enfuite la
haine des Italiens.
Boniface, marquis de Montferrat, fut
pour lui un bienfaiteur éclairé & géné-
reux. Selon notre hiftorien, Vaqueiras
fe perfedionna tellement à fa cour, dans
l'art de la guerre comme dans la poéfie ,
qu'il s'attira une grande eftime. Ces deux
talens faifoient l'admiration du marquis.
Pour l'en récompenfer, il l'éleva au rang
Miij
'270 HiST. LITTÉRAIKE
de chevalier , il le fit même fon compar
gnon d'armes de de vêtemens : c eil-à-
dire, qu'il fe l'attacha comme (on frère
d'armes j union la plus étroite parmi les
guerriers; & qu'il lui donna des habits
entièrement femblables aux fiens, diftinc-
tion enviée dans les cours. Tant de fa-
.veur ne pouvoit fe foutenir qu'avec un
rare mérite.
Chevalier & troubadour diftingué,
iVaqueiras avoit de grands avantages
pour les aventures de galanterie. Il
devint amoureux de Béatrix , fceur de
Boniface, & femme du feigneur de Del-
Carat , près de Savon e. Cette dame
demeuroic chez fon frère. A en juger par
une petite fcène dont notre poëte fut
témoin , elle joignoit aux charmes de fa
perfonne des goûts de chevalerie bien
féduifans. Un jour le marquis entra chez
elle , au retour de la chalTe , & après fa
vifîte laifla fon épée dans la chambre.
Béatrix, reftée feule, fe dépouille de, la
ï)Ss Troi/eadoitrs. 27 ti
tôoe traînante qu'elle portoit , ( fon/fir-
cot;) elle prend Tépée, Te la ceint coni"*
me un chevalier, la^ tire du fourreau, la
jette en lair, la reprend avec dextérité ,
en efpadorine à droite 6^ à gauche. Ceî
amufement fini , elle remet Tépée à fà
place. Vaqueiras robiervoit par une fen>
te de la porte. CefI: ce qui lui fuggéra \&
îîom de Bd-cavdier, fous lequel il défi-.
gne la dame dans Tes chanfons.
Le refpeâ; lui fit long tems cacher foit
amour. Il fe contentoit de chanter d'urï
ton myftériêux , » îa meilleure , la plus*
3» vraie , la plus brave & la plus parfaites:
» des dames, a II fe plaignoit de" fes
peines , de fes efpérances trompeufeS. îï
craignoit de dire quelque folie en fe^
déclarant. Il afîuroit que Ëel-cavalier îuli
avoit dérobé le- cœur; il la fupplioit de*
ne pas lui reprocher la diftance, quela-
fortune & le mérite mettoient entre^
elle & lui : » Car ce ne feroit pas une'
» chofe honnête , d'offenfer en paroles^
M-i¥
Î27^ HiST. LlTXéRAIRE
»> celui qui n'efl: déjà que trop inaihéiî-
» reux de ne pouvoir réunir , ni par Tes
9' foumifîions ni par fes prières. «« Ces
chanfons reffemblent à mille autres. Le
troubadour brillera davantage ailleurs.
Béatrix, comme il le fouhaitoit , de-
vina l'objet de fa flamme. En affedant
de l'ignorer, elle donnoit néanmoins à
'Vaqueiras des marques d'eflime & de
bienveillance , capables de l'enhardir»
Enfin il réfolut d'ouvrir fon coeur. Voici
une de ces converfation? naïves qu on
doit regarder en partie comme fuppo-
fées par l'hiitorien , mais qui nous retra-
cent , avec autant d'utilité que d'agré-
ment , le caractère ingénu des mœurs
antiques.
Profitant de l'accès favorable quiî
trouvoit auprès de Béatrix , le chevalier
lui dit un jour : » Daignez , madame ,
» me donner confeil ; j'en -ai un befoin
» prefTant. J'aime une dame gentille Se
» pleine de méritet Je vis avec elle en
DES TrOUBADOIURS. 2J^
» grande familiarité, fans ofer lui dire le
» bien que je lui veux , fans ofer même
» le laifTer voir , encore moins la prier
» d'amour : tant je redoute fon mérite &
» fa vertu. Pour Dieu & par pitié , dites-
» moi de grâce iî je dois me laifTer mou-
as rir , pour demeurer dans le filence &
» dans la crainte , & fans prier d'amour
» celle qui polTede mon cœur & ma vck
3» lonté. a
La dame pénétroit fes fentimens , &
les approuvoit» Touchée de pitié : » 'En^
» Gore faut-il bien , Rambaud , répondit-
» elle , que tout amant loyal , qui aime
» une dame de mérite, pour laquelle il a
» autant de crainte que de refpeél, lui
» explique fes fentimens avant de fe
» laifler mourir. Je vous confeiiïe de
» déclarer votre amour , & de prier celle
9» que vous aimez, de vous retenir pour
» ferviteur & ami. Si la dame eft fage Sc
» courtoife , je vous affure qu'elle ne le
» preadra m à mal ni à déshonneur>
274 Hl-ST. LîTTêRAIRE
» qu'elle vous en eftimera même davan-?
» tagc. Car vous êtes un fî bon cheva-
a> lier , qu'il n'y a point de dame au
» monde , qui ne doive vous choifîr vo-
» lontiers pour tel. J'ai bien vu madame
a> de Saluces fouflrir l'amour de Pierre
3t> Vidal , la comtelTe de Burlatz celui
30 d'Arnaud defMarveil, madame Marie
» de Veotadour celui de.Gaucelm Fai-
» dit , & la vicomteffe de Marfeille ,
» femme du feigneur Barrîil , celui de
» Folquet de. Marfeille. Ceft pourquoi
» je vous garantis fur ma parole & fauve-
» garde , que vous pouvez la requérir
» d'amour. «:
Cette énumération feule infpireroit
iguelque déliance fur la fidélité de l'hif-
torien. Mais il ne s'agit point ici de cri-<
tique.
Sur une garantie fi flatteufe, Vaquei-
tas déclare l'objet qu'il aime. y> Soyez le
3» bien venu & le bien trouvé, lui dit fa
» dume, Tâchez de plus en plus de va^
DES TrOUB ADOtTRS. 2'J%
» Ibir, de bien faire & de bien dire. Si
• jamais vous avez étégai & amoureux^
«vous devex faire de nouveaux efforts
» pour Tétre davantage. « Elle le retint
ainfi pour fon chevalier. Tout ce récit
n'annonce que des fsntimens honnêtes,.
& s'accorde avec les idées de la chevale--
rie fur le pur amour.
Vaqueiras chanta fon bonheur d'un©;
manière digne de l'événement ;
» Amour , pour qui je pleure & je?
30 foupire, apprends-moi quelles font tes'
» lois. J'ai demandé confeil à la plu*
» charmante des dames. Elle m'a répon^-
» du d'élever mes défirs aufîî haut que'
»jepourrois, m'afTurant que j'en retire^.
» rois de l'avantage & de l'honneur. Per^-
» fonne n'aime en fi haut lieu , ni une fit
V bonne dame. Je l'aime , fuivam foa
3> propre confeil , plus que Pirame n'ai-^ •
3J ma jamais Thifbé. .... Qu'on ne ma-
» condamne point de m'éloigner^ pouc^^
?ïelle.de.MonteLi&:. d'Orange. Noa, ]^
Mvj.
'^7^ HiST. LiTTéRAXRE
» n'ai rien vu de fi accompli. Je feroiff.
» roi de France & d^Angleterre , que je
» quirterois ces deux royaumes pour la
» fervir. «
Il dit dans une autre chanfon i
» Je ne croyois pas qu'Amour pût
y> jamais me dominer , ni qu'aucune da-
» me pût me tenir en fa puiffance. Mais
36- la jeunefîe & la beauté, la figure ai-
» mable , les difcours enjoués & enchaa^
» teurs de mon Bel-cavalier m'ont appri-
» voifc. Lorfqu un cœur dur s'adoucit
» par amour , il fait mieux aimer qu'un
» cœurnatureilement tendre. Celle que
» j'aime eft la plus belle, eft la plus efti-
3p mable des dames. Je n'y trouve rien à;
» ajouter ni à retrancher. Courtoife ,
» gaie , avenante , remplie d'honneur ,
3» fâchant quand il le faut être fage , ôc
» quand il le feut être folle , il ne lui
» manq^ue aucune perfeâ:ioa. • • • • Que;
» Dieu. m'en faffe obtenir la conquête!'
» Je crains , madame, de ne. point atteins?
DES Troubadours. 277
* dre à la félicité où j'afpire : car avec
» des vues trop élevées , on rifque d'être
» précipité de plus haut. • • . Vous avez
» tout , excepté merci ; & c'efl: merci
»que je vous demande. Bonne dame,
3» ne croyez pas les envieux qui médifent
a» de moi. a
En effet , les médifans lui firent tort,.
comme nous le verrons dans la fuite.
Cette pièce fut apparemment compofée.'
lorfqu'ils commençoient à répandre des.
nuages de mauvais augure.
Voici vin poëme en l'honneur de fa*
maîtrefle, plus intéreflant par Tinven-
tion „ par les images , & par le ftyle ,.
que toutes les autres pièces. Ceft: un?
tableau vraiment poétiq^ue , où des traits
du génie fe'font remarquer. Il a pour-
titre Lo carros ^ faifant allufion à Tufage
établi alors en Italie , d'arborer fur um
chariot le principal étendard : les corn-
battans n'avoient rien plus à cœur , lés
lins (jue de défendre ce chariot ,. & Is^
^S HiST. LlTTiRATREF
autres que de. s'en rendre maîtres. L'ideè^
d'une guerre, entreprife par jaloufie ,
contre l'héroïne du troubadour , &-fou*
tenue avec gloire , paroîtra moins fur-
prenante, fi Ton fe rappelle comment
"Bd'- cavalier favoit manier les armes.
» Les dames de cepays veulenrcom-
^ mencer une méchante guerre, à Texem-
» pie des vilains ( des payfans ) qui fe
» révoltent contre leur feigneur. Elles
» veulent, foit en plaijie , foit en mon--
stagne, conftruireun château avec dQ5
» tours. Car l'honneur de madame Béa-
» trix, amoureufe de la gloire, s'eft tel-
»lement élevé au-deffus d'elles , que
» toutes font réfolues d'élever étendard >
30 guerre , feu , fumée & pouffière.
» Déjà la Commune s'afîemble pour»
» faire des; murs d>c des foffés. Les vieilles
» accourent au fignal , furieufes d'avoir-
»perduleur jeunefTe^ leur beauté -& leur
«mérite. Que de joutes la fille du mar-
» quts.d'Efte.n'aura-t-elle pas à fautemî;?^:'
DES Troubadours. 275^
» car elle eft en pofTeflion de toutes les
» courtoifies Si vertus : elle ne veut pas
» plus refter empaixque fonpere, quand
» une fois il fe trouve au convbat.
» Les dames de Verceil ont defTein de
» venir à l'armée. Agnès de Lantu 2%
»de Vintimille s'eniprefle de recouvrer
ay'fon honneur. Elles accourent en cette
» ville , qu'elles nomment Troie. Mada-r
» me de Savoie, en a reçu le gouverne-^
» ment.
j'Dles veulent que Béatrix leur ren-
»'de la jeunefTe par de-la le mont Cénis*.
» Les comtefles invitent la nouvelle
30 -ville à guerroyer fans ceffe la dame .%
» qui eft fi belle & fi bonne , qui leur
» ôte la beauté , & dont le teint eft in-
» comparable.
» La gouvernante annonce fièrement
» qu'elle donnera bataille. Elle fonne la
» cloche. La vieille Commune avance en
» hâte. Madame de Savoie a (ligne à
«chacune fon ppfie. EUefe plaint que
'S.So HîST. LITTÉRAIRE
» madame Béatrix eft devenue maîtreflô
» fouveraine de tout ce que la Com-
» mune pofledoit ; elle dk que fi elle ne
» le rend pas , û y aura bien du fang,
» répandu»
9 » Toutes leurs forces font raffemblées»
» Elles fortent de la ville ; elles font mar*
» cher le chariot qui porte leur éten-
» dard 5 elles s'arment de cuirafTes & de
» carquois. Le combat commence. O»
» ne doute pomt que Béatrix ne perde
» bientôt toute fa gloire. Mais fuffent-
» elles quatre contre une , elles n'y ga*
» gnèront rien.
» Les voilà qmi font tendre engins y.
» trébuchets & mangonaux. Elles allu-
» ment le feu grégeois , font voler des
3> dards, fapent les murs avec des béliers»
3» L'héroïna aux nobles manières ne veut
» pas fe rendre,
» Elle, monte à cheval , armée de fa
» feule vaillance , fans ©uiralTe ni pour-
n point. Elle ie précipite dans 1^ mêléa^
DES Troubadours. 22t
* portant une mort certaine à quiconque
» fe préfente. Elle ferre fes ennemies ,
» les frappe impétueufement , les met en
» déroute. La vieille Commune eft cont
» ternée. Béatrix les pourfuit jufques
» dans leur Troie , & les y enferme. «
Plus de tels éloges étoient agréables
à la princeffe , plus les envieux du trou-
badour s'efforçoient de le ruiner dans
fon efprit. On connoit la perfide adrefle
des courtifans , pour faifir un endroit
foi&le où ils puifTent porter le coup fataU
La vanité domine la plupart des fem-
mes, & qu€ ne peut-^lle pas au fein dô
la cour ? C'eft le reffort qu'ils mirent en
jeu. En préfence de toutes les dames , ils
dirent à Béatrix : » Qui eft donc ce
» Rambaud de Vaqueiras , quoique 1©
» marquis l'ait fait chevalier, pour aimer
» fi haute dame quç vous êtes ? Sachez
•c que cela ne fait honneur ni à vous nî
» au marquis ? a Enfin , félon le langage
naïf de rhiftorien provençal, tant médà^
'a22 HiST. LITTiRAlRïr
Yent àt côté Gr (ToMtre ^ comme font fei
méchantes gens j que madame BéatriX'
s'en courrouça contre Ramhaud* Et quand^
il la prioit cH amour &* lui crioït merci >
«I/e rCentendoit pi3int fes prières : au con^
traire j lui dïfoit qu'il devoit porter fou
amour à d'autres dames qui fujjènt faites
pour lui .^ ù' quelle n aur oit jamais autrQ
êhofe à lui dire
Le bonheur de Vaquelras fe diffipe
comme un fonge. Un- noir chagrin le.
dévore. Il cefTe de chanter Tamour; &
le dépit lui diâre ce firvente injurieux
contre le beau fexe :
» Soyez beau, gentil, généreux, &
g» ne foyez pas riche : toutes vos bonnes
» qualités ne vous ferviront de rien> . • •
» Mais avec de l'argent , un homme de
» la plus vile efpèce , méchant, puant,.
» fera bien venu auprès des dames. Elles
30 me feroient toute forte de careiTes &
a» d'embrafTades , que je ne voudrois aur-
» cun commerce, avec ces femmes, fauf-
REs Troubadours. 28^
» fes , que Dieu confonde. . • • . Je n'aî
» pas les femmes en haine ; & qu'on ne
»• croie point que je me plaife à en dire
» du mal. Je foufFre de les voir prodL.-
» guer leui*s charmes à gens qui en font
» indignes. . . . . Auiïi dès que je pourrai
»'forrir de leurs mains , je n'y retournerai
» pas de fi tôt. ce
Dans quelques autres pièces, le troa-i^^
badour fe plaint avec amertume de rin^
fidélité dont il accufe fa dame. De telles
injures paroilTent impardonnables. La
réconciliation fe fit néanmoins avec uns
fîngulicre facilité.
A, la cour du marquis Boniface arri-
vèrent deux jongleurs de France , qui
jouoient parfaitement du violon.Un jour
qu'ifs exécutèrent une Jlampide ^ dont
tout le monde fut enchanté , Vaquei-
ras, loin de partager le plaifir com^
mun , demeuroit plongé: dans la-triftefTe.
30- Qu'avez-vous , feigneur Rambaud , lui
2? dit Boniface? Pourquoi ne pas vou§
'284 HiST. LITTÉRAIRE
» réjouir à entendre de jfî beaux airs , &
» à voir une fi belle dame qu'eft ma
» fœur , la plus brave du monde , & qui
» vous a retenu pour fon ferviteur? a — .
Je nai pas fujet d'être joyeux ^ répon-
dit-il féchement. Le marquis en favoic
la raifon. Réfolu de lui rendre le repos
& la joie ,, il dit à fa fœur : » Pour l'a- ^
»mour de moi & de toute la compa-
» gnie , je veux que vous daigniez prier
» Rambaud de s'égayer pour (amour de '
» vous, de fe réjouir & de chanter com-
» me il faifoit auparavant. « On voit que
la galanterie du poète n étoit point de
nature à exciter les foupçons. La dame
fe rendit complaifante aux vœux du
marquis.
Vaqueiras , encore plus docile aux
ordres de fa maîtreffe , compofa une
chanfon qu'elle lui avoit demandée. Les
couplets en font de dix-huit vers , dont
plufieurs de deux fyllabes, & qui riment
tous , excepté trois > en a muet» On lui
DES Troubadours. 283?)
donne le nom de ftampide ^ dont il ne
refte que cet exemple. L'air étoit le
même qu'avoient joué les jongleurs»
Voici la fubftance de cette chanfon :
33 Le premier de mai & les rians apa-
i3 nages ne peuvent me plaire , tant que
» je ne recevrai point de votre part un
3> joyeux meffager, qui faffe mourir de
3> rage les jaloux. Ne les faites pas rire*
» je vous prie , à mes dépens. Je ne fur-
33 vivrois point au jour funefte que je
33 vous aurois perdue ? Mais comment
33 vous perdre , fans vous avoir ? Je n ai
» jamais fait que vous aimer , vous défî-
33 rer & vous craindre. <c II fait enfuite
les plus grands éloges de fon Bel-cavalkrj^
& lui jure l'amour le plus ardent.
Ces aventures précédèrent Tan 1204;
époque ou va s'ouvrir une fcène qui in-
térefTe encore davantage.
Innocent III , dont nous avons ra-
conté ailleurs les entreprifes contre lé
malheureux comte de Touloufe , faifoit
'2t6 HiST. LITTéRAIRS
prêcher en France une croifade contre
Iqs Turcs. Le comte de Champagne en
devoit être le chef. Il m^ourut. On chai-
fit pour lui fuccéder le duc de Bourgo-
gne & le comte de Bar ; mais l'un &
l'autre ayant refufé , on eut recours au
marquis de Montferrat. Frère du fameux
•Conrad , qui , dans les c^roifades précé-
fientes, étoit devenu prince deTyr, &
avoit été proclamé roi de Jérufalem peu
<de jours avant fa mort , Boniface devoit
être porté plus qu'un autre à cette expé-
dition. Il accepta le commandement,
pafTa en France où il prit la croix , &
concerta l'entreprife avec les principaux
^igneurs du pays.
Le troubadour faifit Foccafion de cé-
lébrer fon protedeur. L'enthoufiafme
des croifades femble refpirer dans (a
pièce :
» On peut voir maintenant que Dieu
» fe plaît à récompenfer les bons. Il a
^ élevé la gloire du marquis de Mont-
»Es Troubadours. 2Î7
^ ferrât , il haut par delTus les plus bra-
* ves , que les croifés de France & de
» Champagne l'ont d43mandé au ciel ,
» comme le meilleur de tous pour recou-
:ï> vrer le fépulcre. Ce preux marquis ,
» Dieu lui a donné de courageux vaf-
35 faux , de grandes terres , de grandes
» richeffes , pour lui aifurer plus de fuc-
» ces • • « .
» Celui qui fit Tair , le ciel , la terre j
aa la mer , le chaud , le froid , le vent ,
» la pluie de le tonnerre , veut que nous
a» pafîîons tous la mer à fa fuite ; comme
ai. Gui, Gafpard & Melchior ^ allèrent à
»o Bethléem , où les Turcs nous enlèvent
V plaines & montagnes , fans que Dieu
w dife un mot. . • . Puiffe S. Nicolas gui-
>? der notre âotte ! Que les Champenois
» dreflent leur bannière. Que le marquis
«crie Momferrat; que le comte Bau-
* Ceft ainfî qu'on appeloit alors les trois
^ages*
!288 HiST. LITTÉRAIRE
w douin crie Flandre ^. Que chacuJÎ
» frappe fî rudement qu il brife lances
yy & épées. Nous aurons bientôt mis les
»> Turcs en déroute Que le vail-
M lant ro^ d'Efpagne faffe des conquêtes
» fur les Maures , tandis que le marquis
>3 tiendra la campagne & fera des fiéges
» contre le foudan.
» Bel- cavalier,, pour qui je fais de»
>3 airs & des paroles , je ne fais Ci pour
» vous je prendrai ou quitterai la croix.
»> Car vous me plaifez tant quand je
5> vous vois! & je fuis il affligé, quand
3> je ne vous vois pas ! «
Rarement l'amour affoibliffoit Tardeui:
militaire , furtout dans les occafions de
croifades : il excitoit plutôt les guerriers
à fe montrer dignes de leurs dames par
de grands exploits. Vaqueiras fut cepen-
* Baudouin , comte de Flandre , étoit un des
principaux croiles. Il fut élu empereur , après
la prilè de Conflantinople.
danr
^ant fâché, félon riiiflorien, de s'embar-
quer avec le marquis. Il fouhaitoit ref-
ter auprès de Béatrix ; & il ne s'éloi-
gna que parce qu il y auroit eu de la
honte à refufer. Du refte,on connoîtroit
mal le cœur humain , fi Ton croyoit les
héros exemts de foibleffes.
Cette guerre ,l"anâ:ifiée par les erreurs
du fiècle, déshonora le nom chrétien par
la prife de Conftantinople , au lieu de
ruiner la puifTance des mufulmans. Les
croifés partagèrent en 1204 leurs con-
quêtes. Le marquis de Montferrat eut le
royaume de Salonique & l'île de Can-
die. Il enrichit Rambaud de Vaqueiras »
qui toujours occupé de fa belle Béa-
trix , chanta ainfi fes regrets défefpé-
rans:
» Que me fervent mes conquêtes ^
»> mes richeffes & ma gloire ? Je m'efti-
» mois bien plus riche , lorfqu'amant
9» fidelle , j'étois aimé. Je ne connois
m d'autre plaiGr que celui d'amour. Inu-
Tome I. N
2pO HiST. LIT TER AH RE
»3 tiîement ai -je de grands biens , dd
33 grandes terres. Plus ma puillance de
» ma richeflfe augmentent , plus je fens
35 de douleur au fond de i'ame , éloigné
» de mon Bel- ca\- aller, ec
Une longue pièce très curieu-fe , que
Ton va lire , donnera cependant lieu de
foupçonner le troubadour d'avoir eu
peu de défintérelTement. Il vante Tes fer-
vices au marquis, en homme qui folli-
Cite de nouvelles récompenfes. L'éloge
de l'un & de l'autre efl: tourné d'une
manière fi naïve, & revêtu d'images fi
neuves pour nous , que je con-nois peu
de morceaux plus dignes de cette hit
toire.
33 Vaillant marquis, feigneurde Mont-
ai ferrât , je remercie Dieu dont vous
33 avez reçu tant d'honneur. Car nul
«chrétien, portant couronne, n'a pluis
33 conquis , plus dépenfé , plus donné
» que vous. En vous , j'ai trouvé un bon
?? feigneur , qui pi'ainourri, équipé, élevé
Î5ES Troubadours. 2pt
n d'un bas état allez haut ; qui de riea
93 m'a fait un chevalier prifé , agréé en
» cour & loué des dames. Je vous ai
t» fervi de bonne foi & de bon cœur. Ea
*> maints bons lieux , j'ai courtifé les
5> dames avec vous. J'ai avec vous che-
0* vauché en maintes guerres. J'y ai per-
» du & gagné , reçu & donné des
» coups Je vous ai aidé à conqué-
»3 rir des empires , royaumes , duchés ^
» terres étrangères , îles & comtés ; à
» prendre des princes & des rois, à vain-
aï cre chevaliers armés , à forcer villes
» & palais. Avec vous , j'ai chafTé 1 em-
» pereur de Romanie , que vous avez
» dépouillé pour donner l'empire à un
ï> autre '^ Et fi par vous je n'étois élevé
» en grande richeffe, il ne paroîtroit pas
» que j*eufle été avec vous , ni que je
*^ L'empereur de Romanie étoit Alexis Mur-
zuphle. Les croises donnèrent l'empire au corn-»
te de Flandre.
Nij
'S.^2 HiST. LITTÉRAIRIÉ^
»> VOUS eufle fervi. Vous favcz , £elgneui
8> marquis , que c'eft la pure vérité. «
3> Quand nous aflaillions autrefois
» Azaiilrigo *, quatfe cents chevaliers
» vous pourfuivoient à force d'éperons.
» Avec dix compagnons feulement, vous
93 retournâtes fur eux ; & ils vous crai*»
03 gnirent plus qu^ la grue ne craint le
«> faucon. J'allai à vous , que vous aviez
^ grand befoin de moi. Nous relevâmes
S3 le marquis Albert qu^on avoit défar-
w çonné. J'ai été en dures prifons , pour
53 vous avoir utilement fervi dans vos
9p guerres. Pour vous , j'ai livré beau-
p> coup d'afïauts , brûlé nombre de mai^-
99 fons , fait quantité de bons coups. Et
p vous le favez , je n'en ai guère été
03 bien payé. A Mefîîne, je vous couvris
!» de mon manteau : je vins bien à pro-
V* ■ ' " ' - ' - I ■■
'^ Nom de lieu inconnu. Le marquis Bonifacç
iH-yolt fôutenu une longue guerre contre la ville
jd'Afti. Notre poète fait , fans doute , allufioq
^ux éyénemens de cette guerre.
Ï>ES TkOUBAÛOURS-. ^^^i
^ pGS au eombat , dans k tems que
s> vous aviez au vifage & à la poitrine
a» carreaux , lances , Pïèches , épéès &
» coutelas. Et quand vous prîtes Ron-
» daiïb , Paterno , Palerme , Calatagiro ^y
» &G ; je fus le premier fous votre bart-
» nière» «
o> Puis quand vous allâtes à la croi-'
» fade , je n'avois point envie , Dieu m&
» le pardonne, de palier outre mer. Mais
30 pour me rendre à vos inftances , je^
» pris la croix & fis ma confeflion •...*!
33 J'allai fous votre étendard vers Bla--
» querne ^ "^^ ; je portai des armes telles
» qu un Brabançon ^ ^ ^, Je combattis fut
^ Après la mort de Tancrède , dernier ro*
de Sicile , de race normande , l'empereur Hen--
ri VI enleva ce royaume au fils de Tancrèdca^
"Le marquis deMontferrat fèrvit utilement i'em.»T
pereur dans cette guerre,
* * Palais à Conftantinople,
*** Les Brabançons étoient peiamment ar-r
Niij.
i25?4 HiST. LlTXéRAIRîS
33 le perron au-deflbus de la tour , &c je
» fus blefle au travers de mon armure.
©5 Je combattis fi près du palais , que le
33 félon empereur grec fut abattu , ce
•9 méchant , qui avoit tué fon frère en
» trahifon. Quand il vit la fumée & la
3> flamme , les murailles percées en plu-
»3 fieurs endroits -, quand il vous vit dans
30 la campagne combattre à outrance ,
PD gaiement & fans vous épargner, (vous
» n'étiez qu'un contre cent ; ) quand il
9> vit le comte de Flandre, les François ^
3> Bretons , Allemans , Lombards, Bour-
» guignons , Efpagnols , Gafcons <k Pro-
» vençaux , tous en bataille , infanterie
» & cavalerie ; cet empereur , ayant le
33 cœur aux talons , Tes vils Grecs fe fau-
» vant de toutes leurs forces , fans tour-
93 ner bride pendant plus d'une lieue i
» nous les pourfuivîmes comme le loup
» fait l'agneau. C'étoient des aiglons Se
3» nous des autours. L'empereur s'enfuit
» à la dérobée , nous laiflant le palais de
DES Troubadours. 2pff
ï» Bucaléon * , & fa fille fi gentille. Vous
» favez , & tous ceux qui font avec vous
» le favent , que je ne dis pas un mot que
» de vrai. J'ajoute que votre renommée
» s'eft tellement accrue par mes vers &
» mes chanfons , qu'elle ira jufqu'à la
» dernière poftérité. Lorfque bon vaflal
3>fert un bon feigneur, il lui en revient
33 honneur & récompenfe.C'eft pourquoi
» j'attends de vous bon profit & bons
>3 préfens. ec
' 33 Seigneur marquis , je veux vous
4> rappeler tous les hauts faits de vos
» premières campagnes. Donner des lé-
sa çons efî: notre devoir ; & les faits écla-^
i3 tans de votre jeuneffe doivent fervic
» d mftrudion à ceux, qui voudront en-
» trer dans le chemin de la gloire. Votre
» bravoure vous éleva tant , qu'on vous
33 loua comme feigneur, & m^oi , comme
» bachelier. « ^
* Palais de Coniîantinople , félon Ducange,
Ni
IV
£p5 HiST. LiTTéKAlRB
w Souvenez -VOUS de mon attache*
» ment pafle , des grandes adions que
aï nous fîmes fur mer , lorfqu'au milieu
3> du fouper , vous enlevâtes du plus fort
w retranchement , au marquis Malafpina,
» la dame Soldina : vous la donnâtes à
» Poncet d'Aquilane , qui étoit au lit
w> malade d'amour pour elle. Qu'il voua
93 fouvienne du jongleur Aimonet , qui
33 vous apporta des nouvelles de Jaco-
»3 bina, qu'on vouloit emmener en Sar-
» daigne pour la marier malgré elle :
M qu'il vous fouvienne comme elle voua
>3 embraffa en prenant congé, de vous ,
>3 & vous priant d'une manière fi tou-
55 chante de la défendre contre l'injudice
» de fon oncle. Vous fîtes monter à che-
33 val cinq écuyers , des meilleurs. Nous
» courûmes la nuit , après fouper ; moi-
3»s> même je l'enlevai du parc , & tout le
33 monde pouffa de grands cris. Des fan-»
38 taffuis & des cavaliers nous pourfuivL-
» rent > nous prîmes auâîtôt le parti de,
us s Troubadours. ^^«7,
î^nous fauver. Nous pendons être horS
3ï de péril , quand nous voilà attaques^
»> par eeux de Pife. Voyant tant de che-
» valiers nous ferrer de près, tant d'écus^
« briller , tant de bannières voltiger am
3> vent; il ne faut pas demander fi nous"-
3> eûmes peur. Nous nous cachâmes en.-
» tre Albergue & Final Là nous enten-:
w dîmes de toutes parts fonner cornets
» & clairons , &. crier maints fignaux»
» Nous reftâmes deux jours fans boire
35 nimanger. Nous en allant le troifièm^s
» jour , nous rencontrâmes au pafTag©
« douze voleurs ; & nous ne faviong-
» quel parti prendre : car on ne pou voie
» les attaquer à cheval. J'allai contre eux
3> à çied. Je reçus un coup de lance 5,
>î mais j'en bleiTai trois ou quatre , 8c
» leur fis tourner le. dos à tous. Mes com«-
« pagnons me joignirait ; nous forçâ--
» mes les voleurs d'abandonner le paÊ
» fage ; & alors vous pûtes paflêr ^m
33 furetét €5.
2^Ê HlST. LITTÉRAIRE^
3i II vous fouvient fans doute comme
» nous dînâmes gaiement , quoique nous
9> euilions peu à manger , n* ayant qu'un
5> feul pain , & rien à boire. Le foir nous
35 arrivâmes à Nice chez Puiclair.^Il
* nous reçut avec tant de joie /que fî
T> vous eufîiez voulu , il vous auroit fait
» coucher avec fa fille Aiglete ,. au beau
33 vifage. Vous le matin , comme boit^
» feigneur & brave baron , vous donna-
3> tes en mariage Aigîete à Gui Adhé-
ra mar de Monteil ; vous donnâtes de
» même à Anfelme Jacobina , & lui fîtes
3> recouvrer fon comté de Vintimille, en
w dépit de fon oncle qui l'en vouloir
» dépouiller, ce
33 Si f entreprenols , feigneur , de ra-
30 conter toutes vos grandes actions ,
33 dont je fus témoin , nous pourrions
» être ennuyés Tun & l'autre , moi de
>3 dire , & vous d'entendre. Plus de cent
oi pucelles vous ai-je vu marier à des
» comtes , à des marquis , &: à des ba-:
DES Troubadour?, spp
»3 rons de haut rang , fans que jamais
»> jeuneife vous fît pécher avec aucune^
» Plus de cent chevaliers vous ai-je vu
» établir par don de fief, & cent autres
» pareillement détruire & ruiner; éle»^
s» vant les bons, abaiffant les faux & les
» mauvais. Tant de veuves Se tant d'or-
» phelins vous ai-je vu confoler , 8c
» tant de malheureux fecourir , quiîs
» devroient vous mener en paradis , fi
» par merci on y peut entrer. Jamais
» homme digne de grâce ne fut refufé;^
» quand il vous la demanda. Et pour
» dire vrai , Alexandre vous laifTa , feî—
»gneur, fa généro(îté ; Roland , le dou:-
33 zième pair , fon courage ; & le preux
» Berard , fa galanterie & fon bea\*
» parler. Dans votre aimable couf.^
30 régnent toutes les vertus , la magni-^
w> ficence des habits & la bonté des
» armes, les trompettes , les jeux , les;
» violons 8c les chanfons. Etjr.mais ne
»vous plut portier, q^uand vous étiez «
Kvi
200 HrST. LITTÉRAIRE
aï table , comme en ont les riches ava^
» ricieux. ce
3> Je puis me vanter, feigneur, que
» j'ai fu me bien conduire dans votre
» cour, donner, fervir, être complaifant
»3 & difcret. Je n'ofFenfai jamais perfon*
» ne; & nul ne peut me; reprocher que
»> jamais en guerre je voulufle m'éloi-
>î gner de vous , au que j'aie craint la
:»> mort, tant qu'il s'agiflbit de travailler
55 pour votre gloire. Tout le détail de
=> votre vie m'étant connu , vous devez
» me faire plus de bien qu'à tout autre*
a» Et cela eft julle , feigneur marquisv-
33 Vous trouverez en mol témoin , cher
35 valier & jongleur. «
Un ledeur attentif peut faire beau^
coup de réHexions fur ce morceau. Il y
©bfervera , outre. les traits qui caradéri*
fent les anciennes mœurs , autant d'à--
dreffe que de. fimplicité. L'éloge du
marquis rend excufable celui du trouba-
dour. Rarement oferoit-on aujourd'hui
teES TRaUBADOURS'. 3of
îc louer foi-méme de la forte , quancf
même on le pourroit avec juftice. Mais
on ramperoit davantage , on demande^
roit avec baflefTe : & je doute qu'on en
fut plus digne de, faveur. Ceft ainfi qu«
dans Homère , les héros vantent leurs
adions, leur mérite, de s'en font un titre
pour demander ce qu'ils fe croient dû»
Le marquis de Montferrat mourut
€n I207, d^^s un combat contre les
Turcs y laiîTant le Montferrat à Guillau-
me fon fils aîné, & le royaume de Salo*
nique , à Démétrius fon cadet. Nous;
ignorons fiRambauddeVaqueiras mou-
rut avant ou après luii
Dans une chanfon de ce.poëte ^ où il
fc plaint des rigueurs de fa maîtreife, ]^
trouve un couplet remarquable:
» Le jour qu'amour fit choix de nous
33 deux, votre beauté m'infpira la fierté
?» du paonîorfqu ilcontempleles couleurs
M de fon plumage , & que tout orgueil
» kux il grimpe au haut àQs murs ; ill^
502 HîST. LITTÈRAÎR^
» conferve cette fierté , jufqu'à ce qire;
3» baiffant la tête , il voie fes pieds. Ainfi
» les doux fembîans de ma dame m'en-"
» fient de vanité & de joie , jufqu'à ce
3> qu elle me falTe la guerre par un non» c^
I^Es Troubadouks. 5031
X X V.
LE DAUPHIN D'AUVEPvGNE
& L'ÉVÊQUE DE CLERMONT.
JL/'gu eft venu le titre de Dauphin i
& comment de la maifon de Vienne
s'eft-il tranfmiR à celle d'Auvergne ? Ces
quellions intéreiTent peu l'hiftoire de^
troubadours ; mais la nature de notre
ouvrage nous permet de les éclaircir er?
peu de mots.
Les tournois , où chaque feigneujf
portoit fur fon écu une marque diftinc-
tive, donnèrent lieu probablement aue
titre dont il s'agit. Un eom.te d'Alboi*
avoit pris un dauphin pour emblème. II
fe fignala dans les tournois. On vantoic
le chevalier du dauphin. L'ufage préva-*
lut bientôt de l'appeler fimplement le
Dauphin ; & ce nom célèbre devint um
titre de dignité pour fes defcendans». H
504 îîlST. LÎTTÉKAIRS:
paiïk dans la maifon d'Auvergne, felorr
Balufe & Charier"*'', par une fille de Guî-
fues III, comte' d'Albon& de Viennev
qui époufa Guillaume. VU, comte d'Aa-
vergne. Celui-ci ayant été dépolTéda
contre Te di*oit dé repréfentation , par
Guillaume VIII, fon oncle., n'eut qu'un.
apaiTiage confidérable , qu'il tranfmit à fa
poftérité ; fon fils porta le premier la
nom de Dauphin, & ce titre nouveau:
diftingua fa branche de celle de. Guil-r
laumeVIII.
Le Dauphin d'Auvergne:
fiffi le même troubadour dont nous avons-
déjà parlé, dans l'article de Richard, roB
d'Angleterre, Oh a vu leurs querelles^
& les pièces qu!ils écrivirent l'un contrei
l'autre. Nos manufcrits nous fourniffentr
d'autres faits & d'autres morceaux cur
rieux..
* Balufe , Hiff. £duya^ne ,• Charier , Wj%
DES TrOUB'ADOURS. JOj^
Ils repréfentent k dauphin comme un
chevalier accompli ; le meilleur en armes
& en amour ; le plus courtois , le plus
fenfé; qui fut le mieux compofer des fir-
ventes, des couplets, des airs Se des ten-
fons ; qui parloit enfin avec le plus de
jugement & de grâce. Émule & protec-
teur des pactes, ils les attiroit en foule
auprès de lui , les honoroit, lercombloit
de biens. Hugues Brunet, Pierre d'Au-
vergne & Perdigon eurent beaucoup de
part à fes faveurs.
La fageffe que lui attribue l'hiftorien
provençal , ne s'accorde ni av«c. uns
prodigalité ruineufe , ni avec une injufte
rapacité. Cependant, après avoir perdu
en profufions plus de îa moitié de fes
biens, il en recouvra ou en amaffa, dic-on,
davantage par fon adrelTe & fon avarice*
La magnificence dont il s'étoit fait trop
d'honneur , le eonduifit à un excès dé5 ho-,
porant: car les mœurs d'alors flétriffoientj,
iurtout Ta varice, ^ fembloient mtttse-
5o5 HiST. LITTéRArRff
îa prodigalité la plus folle au premlet
rang des vertus.
Voici , félon dos manuferits , une^
preuve de la lé/rne de ce Prince. Il étolt
amoureux d'une dame nommée Marina ,
qui ayant demandé un jour au bailli de
fon amant, du lard pour fricalTer des
œufs , ne reçut que la moitié d'un jam-
bon. CrSt la matière d'une violente in-
vective.
L'évêque de Clermont , frère du
comte Gui coufln du dauphin j génie
fatîrique de turbulent , fit un couplet
pour relever ce trait de léfine avec ai-
greur. Le dauphin , bîeiTé au vif, fe ven-
gea en poëte furieux. Il chanfonna l'é-
vêque à fon tour , lui reprochant (es
amours avec une femme , dont il Taccufe
d*avoir fait affailiner le mari, & ajou-
tant que , s^il n'étoit retenu par d'autres
motifs , il îueroit volontiers un évêque
.extravagant.
Quelque nouvelle fatire du prélat prcn
DES Troubadours, jo^f
«Juifît le même effet que la première. Le
dauphin ripofta par un fîrvente terrible ,
où il lui reproche de refufer la fépul-
ture à fes meilleurs amis, fi on ne le paye
graffement ; d'exiger des riches mille fous
pour une bière , & d'employer le tribut
qu'il lève fur les morts à prolonger la
guerre contre le roi. Il prie Dieu de le
haïr , autant que Tévêque aime l'Angle-
terre. C'eft par des trahifons qu'il a re-
connu, ajoute-t-il, les bontés du roi de
France , qui lui avoit promis de le tirer
de l'état de frère religieux "* , pour l'é-
lever en dignité. Eft-il étonnant qu'il
manque aux rois & aux feigneurs , puif^
qu il^ manque à Dieu & à fa profeflTion?
L'envoi porte que le prélat médit de lui,
tandis que lui il refpede le caractère du
prélat; fans quoi il diroit tant de chofes ,
quon le dépouilleroit de fon évêché^
Quel refpeâ: pour le caraétère épifcopalt
* Il étQÏt chanoine d*i^utim.
508 HiST. LlTTéaAïïlE
Il affuroit au commencement de ïé
pièce , qu'il attendolr impatiemment le
légat, pour faire dépofer 1 evêque. Dans
rivrelTe de la paillon , rien n'efl plus»
facile que de fe démentir foi-même.
Du refte , Robert évêque de Cler-
mont , méritoit par fa conduite de très-
grands reproches. Brouillé avec fon frère
le comte Gui , vraifemblablement paixe
que ce dernier avoit abandonné le roL
d'Angleterre pour fervir Pfiilippe.-Au--
gufte , il faccagea les terres , & ne man-
qua pas d'y lancer un interdit général ^
plus funefte fouvent qm tes armes. Le
comte recourut au pape Innocent IIL
L'archevêque de Narbonne eut commit-
lion de lui rendre jiiftice. Après une-
courte réconciliation en 1 15)5) , les ani-
înofités & les violences fe ranimèrent
entre les deux frères. Le pape & Phi*^
lîppe- Augufte , avec toute leur autorité»
purent peine à en arrêter le cours.
Nous avons deux autres pièces dci
OT.S TROlTBABÔtrRS. JO^
j^rélat contre fon frère. Dans lune adref-
fée au tro jbadour Pierre de Maenzac , il
iiit que tout le inonde feroit perdu , fi
le pouvoir du comte égaîoit fon envie
de cuire. » Je ne fais combien de fots 3c
w d^ignorans , ajoute- t-il à la fin , me di-
*» fent des folies. Et fi 1^ bon roi Philippe
» ne s'en mêloit , tel chante contre moi ^
p qui en pleureroit bien. «
Dans la féconde : » Le comte veut
<& enfeigner à un évêque â donner des
» bénédiâiioiîs. Il feroit mieux d'appren-
» dre lui-même à jouter dan5 un tour-
» noi : car je ne crois pas qu'il en ait
«> jamais vu aucun • . • • Plût à Dieu que je
» vécuffe en honneur, jufqu'àce qu'il fur*
» palTe Roland en bravoure. «
Revenons au dauphin d'Auvergne. Il
fembloit né pour les querelles : il en eut
une honteufe avec Pierre Pélifîier , bour-
geois de la vicomte de Turenne , dont
ilîiftorien provençal vante le courage i
la libéralité & la courtoifie. Ce bour-f
5IO îIîST. LïTTill AIRE
^eois acquit une confîdération au-delTus
de Ton état; vrai phénomène dans les
iiècles ail le peuple n'avoit guère que
.raviliffement en partage. Le vicomte de
Turenne le fit bailli de toutes fes terres.
Cétoit un emploi confidérable , exercé
ordinairement par les nobles. Le bailli
^iTembloit les milices du reffort , publioit
les ordres du feigneur, en pourfuivoit
Texécution , faifoit la recette c e tous les
idroits du domaine , pafToit inveftiturç
^ux acquéreurs, leur faifoit rendre hom::
ïnage , &c. Il gouvernoit comme un
îniniftre.
Le dauphin d'Auvergne , -alors amou-
reux de la fille du vicomte , avoit befoin
des fervices de Péliflîer. Il le trouva pré-
venant & généreux: il empruntoit de lui,
lorfqu'il venoit voir fa maîtrefle ; mais
empruntoit fans reftituer. Péliflîer de-
inanda enfin l'argent qui lui étoit dû.
Le dauphin affecla de méconnoître (es
Services, & cefla de fréquenter la maifoa
DES Troubadours. 211^
ïlu vicomte , fans doute pour n'avoir pas ,
à rougir de fes dettes ou à les payer*
Ceft ce que lui reproche le bailli dans
tin couplet, en ces termes:
» Je mande de ordonne au dauphin
» de ne quitter fa maifon , & d y manger
» beaucoup , de peur qu'il ne maigrifTe.
» Perfonne ne fait manquer plus indigne-
» ment à. un ami. Quand il a eu tiré in-
y> tércts Se capital , les meffagers & les
» couriers ont ceffé d'aller ; plus de let-
» très ni de billets depuis long-tems. On
?» ne tint jamais plus mal fes promefles.
7> Mais il eft jeune ; il fe corrigera. «
Une réponfe groflîère du dauphin fut
tout le fruit de cette chanfon. Il répliqua
ainfi:
» Vilain courtois, (pour lui reprocher
fa naififance & fes airs de noblelTe , )
» vilain courtois, après avoir dépenfé en
» folies & en débauches ce que vous a
7> laiffé votre père , croyez-vous donc
» q[ue 4^ vous enrichirai de mon bien ^
$12 HiST. LITTiRAlRÉ
» en dépit de Dieu qui vous fit un foii
» de nature ? Par ma foi , je vous jure
» que vous n'aurez rien de moi. Aller
» demander l'aumône comme un pèlerin.
» Demandez-la en aveugle , Se cliantez
» contre ceux qui vous la refufent. «
Ce ton de grofîîèreté , fi propre à
faire fentir combien la politefTe a changé
les mœurs , fe trouve encore plus cho-
quant dans deux fatires du dauphin con-
tre des jongleurs. On n en fupporteroit
pas même l'extrait.
Le dauphin d'Auvergne mourut en
[f 234, ainfi que Tévêque de Clermont.
devenu archevêque de Lyon en 122J»
Noftradamus ne les a connus ni l'un ni
ïautre*
XXYI.
bEs Tkoubadours. 5:13;
XXVI.
BERTRAND DE LA TOUR.
U N couplet du dauphin d'Auvergne
contre BEiiTiiAND de laTour,
& fa réponfe au dauphin , font toute la
matière de cet article. Ce font des repro-
ches mutuels fur leur façon de vivre.
Le premier reproche au fécond ,
qu ayant été riche, puilTant, valeureux,
eftimé , & ayant voyagé loin de fon
pays, il fe renferme dans fon château ,
avec fes autours & fes faucons ; & que ,
lorfqu il a vingt perfonnes chez lui , il
croit tenir la fête de Noël ou de Pâques.
Bertrand répond , qu'il auroit mau-
vaife grâce de vivre d'une autre maniè-
re , tandis que le dauphin lui donne
r.exemple d'une vie encore plus retirée ;
fuivant le proverbe. Tel eji k maître , td
doit être le valet.
Tome L O
5T4 HrST. LITTÉRAIRE
Il réCuite de là que Bertrand étolt au
fervice du dauphin , & qu'il cefTa de
vivre magnifiquement, lorfque celui-ci
paiTa de la prodigalité à Tavarice qu'on
lui reprochoit. Nos manufcrits donnent
à entendre combien cette vie privée étoit
honteufe dans l'opinion du temps ; car
ils obfervent que le premier couplet fut
fait lorfque Bertrand eut quitté valeur &•,
générojîté.
©ES Troubadours. 315*
XXVII.
DEUDES DE PRADES.
LJ EUDESDE Prades, aliiiî nom-
mé du lieu de fa nai{rance,en Rouergue,
fut chanoine de Maguelone. Homme
fage , fpiritueî , lettré & compofant bien ,
félon nos hiftoires manufcrites, il eut ce-
pendant peu de fuccès dans le monde ;
fes chanfons y furent mal accueillies ,
^ parce qu'elles n'étoient point infpirées
par Tamour.
Que veut dire fhiftorien provençal?
Une vingtaine de pièces qui nous reftent
de ce troubadour, font pleines de galan-
terie & de fentimens amoureux ; écrites
d'ailleurs avec plus d'élégance que bien
d'autres , dont les auteurs eurent de la
réputation. Deudes apparemment vécut
loin des cours , de ce théâtre où les ta-
lens poétiques allaient chercher & la
Oij
'^l6 HiST. LITTÉRAIRE
gloire & la fortune. Aujourd'hui mémei
Je talent refte quelquefois dans Tobicu-
rité , s il n'a point l'art de fe produire.
Rien alors ne fuppléoit à cet art ; ni
Timprimerie , qui répand au loin les ou-
vrages , ni le goût des lettres , qui excite
la curioiité des ledeurs.
On jugera par les pièces fui van tes ,
de la critique de l'hiftorien & du mérite
de notre poëte.
» Avec le doux printems qui renaît ,
» je veux faire une chanfon nouvelle. La
» joie d'un nouvel amour m'y invite. De
33 cette première joie vient l'efpérance
» d'une plus grande. Si je ne l'obtiens
» pas , ce ne fera point ma faute. Mais
?> toujours j'implorerai celle que j'aime ,
30 toujours j'adreOTerai mes vœux vers le
3> pays qu'elle habite.
» L'efpérance me paroît fi belle , que
» j'y trouve la plus heureufe pofTeffion.
30, Content par le feul elpoir, que je ferai
» heureux fi,m'appelant mon doux ami,
DES Troubadours. 517,
» elle me dit jamais : Je veux que pour moi
» vous vous tmiei en joie , Gr que nulle
» crainte ne détourne votre cœur de m^ai'i
» mer/
» Ceft ce qui me plairoit bien à en-
» tendre ; mais cela ne peut être , je le
» fais. Une dame ne dit point ce qu'elle
» fouhaite.. Plus elle veut en amour, plus
» elle le cache par honneur ; plus elle
» défire fon ami , plus elle s'en fait prier.
«Mais un beau femblant vaut mieux
» que tout ce qu'elle pourroit dire.
» Qui fe connoit en amour peut bien
» juger qu'un beau femblant, qu'un doux
» foupir ne font point melfagers de refus,
» Mais celui-là veut être refufé , qui de-
» mande ce qu'il pofTede. Aulîi je con-
» fellie à tout amant véritable , de faire
» fes demandes en prenant. «
Il appuie trop fur cette penfée , que
fon état du moins auroit dû lui inter-
dire. Voici l'envoi :
2 Chanfon , va-t-en & ne t'arrête
Piij
5l8 HiST. LITTÉRAIRE
» point; vaten à Arles, où habite la
» proueffe même. Le feigneur de cette
» v.ile te protégera contre la perfide ra-
» C3 des méchans. Si tu veux profpérer
» dans les bonnes cours , fais-toi amie
» des deux frères Roquefeuille , en qui
» réfide mérite & vertu. «
Les villes d'Arles, d'Avignon & de
Marfeiile , profitant de l'anarchie que la
minorité du comte Raimond Bcrenger
occafionnoit en Provence , s'étoient éri-
gées en républiques au commencement
du treizième fiècle. Un podefta choifi
par le peuple gouvernoit Arles. Guil-
laume Obriac le fut en 1 2 1 3 . Cefb pro-
bablement le feigneur dont il s'agit.
Quant aux frères de Roquefeuille , ils
polfédoient le château de ce nom dans
le diocèfe de Nîmes.
Une autre chanfon du chanoine trou^
badour annonce un libertinage , qui
pouvoit contribuer au peu de fuccès de
fes pièces : car fi le clergé méprifoit im-
DES Troubadours. 31P
punément les bienféances , on ne per-
mettoit guère de profaner les idées fu-
blimes de l'amour, tel que la chevalerie
fe le figuroic.
Quoiqu'il foit amoureux , dit- il , d'une
dame belle & aimable, il eft encore aimé
d'une pucelle, (on donnoit ce nom aux
femmes d'un état médiocre,) 3c quand
il trouve une fille de joie , il s'en amufe.
Son amour n'en eft pas moins courtois ,
pour être ainiî partagé. Après ce début,
il parle fort librement de la manière
dont il fe comporte avec elles , félon
leur différent état. La ga-anterie éroit
pour les dames , la familiarité pour les
bourgeoifes , les filles de joie étoient
traitées comme aujourd'hui. On le voit
par les tableaux du poète. Il dit au fujet
de la dame : » Il n'y a point d'amour ,^
» où règne l'intérêt , ni avec une per-
» fonne qui aime les préfens , & s'eftime
» heureufe , lorfqu'clle a tiré de fou
» amant des anneaux & des lacets. <* ^
Oiv
^20 HiST. LITTÉRAIRE
La mort d'Hugues Brunet , trouba^
dour , eft le fujet d'une pièce par laqueV:
le nous finirons cet article.
» Le pîaifir & l'amour doivent être
3> dans la douleur ; les hommes ne doi-
35 vent plus aimer la vie , puifque celui
3>qui mettoit en honneur courtoifîe ,
» joie , chants & merci , a cefTé de vivre.
33 II chantoit fi bien , que les roilignols
35 fe taifoient d'admiration pour l'enten-
33 dre. ÂuJJî Dieu Va-t-il pris pour fon
» ufage. Je prie Dieu de le placer à fa
33 droite. Si la vierge aime les gens cour-i
»> tois ^ quelle prenne celui-là, «
Il faut^ avouer que ce chanoine , juC'
ques dans fes idées fingulières de dévo-
tion, n'avoit rien que de profane. C'é-
toit un des^rands malheurs de fon {iq^
cle , que la religion portât l'empreinte
des moeurs & des préjugés. Nous fouhai-
terions qu'il eût mieux réparé ce blaC-
phéme d'une de fes chanfons galantes :
Je ne voudrois pas hn m paradis ^ à
DES Troubadours, 3211
tondidon de ne point aimer celle que j'^-i
dore.
Deudes de Prades n'a pas été connu
de Noftradamus. Crefcimbéni en fait
mention , & cite les manufcrits qui con-
tiennent fa vie & fes œuvres. Nous avons
de ce troubadour un traité en vers fur
la fauconnerie , dont il s'étoit fait une
étude ; traité où Ton trouve beaucoup
de détails fur les maladies des oifeaux.
Oy
X X V I I I.
PEYROLS D'AUVERGNK
V_> E troubadour fut un chevalier fans
fortune , du château de Peyrols dans le
pays du dauphin d'Auvergne., au pied
de Roquefort. Il fe concilia par fa poli-
teffe , fa douceur , & par une figure
agréable , les bonnes grâces du dauphin,
qui le retint à fon fervice ; lui donna des
chevaux, des armes, des habits ; & ne
le laiiïa manquer de rien.
Une fœur de ce prince , femme de
Bernard de Mercœur grand baron d'Au-
vergne, avoit dos charmes dont Peyrols
devint amoureux. Flattée d'être l'objet
de fes chanfons , elle n'étoit pas d'ail-
leurs infenfible à fon amour ; mais la
vanité lui fit d'abord rejeter les vœux
d'un homme trop au deffous d'elle.
Ses rigueurs font le fujet de plufleurs
^ES TllOlTBABOXJRSé ^2'J
pièces , telles que nous en avons tant
vu, qui refpirent rhumilité, la foumiiîion
& la tendreffe. En voici quelques traits
des plus remarquables.
» Le haut rang de ma dame me défef^
» père ; mais je n ai pas la force de
s» rompre mes chaînes : je fais comme le
» joueur qui , pour courir après fon*
» argent , achève de s'abîmer ...... Les
» bois fe parent de verdure , les oifeaux
» par mille chants fe répondent les uns
» aux autres. Une infenlible me fait
9> verfer des larmes, au milieu des ris de
93 toute la nature. Rien ne peut cepen-
» dant me détacher de celle que j'ado-
3> re. Souvent j'en dis du mal tout exprès;
>3 devant le monde ; je rabaiffe fon me-
» rite, pour voir ce que Ion en penfe,.
» C'eft à qui renchérira fur fes louan^
>3 ges y & je ne fais par là qu'augmenter
» mon amour & mon.mal. Mais ce tour-
35 ment me plaît , quand je contemple.
Tf'io.s beaux yeux, fa belle bouche, fai
5^4 HiST. LITTÉRAIRE
»3 bonne grâce , la fraîcheur de fon vlfa-
» ge. Plus je la confidère , plus je la vois
3> s'embellir. . • . . • Aimer efl; tout mon
» bien , & fait toute ma gloire , &c. «
La comtefTe de Mercœur , à demi-
vaincue par une paiîîon fecrète , céda
volontiers aux inftances du dauphin ;
qui la follicitoit en faveur du trouba-
dour. Elle accepta fon hommage. Ceft
le fujet d'une autre pièce, où fe. félici-
tant de fon bonheur , il témoigne auffi
fa crainte que la dame ne vienne encore
à le méprifer.
Malgré ces apparences de modeflie,
il fut bientôt téméraire , au point d'offen?-
ferla comtefTe, & de s'attirer une brouil-
lerie. Le dauphin les réconcilia ; & par
une honteufe fûibleJÛTe , il le rendit cou-
pable du déshonneur de fa fœur , qui ne
devint que trop complaifante pour les
défirs de Peyrols. Celui-ci eut Taudace
de célébrer fon triomphe.
as» Il n y a qu'un moment que la doMt
t) E s T R O U B A D O U R s. 3 2^
*> leur me faifolt mourir. Maintenant je
^ ne changerois pas mon fort contre ce-
» lui d'un empereur. Non , on ne peut
33 dire trop bien de l'amour. Quelques
» maux qu'il fafTe , il fait en dédomma-^
3> ger celui qui le fert humblement. Belle
3> que j'adore , je trouve tant de plaifir
33 avec vous, que je vous fuivrai en tout
33 lieu comme votre efclave. Content de
» vous fervir, je ne dirai mot , fi vous le
» voulez. Je fais bien cacher mon jeu
33 quand il le faut ; & fi par fois je jette
33 les yeux fur vous, je les détournerai à
30 l'inftant. Si l'on me parle de mes feux,
3> amour m'ordonne de mentir. Et pour*
33 quoi , fi j'aime , m'expoferois-je au
33 courroux de celle que j'aime ? Quel
33 changement , 6 ciel ! la belle qui me
33 faifoit mourir , me comble à préfent;
33 de joie, ce
Un bonheur dont il faut rougir doit
être court, & avoir une mauvaife fin.
L'intrigue de Peyrols avec la comtefîô
'^26 HrST. LITTERAIRE
fit tant d'éelat , que le dauphin, quoique
complice du défordre , blâma publique-
ment fa fœur. Peyrols fut chaffé de la
cour ; & la comteffe elle-même , foit par
humeur ou par bienféance , l'accabla de:
marques de colère & de mépris.
On le voit défefpéré dans une pièces
où il s'exprime en amant fidelle , réfoîii.
de tout louflfrir plutôt que de renoncer
à fa dame : il ira mourir à fes genoux ,
& cette mort lui paroitra délicieufe»
Mais ce langage palîionné n'étoit fans
doute qu'une tentative pour obtenir
grâce. Le troubadour n'aimoit que fes
plaifîrs y libertin décidé , prodigue d&
belles proteftationsj, que fa conduite
démentit toujours. Il eut bientôt une
nouvelle maîtrefle , d'un rang inférieur à
la première ; il fe félicita de fon choix ,
comme d'un engagement heureux &.
éternel :
» J'ai prudemment reftreint mon am-
?» bition, Amour ne vaut qu'autant qu'E
ï5^s Troubadours» 327
» eft rendu. Sa perfeâiion confifte dans^
» un retour mutuel de fentiraens , d'é-
» gards , de complaifances , entre Ta-
» mant & l'amie , fans hauteur de part
» ni d'autre. Jamais je ne me détacherai
» de celle en qui je viens de mettre mon
» efpérance : toujours je ferai uni avec
» elle de penfées , de paroles & de vo-
» lontés. Les médifans ont voulu trou-
» bler notre commerce ; & cent fois elle
» a pleuré des coups qu'elle a reçus de
» fon mari. Elle fera d'autant mieux de
» s'en confoler avec fon voifin. Je n'en;
» veux pas dire davantage. Va , chan-
» fonnette, va dire à ma belle & douce
» amie que je n'aimerai jamais qu'elle ,
» & mon cœur l'accompagnera en tous
» Keux. ce
Les plaintes fuccèdent à cet étalage:
de galanterie. Les caprices ou les ri-
gueurs de fa maîtrefïe ont tout changéo.
» Quand je fonge à la folie que je fais
?>de foupirer fi long-tems pour eUe^
'52S HiST. LITTÉRAlRllë
» je fuis fuf le point de la quitter. M aî$
» le fouvenir de fes charmes & de fes
» vertus me rappelle auOTitôt j & au
» moment que je crois pouvoir fuivre
» une autre paiïîon , mon cœur s'inonde
» pour elle d un torrent d'amour , qui
» pénètre de tous côtés comme Teau
» dans une éponge. «
Il n'en fut pas moins inconftant. Une.
marquîfe du Viennois lui fit oublier fes
anciennes amies. Nouvelles clianfons en
fon honneiur, pelles que les précédentes s.
&c probablement nouvelle infidélité.
Après une jeuneffe perdue dans ces
frivoles amours, Pey rois fe livra comme
tant d'autres libertbs à la dévotion dos
croifades , lorfque l'empereur Frédéric I,
le roi de France Philippe-Augufte , &
Richard roi d'Angleterre , entreprirent
leur fatale expédition de la Terre-fainte.
Nous avons de lui un poème compofè
en Afie , après la mort de l'empereur,
» Puifque j'ai vu le fleuve du Jourrj
DES Troubadours. 32^^
s» dain & le faint fépulcre, je vous rends
» grâces , Seigneur Dieu , de m'avoic
» montré le lieu ou vous naquîtes , &
» j'en fuis comblé de joie. Dieu nous
9> accorde bonne mer , bon vent , bon
» navire & bon pilote ! ^ car je veux
a> retourner vite à Marfeille Adieu
» vous dis-je , Acre , Sour , Tripoli , &
» vous , fergens & hofpitaliers. Le mon-.
» de va en décadence. Il avoit de bons
» rois & de bons maîtres , dans les per-
» fonnes de Richard de du roi de France,
» Montferrat avoit un bon marquis , &
39 Tempire un empereur glorieux. Mais
» ceux qui font à leur place, (les deux
» rois étoient fans doute déjà partis , )
» je ne fais comment ils fe comporte-
» ront. Seigneur Dieu , fi vous m en
» croyie^ ^ vous prendriez bien garde à qui
» vous donneriez les empires , les royau-
» mes , les châteaux & les tours : car
» plus les hommes font puifTans , moins
» ils vous confidèrent. J'ai vu l'empe-
530 HiST, LITTÉRAIR]?
» reiir faire un ferment & enfuite fe par-
» jurer.
» Vous , empereur , Damiette attend
» après vous ; & la tour blanche pleure
» votre aigle qui en fut chafie par un
» vautour. Bien eft lâche l'aigle qui fe
» laifFe prendre par tel oifeau. La gloire
» du foudan vous couvre d'ignominie j
» & votre déshonneur emporte notre
» ruine , avec la décadence de la foi
» chrétienne. « ( Ceci regarde vraifem-
blablement Henri VI , cet empereur û
digne de reproches , furtout pour avoir
tenu prifonnier de rançonné le roi Ri-
chard. )
Au retour de la croifade , Peyroîs fe
maria à Montpellier , où il mourut. Ses
chanfons galantes font au nombre de
vingt - quatre. Il a laiffé de plus cinq
tenfons. La plus remarquable eft entre
TAmour 8c le poëte : il la compofa étant
fufT le point de fe croifer.
L'Amour commence par lui repro^
DES Troubadours. 331^
cher d'avoir renoncé à lui & aux chaiï-
fons.
P E Y R o L s,
» Je vous ai long-tems fervi fans re-
» proche , & cependant fans la moindre
» récompenfe. a
L' A M o u R.
» Avez- vous donc déjà oublié l'accueil
» gracieux & tendre , qu'une dame vous
» fit l'autre jour par mes ordres ? Vous
» êtes un volage ; & qui l'auroit cru , au
» ton gai & amoureux que vous preniez
» dans vos chanfons ? «
P E Y R o L s.
» Amour , j'aimai ma dame du prô*
» mier inftant que je la vis ; je l'aime
» encore de même , mais fans folle pen-
» fée. Bien des amans me donnent
» l'exemple. Ils pleurent en Syrie leurs
» amies ; & ils auroient été bien con*
» tens de refter ici , fi ce n'étoit la croir-
» fade contre Saladin, «
33^ HiST. LIT TER AIE 2
L'A M O U R.
» Ce n'efl: pas vous qui chaffere^ de
» la tour de David les Turcs & les Ara-
» bes. Ne fongez qu'à chanter & aimer.
» Que voulez-vous aller faire à la croi-
» fade , quand les rois n'y vont pas
» eux-mêmes ? Voyez comme ils s'occu-
» pent d'autres guerres , & comme les
» barons cherchent aufli des prétextes
30 pour fe difpenfer de partir, a
P E Y R o L s. .
» Si je vous manque , c'efl: bien mal-
» gré moi. Un autre devoir m'appelle»
» Je prie Dieu de me conduire à la
» Terre-fainte , & de mettre bientôt la
» paix entre les deux rois ( de France &
» d'Angleterre. ) «
Dans une tenfon avec Bernard de
Ventadour , celui-ci prétend qu'on doit
chanter quand même on eft maltraité
par fa maîtrefle ; & Peyrols répond, qu'il
ne veut point jeter ainfî les chanfons au
yent.
Î3ES Troubadours. 335'!
Sa légèreté en amour paroît dans
une tenfon , où il demande au dauphin
d'Auvergne, fi un amant doit plus aimer
fa mie après en avoir tout obtenu. Le
dauphin répond que la jouifïance doit
augmenter l'amour. Peyrols dit au con-
traire qu'elle éteint l'amour pur Se par-
fait. La tendrefîe d'un véritable amant ,
félon le dauphin , ne fait que s'échauffer
par la reconnoiiTartce ; & il n'y a qu'un
amant peu courtois qui fe refroidifïe
pour fa dame , lorfqu'elle ne lui a rien
lailTé à défirer. » Je ne fais , répond Pey-
a» rois. En tout cas , je lui confeille , s'il
» ne l'aime plus tant , de faire toujours
*> femblant de l'aimer davantage. — Je
APVois, dit le dauphin, que vous jugez
7> du cœur des autres par le vôtre qui ne
^ vaut rien. «
Les dernières tenfons roulent encore
fur des jouiiTances , pius ou moins fré-
quentes , plus ou moins difputées ; ma-
jière digne d'une plume libertine.
554 HiST. LITTÉRAIRE
XXIX.
ALBERT, marquis de Malafplna»
J\ L B E R T étoit de la maifon des mar-
quis de Malafpina , une des plus illufti-es
de la Lombardie. Nos manufcrits le dé-
peignent comme un homme vaillant ,
courtois , libéral , bien appris & bon
troubadour. Bembo , Marius Equicola ,
Crefcimbéni, Tont célébré & l'ont mis
au nombre des principaux poctes de
fon tems. Il florifToit vers la fin du
douzième fiècle , étant contemporain
de Rambaud de Vaqueiras. Une tenfon
fort curieufe avec ce dernier en eft la
preuve.
Le marquis Albert demande à Ram-
baud , s*il eft vrai qu il a été congédié
par une maîtreffe , pour laquelle il avoit
fait inutilement des chanfons , & qui Ta-*
voit attaqué dans un firvente ?
PES Troubadours. 335^
R A M B A u D.
»'La trompeufe s'eft éloignée de moî,
*> Je penfe que vous feriez bien de Té-
» poufer ; car je lui trouve beaucoup de
33 rapports d'humeur & d*inclination avec
» vous , qui tant de fois avez facrifîé
» votre parole & vos fermens à votre
» intérêt ; vous à qui les Génois repro-
• chent d'avoir volé fur les grands che-
» mins. Et les Milanois ne l'ignorent
» pas, Œ
Albert.
» Si je me fuis adonné au pillage , ce
» n'eft point par envie de théfaurifer ,
3» mais pour avoir le plaifir de don-
» ner, . . , Vous , Rambaud, je vous ai
» vu , dans la Lombardie , aller à pied
» comme un méchant jongleur; malheu-
» reux en amour , ainfi qu'en fortune.
» Alors c'eût été une belle aumône de
» vous donner à manger. Rappelez- vous
» dans quel état je vous trouvai à Pa-
w vie. «
^3^ HiST. LlTTÛRAl^t
Ram b a u d.
» Vous êtes le premier homme d;^
^ monde pour calomnier , pour faire
» toute forte de méchancetés , & le der-
p nier en mérite & en valeur «
A L B E K T.
» Et vous , vous avez bien fait une
» autre folie , de quitter le métier de
» jongleur qui vous mettoit à votre aife,
» pour devenir chevalier. Cette nou-
» velle profeffion vous a donné des pei-
» nés étranges ! depuis que vous avez
» pris un courfier au lieu d'un rouiîin,
» vous n'avez fait encore coup de lance
» ni d'épée. a
R A M B A u D.
» Pour vous , vous ne favez que ten-
» dre des pièges à vos alliés , & manquer
» de foi à ceux qui vous fervent. Si je ne
» vaux pas Olivier en amour, vous êtes
» bien loin de valoir Roland. «
J'ai peine à concevoir que le marquis
de Malafpina ait pu écrire cette pièce.,
où
i)Es Troubadours. 537
feu il eft fi maltraité. Sans doute on a
mis fous fon nom les couplets des deux
antagoniftes. Les guerriers ne rougit-
foient point alors du pillage & des vio-
lences. Ils s'en faifoient un jeu; ils s'en
faifoient même un mérite , lorfqu'ils con-
facroient à de vaines profufions le fruit
de leurs brigandages. Les vols de grands
chemins , reprochés au marquis , fuppo-
foient du moins quelque bravoure ; &
dans l'état continuel de guerre , où Ton
étoit alors , de voifin à voifin , on s'ac-
coutumoit à les regarder comme un droit
des gens. Mais que dire du reproche de
mauvaife foi & de parjure ?
Un dialogue naïf du troubadour avec
fa maîtreiïe, étant unique en fon genre,
mérite d'être préfenté au ledeur,
» Je me recommande à vous , ma-
»dame. Jamais je n'ai rien tant aimé
» que vous. — Ami , je vous dis & vous
» promets que je ferai ce que vous fou-
P haitez. a
Tome L P
33 s HiST. LïTTÉKMRE
» Vous tardez trop, madame. -—Amî;
» vous n'y perdrez rien, a
33 Je vous jure ma foi , madame , que
» j'en mourrai Ci vous différez d'un mo-
3:> ment. — • Ami , foîigez que je vous
» aime de bonne foi & de tout mon
» cœur, ce
«Ayez donc pitié de moi, madame.— r
» Aullî aurai-je, ami. «
30 Je fuis tant réjoui & amoureux pour
» l'amour de vous , madame ! — Mon
?3 joyeux ami , mon cœur fans ceffe eft à
» vous, oc
» Donnez le moi donc , madame. -—
» Oui , j'y confens , mon bel & bon
» ami. a
30 Je mets en vous toute ma con-
?ï fiance , madame ; pour vous je m'é-
30 gaye & fais des chanfons. — Ami ,
3» vous avez bien raifon ; car vous favez
30 combien je vous aime. «
30 Quelle preuve en aurai-je, mada'-i
p piç? — Ami, je vous en donne ma foi.«
DES Troubadours. 333^
» Ces mots , madame , foulagent tou:?.
» tes mes peines. — Ami , c eft par la
» patience & la foumifïîon qu'il faut que
3? les loyaux amans parviennent. «
» Madame , mon mal me devient in-
» fupportable. — Eh bien , ami > je youà
» retiens par ce baifer, « ; : -
» Je me livre à vous , madame , les
» mains jointes en toute humilité. — •
» Marquis , tu portes vraiment trop loin
V tes prétentions, a
» C eft que je vous aime à l'excès. — •
» Marquis , tu perds l'efprit. «
» Madame , je meurs d'envie que vous
» vous donniez à moi. — Je m'en gar-
» derai bien , marquis. «
» Quelle folie à vous ! Vous ne vous
» en repentirez point, madame. — Je ne
» m'y fie pas , marquis. «
Nous avons quelques pièces moder-
nes en ce genre , qui font goûtées de
tout le m.onde. La naïveté plaît dans les
fiècles mêmes de rafinement.
pij
54° HiST. LITTÉSAIRË
■H M,fl ,, jaa^i I I II j§
XX X.
OGIER ou AUGIER.
V-i E troubadour eft nommé dans ncfS
manufcrits Ogier , Ogiers de Vienne ,
Augler & Ugier de Saint-Donat, bourg
du Viennois. Il réfida long - tems en
Lombardie ; il fit de bonnes tenfons
& de bons firventes , où il loua les
uns Se blâma les autres* Ses pièces
prouvent qu'il florifToit vers la fin du
douzième fiécle. La première qui fe pré-
fente eft hériiïee de jeux de mots , &
pleine de rimes bizarres , d'où réfulte
autant d'obfcurité que.de mauvais goût.
V Je ferai toujours firviteur , pour
»> deffervir en firvant les lâches riches ^
» efclaves de leurs richejjks^ environnés
9> de leurs confàllers qui leur confdllent
3> de méprifer l'honneur. Auffi dans leurs
?3 cours j courus de counoijîe , perfonnQ
DES Troubadours. 541
3> ne peut- il indiquer par un fîgne de tête
w un homme bien appris ; de façon que
» moi-même , qui ne le fuis guère , je
M trouve que je le fuis beaucoup , quand
33 je me rencontre avec eux Mais
» j'ai vu le noble roi Frédéric faire tant
33 d'eftime du mérite & de la vertu , &
» les tant exalter, que je n'imagine pas
3> qu'il puifTe empirer quand il auroit
» X empire, a
Le poëte fe confole enfuite de la cor-
ruption , dont la profpérité infeéèe les
riches , par refpérance que le roi Frédé-
ric ne fe prendra point à ce piège. Il fait
l'éloge du marquis de Montferrat & de
Raimond-Béreriger II comte de Pro-
vence, mort en 11 52. Le roi qu'il cé-
lèbre eft évidemment Frédéric I , qui
eut le royaume d'Italie en 1 1 j i, B^ par-
vint à l'empire en 1 15* y.
Un autre firvente a pour objet la mort
tragique du vicomte de Beziers. Cet
événement, raconte dans l'hiftoire du
Piij
54^ HiST. LITTÉRAIRE
Languedoc , ( f. 2. L ip. ) eft fi remar-
quable qu'il mérite de nous arrêter quel-
ques inftans,
Raimond Trancaval , vicomte de
Beziers , étoit allé au fecours d'un de Tes
neveux attaqué par (qs ennemis. Pen-
dant la marche , un bourgeois de Beziers
prit querelle avec un chevalier , & lui
enleva un cheval de charge. Irrité de
cette offenfe, animé par les autres che-
valiers , le gentilhomme porta fes plain-
tes au vicomte, demandant réparation
de l'infuîte. Les chevaliers menaçoient
même Trancaval de l'abandonner , s'il
ne i^endoit promte juftice. Il leur livra
donc le bourgeois , qu'ils punirent auflî-
tôt d'une peine légère en apparence »
mais propre à le déshonorer pour le
refte de fes jours. Tous les bourgeois
de Beziers réfolurent d'en tirer vengean-
ce. Dès que la campagne fut finie , & le
vicomte de retour , ils le fuppiièrent de
réparer la honte qui rejailliffoit fur le
DES Troubadours. 345^
Corps de la bourgeoifie. Naturellement
honnête & civil , Trancaval leur répon-
dit avec douceur qu'il prendroit confeil
des principaux habitans ; &c il afîîgna
volontiers un jour pour réparer ce que
ks circonftances l'avoient obligé de fai-
re. On parut content de fa réponfe. Le
jour venu (c*étoit un dimanche ly odo-
bre n6j ,) il fe rend à l'églife de la
Madeleine » fuivi de fa cour. Les princi-
paux habitans arrivent, armés de cui-
ralTes & de poignards fous leurs habits.
Celui qui fe prétendoit ofFenfé , s'avance
le premier , & dit au vicomte : Voici un
malheureux ennuyé de vivre ^ puifqu'il m
ne peut le faire quavec honte» Dites-nous
maintenant j monfeigneur^ voulez-vous re-
parer le mal qu^on m^ a fait ? Le vicomte;
répond honnêtement qu'il efi: prêt à s'en
rapporter là-deffus au confeil des fei-
gneurs, & à l'arbitrage des citoyens,
comme il favoit promis. Vous dirie^ fort:
bien , répliqua le bourgeois , fi notre lion",
Piv
544 HiST, LITTÉRAIRE
tè pouvait recevoir quelque réparation *
mais cela étant impojjîble^ elle doitfe laver
dans votre fang, Auffitôt les conjurés ti-
rent leurs armes , fe jettent en furieux
fur leur feigneur, & l'afTaffinent devant
Tauteî avec fes amis & fes barons , mal-
gré les efforts de Tévêque , qui eut les
dents cafTées en le défendant. Tant la
paffion de la vengeance étoit vive &
atroce !
Ogier déplore cet attentat dans un fir-
vente , où il dit :
30 J'ai dans le cœur une fi grande
35 afHidion , que je ne pourrai de ma vie
3> afTez pleurer la mort du preux , bon
S5 & glorieux vicomte de Beziers , le
» hardi , le courtois , le joyeux , le loyal
33 & le meilleur chevalier qui fût au
35 monde. Jamais fi grand outrage ne fe
33 fit à Dieu , comme celui qu*ont fait
as les chiens de renégats qui Tont tué ... •
î» Quelle horreur les grands & les petits
w ne doivent-ils pas avoir , quand il^
DES Troubadours. 543:1
B> voient qu on oublie un fi bon fei-
w gneur , fon amour pour les fiens , fon
, » humanité envers tous ? Il eft donc
a> mort ! Où pourrons-nous aller défor-
» mais ? Mille chevaliers de grand ligna-
33 ge , & autant de dames de grand mé-
3i rite en feront défolés. « Il prie Dieu
qui^t lafainte Trinité de lui-même^dQ le
mettre dans le ciel.
Parmi les huit pièces d'Ogier , nous
remarquerons encore un firvente contre
ceux qui préfèrent les vieilles femtoies
aux jeunes. Il le compofa à Toccafion
d'une tenfon où Bertrand, inconnu d'ail-
leurss foutenoit à un jongleur , qu'il va-
loit mieux faire l'amour aux vieilles ,
parce qu'avec elles on a toute liberté , &
que des jeunes on n'a que des coquette-
ries , ou des faveurs bien clîères.
3> Moi , ( dit Ogier , ) j'aime mieux les
9> careflfes de la jeune que de la vieille.
fc » Je ne peux fouiïrir le teint blanc &
so rouge que les vieilles fe font , avec
Pv
54<^ HiST. LITTÉRAIRE
33 l'onguent d'un œuf battu qu'elles s'ap^
03 pliquent fur le vifage, de du blanc par
» deffus : ce qui les fait paroître éclatan-
>3 tes , depuis le front jufqu'au delTous
35 de l'aiiTelle* • • • • . Une jeune femme
D3 bien faite vaut mieux que cinq cents
a> vieilles; & Bertrand, qui a fouteiiu le
03 contraire, en a menti. Je voudrois qu'il
03 eût la tête cafTée ...... Il paye biea
9> chèrement fa folie avec fa vieille , flaf-
s» que & dégoûtante. . . • . Je tiens pour
A» infenfé les galant -amoureux d'un tel
a> vifage peint ; & c'eft grande honte à
» une femme qui perd fa beauté , de
» s'occuper encore de fa parure. Au lieu
flD de fonger à fon corps , dépériffant cha-
9i que jour, elle devroit s'occuper du fa--
9> lut de fon ame , &c. «
La caufe des jeunes n'avoit pas befoia
id'être défendue , furtout avec fi peu d'et
prit & dXgrément. Encore ai-je adouci
quelque part les expreflions..
Bes Troub ado tTRs; 547
X X X L
ELIAS DE BARJOLS.
JlL L I A s, né à Payols en Agénois , étoit
îe fils d'un marchand. ( Noftradamxis en:
fait un gentilhomme. ) Il avait de Tefprit
& une belle voix. Le métier de jongleur
lui parut préférable au négoce; & il
s'afTocia pour l'exercer à un certain Oli-
vier. On les vit bientôt dans les cours..
Alphonfe II comte de Provence , dont
le règne commence en r 1^6 &: iiniten
laop, fe les attacha par des établiffe-
mens folides. Il les maria , & leur don-
na des terres à Barjols dans le dioeèfe;
de Riez , d*où Elias a tiré fon nom de
Barjols.
Après la mort du comte , il devmr
amoureux de fa veuve , Garfende de^
Sabran , qui fut, félon nos manufcrits j,^
l'objet defes chanfons tanr qu-il: véciît?'
54^ HtST. riTTéRAIRB
Nous avons de lui quatorze pièces , ou
Ton trouve beaucoup de fentiment mal-
gré la contrainte extraordinaire de la
rime. Voici une des meilleures.
» En quoi t'ai-je offenfé , amour ?
» Faut- il que la belle, unique objet de
3> mes vœux , me dédaigne & me tue ?
39 Ceft toi qui en es caufe. Cependant ,
»3 amour, après m'avoir tant tourmenté,
»• il conviendroit de me procurer un
» beau plaife de la beauté que j'adore*
» Si je meurs pour avoir défiré en
» vain ce bienfait , on fe reprochera
»> éternellement le refus d'une légère fa-
> veur , qui pouvoit me fauver la vie,
33 Semblable à un pauvre, que le befoin
33 extrême fait folliciter un foible fecours,
» il me fuiîiroit qu'un feul jour, par ta
33 puifrance,mes prières touchaffent celle
33 qui me donne la mort.
» Mais tu ne veux pas qu*on puiflè
33 dire , qu'une telle félicité ait été le
» prix de îna confiance douloureufeâ
DES Troubadours. 545Î
^ J'avouerois prefque cependant qu elle
» a raifon. Car , quoique je me plaigne
M de fa rigueur , un foir , il m'en fou-
33 vient , & ce fouvenir m'eft doux , elle
33 m'accorda une grâce dont je mérite
33 de m'être mal trouvé , pour n'avoir pas
» fu en conferver la glorieufe jouifTance.
33 En difant que je n'avois rien obtenu
33 d'elle , je n'ai pas dit vrai.
» Content de cette faveur , pourquoi
» en ai-je rechercké de plus grandes ?
» Je meurs de honte & de chagrin d'a-
» voir violé mes promelTes. Combien ne
9> devois-je pas avoir à cœur de les te-
33 nif , puifque jamais elle ne m avoit
33 comblé de tant de biens ? Je me fuis
33 éloigné d'elle ! Ah î quelle infamie de
33 m'être enfui , lorfqu'on me donnoit les
» efpérances les plus flatteufes.
33 La connoifTance me revient comme
» au fou , à qui elle ne revient guère
» qu'après que fa folie l'a corrigé en le
j» perdant, Oui , je fuis corrigé 5 & fî
» celle que j'aime vouloir. ..... Mai^
99 doit- elle vouloir? l'oferois-je dire l
a» Hélas! je trouve un refte de eonfian-
» ce , que m'infpirent Ton efprit , fon mé-
» rite , fa courtoifie , fon honnêteté &
9> fon prodigieux favoir. ce
Une autre pièce contient un éloge
plus fpirituel de la dame, qu'Elias exhor-
te à Tamour. Il fe propofe de choifir un
ami digne d'elle ; & pour cela , il veut
prendre parmi les meilleurs chevaliers j
les perfedions qui les diftinguent, & les
réunir dans une même perfonne.
» Je prendrai à Aimar fa politefTe , à
» Trincaleo fa gentilleffe , à Randos fa
» générofité , au Dauphin fes réponfes
» obligeantes , à Pierre de Mauléon fa
a> plaifanterie , au feigneur Beraud fa
» bravoure , à Bertrand fon efprit , au:
» beaU' Caftillon fa courtoifie, à N'ebles
3» fa magnificence dans les repas, (car
» je ne lui trouve rien autre à prendre;)
A à Aliravaîs fes chanfons ^ à Pons d^
bEs^ Troubadours, jjf
» Capdueil ù gakté , à Bertrand de Icê
» Tour fa droiture. Un tel amant fera par-
» fait: tous deux vous ne fauriez manquer
» de vous aimer à caufe de la reffem-
» blance. «
Dans les pièces où il exprime fort
amour pour la comtefTe Garfende, on;
voit les perplexités d'un amant timide &
refpedueux. »I1 n'ofe déclarer fa pafîîon
» à celle qu'il adore. L'amour le fait
» efpérer , & l'anime à la perfévérance ;
^la raifon- le prefTe d'abandonner fes
» pourfuites. Il l'aimera , fi elle l'approu-
as ve; il l'aimera encore , dût-elle le trou-
» ver mauvais. Quoi qu'elle faffe , il lui
» fera toujours fîdelle 8c foumis fans ja-
» mais fe plaindre. Toute la modeftie <>
a»^ toute riiumilité pollîble lui feroient
» néceffaires , pour obtenir une dame de
»■ fi haut rang. Il bénit fes yeux de fom
3» cœur , qui ont fait choix de. la dame
»la plus aimable. C'efl: folie de porter
afcfes vœux jufqu'à elle; mais il ne péui;
^yS HiST. LITTÉRAÏRE
» s'en détacher. Il prie rhumilité de di-
» minuer la diftance, que noblefle a mife
» entre la comtefTe &: lui. Si les perfec-
» tions de Garfende Tempêchent , pour
» Ton malheur , de rompre fes fers , ce
» qui le confole , c'eft qu'on ne perd ja-
» mais fa peine à bien fervir un bon
» maître. Ali ! fi merci lui faifoit un peu
» remarquer tout l'amour qu'il n'ofe taire
*> paroître ! fans doute , il verroit bientôt
» Ja fin de fes tourment. «=
> L'hiftoire ne nous apprend point quel
fut le fuccès de fa palîion ; mais comme
plufieursamans malheureux, il le dévoua
pieufement à lafolitude du cloître. Peut-
être y fut- il entraîné par l'exemple de
la comtelTes qui prit l'habit monafiique
en 1222, dans le monaftère de îa Celle.
Il fe fit moine chez les Hofpitaliers de
de S. Benoît ou Bénefet d'Avignon. Ce
fondateur eft connu par le pont qu'il
/entreprit, ou dont il dirigea la conftruc-
tion , fur le Rhône. L'objet de fon infti:
DES Troubadours. 5^^
ïat étoit de conftruire des ponts fur le
même fleuve , & de fervir dans les hôpi-
taux les ouvriers malades. De tels reli-
gieux, quelque bizarre que fût leur éta-
bliffemeot , avoient alors l'avantage de
fe rendre utiles à la fociété. On les nom-
moit les Frères Pontifes ^ ou faifeurs de
ponts. Celui du Saint-Efprit eft un monu-
ment de leurs travaux»
>^^.
5^4 HiST. LITTÉRAIRE
X X X I L
GAUCELI^^FAIDIT.
V^ E troubadour eft un de ceux dont
la vie eft la plus longue dans nos ma-
nufcrits , c eft- à-dire , dont les aventures
galantes font écrites avec le plus de dé-
tails; car rhiftorien provençal aime à
s'étendre fur cet objet, & pafîe toujours
légèrement fur les autres.
Gaucelm Fax dit étoit le fils
d'un bourgeois d'Uzerche , bourg du
diocèfe de Limoges. Il eut une jeuneffe
fort libertine , & fe ruina par la paftîon
du jeu. Manquant de reflources , il em-
braiTa le métier d'hiftrion & de jon-
gleur. Tout ce qu'il gagnoit, il le difïî-
poit en bonne chère , mangeant & bu-
vant beaucoup ; ce qui le rendit gras
outre mefure. Il époufa une fille publi-
que du bourg d' Aleft ( fans doute Alais )
DES Troubadours. 51^1
iîe la feigneurie de Bernard d'Andufe »
dans la marche de Provence. Cette fille »
nommée Guillelmette Montja,étoit belle,
fpirituelle , affez inftruite , & chantoit les
chanfons de Gaucelm.
Il courut le monde une vingtaine
d'années, fans avoir de réputation, par
conféquent fans trouver beaucoup d'ac-
cueil. Enfin il acquit le nom de trouba-
dour ; & le fuccès de fes chanfons le fit
rechercher par le comte de Poitou Ri-
chard , fils de Henri II roi d'Angleterre»
& fon fucceflfeur en 1 1 8j?. Faidit devoir
être encore très- jeune , à en juger par
une pièce de fon recueil , qui ne peut
avoir été faite qu'en 12 6*0.
L'ambition de faire d'illuflres con-
quêtes en amour , égaloit alors celle de
briller par le talent poétique. Marie de
Ventadour étoit , dit l'hiftorien proven-
çal , la dame la plus ejîimée qui fut j aman
dans le Limoujïn^ celle qui s'attacha le plus.
à faire le bien ^ & ^uife défendit k mieu:;^
'3y<? HiST. LïTTé.RAlRl
de faire le mal : elle fe conduifoit toujours
fuivant la raijon^ Gr ne fit jamais aucune
folie, Faiciit eut l'audace de lui adrefîèr
des vœux. Elle y parut fenfïble ; comme
faifoient en pareil cas prefque toutes les
dames , pour devenir les héroïnes d'un
troubadour ; mais il s'aperçut bientôt
que la réalité répondoié mal aux appa-
rences.
Dans plufieurs chanfons , il fe plaint
des rigueurs de fa^dame ; il implcre fa
pitié , & le conjure de ne pas le faire
mourir; il dit qu'elle l'a/a/c de rien; qu'il
doit l'en remercier ; qu'il aimeroit mieux
cependant en obtenir quelque don ; il la
compare à la tarentule qui fait mourir
en riant ; il fouhaite même qu'un amant
trompeur le venge , & la puniiTe de refu-
fer un amant foumis & fincère ; il ne laifïe
pas de protefter qu'il l'aimera toujours ,
quoiqu'il fâche que c'eft une folie.
On s'occupoit alors de la croifade,
concertée entre Philippe - Augufle &
bEs Troi^badours. 2.^^^
Henri II , pour rétablir le royaume de
Jérufalem. Marie de Ventadour obligea
Faidit de s'engager dans cette entre-
prife , lui témoignant que c étoît un
moyen de fe rendre plus digne dell««
J\ ne balança point. Avant le départ , il
compofa une pièce par laquelle il dit
adieu à la France, où il a été nourri,
élevé & mis en honneur ; exprimant fon
regret de quitter la jolie Limoufine , êc
le pays qu'elle habite avec tant d'aima-
bles dames ; reprochant néanmoins à
Philippe - Augufte , ( dont les retarde-
mens occafionnoient des murmures , )
d'aimer mieux refter à Saint-Denis que
marcher contre Saladin : il prie Dieu de
conduire les pèlerins en Syrie , & d'^
faire trouver le comte Baudouin & le
preux marquis ;'( apparemment le comte
de Flandre & le marquis de Montferrat.)
Il dit dans une autre chanfon que , s'il
n'eft point encore parti pour la croi-
fede , c'eft que le roi ne lui donne pas
55*3 HiST. LITTéRAIRK
les fecours dont il a befoin : ce qui doit?
s'entendre de Richard, devenu roi d'An-
gleterre.
Enfin il s'embarqua. Arrivé à laTerre-
fainte, toujours occupé de fa dame , il
chanta qu elle lui avoit faitpafTerla mer,
qu'il brûloit d'envie de revenir, & qu'on
lui préféroit un rival. Moins guerrier
qu'amoureux , il précipita fon retour.
Ses efforts d'obéiffance lui paroiffoient
affez dignes d'être bientôt récompenfés.
Mais il trouva fa maîtreffe plus févère
que jamais. D'abord il s'en plaignit en
chanfon; fe comparant à un homme pré-
cipité au fond de la mer , d'où l'on ne
peut le retirer , & où il ne peut refier
fans mourir. Le défefpoir le porta en-
fuite à une réfolution extrême. Il fe pré-
fenta d'un air troublé à Marie de Venta-
dour. » Madame , lui dit- il , vous voyez
9> un amant hors de lui-même , trop ac-
3> câblé de vos riguerrs. Si vous ne vou-
y lez pas y mettre fin , je fuis réfolu d«
DES Troubadours, s S P.
» ne vous plus voir. Peut-être trouverai-
» je une autre dame qui me méprifera
M moins. « Sans attendre la réponfe , il
fortit brufquement avec fureur.
Un poëte , après avoir déifié Tobjet
de fon amour, étoit capable de l'outra-
ger par des fatires , s'il fe croyoit ofFen-
fé. Marie de Ventadour le craignit appa-
remment. Elle fit appeler madame Au-
diart de Malamort , belle & aimable voi-
fme; elle lui demanda confeil, & la pria
de lui dire comment elle pourroit rete-
nir le troubadour, fans lui rien accorder.
La dame jug^a qu'il ne falloit ni le ren-
voyer ni le retenir, s? Je trouverai , dit-
» elle , le moyen de le détacher de vous,
35 de façon que vous n'ayez point à crain-
53 dre fon inimitié & fes vengeances. «
Elle expliqua fon idée, qui parut trèsr
bonne ; & on preffa l'exécution.
De retour chez elle , madame Audiart
envoya un meffager courtois à Faidit ,
pour lui demander , Lequel il aimoit le
^^O HiST. LlTTÉRÀlRi
mieux, d'un petit oifeau dans la maîfïj
ou d'une grue volant dans les airs? Cette
queftion pique la curiofîté du trouba-
dour. Il monte à cheval , fe rend chez
la dame, lui demande le mot de l'énigme, _
- «> J'ai grande pitié de vous, lui dit-elle,
» fâchant que vous aimez madame Ma-
3> rie , qui ne répond à vos foins que par
3> politefle, & parce quelle eft flattée de
» voS'chanfons. Cette dame eft la grue ,
35 & moi le petit oifeau. Vous favez que
33 je fuis noble , que j'ai de la jeuneffe &
» des talens , & fi dit-on que je fuis fort
93 belle. Jamais je n'ai rien promis ou
»• donné à aucun amant ; jamais je na
» trompai & ne fus trompée. J'ai envie
» d'être aimée par un homme qui me
35 mette en honneur & en réputation.
3>Yous avez pour cela tout le mérite
M & toute la célébrité nécefTaire ; com-
3» me auilî je peux vous payer de tout
Si ce que vous aurez fait pour moi. Je
B vous veux donc ppur mon feiiviteur &
» mon
DES Troubadours. ^6r
|5 mon amant. Je vous ferai don de moi
»> & de mon amour ; pourvu que vous
» preniez congé de madame Marie , Se
» que vous faiîiez une chanfon , dans
»> laquelle , vous plaignant d'elle poli-
»> ment , vous lui direz que puifqu elle
» ne veut pas de vous , vous avez trou-
» vé une autre dame franche , loyale Ôc
» de grand mérite , qui vous aimera. «
Ce difcours , quoique inventé fans
doute par l'hiftorien provençal , peint au
naturel la fimplicité qu'on joignoit alors
à la galanterie. Une propofition (i enga-
geante , & la beauté de la dame , & (qs
regards amoureux , firent une telle im-
prefïîon fur l'ame du pocte , qu'il ne fut
d*abord où il en étoit. Revenu à lui , il
lui témoigna la plus vive reconnoiffan-
ce , promit de fe foumettre à fes volon-
tés , de fe donner à elle ,. de ne chanter
quelle. L'engagement pris de part Ôc
d'autre , Faidit fe retira comblé de
joie & de fatisfadion , & compofa la
Toms lé Q
3^2 HiST. ILIT TER AIRE
chanfon qu'on exigeoit pour madame d«
Ventadour.
» Il ferott mort, dit- il dans cette pièce,
33 des maux qu'il a foulferts ; s'il ne s'é-
» toit aperçu que la dame qui en étoit
» caufe le verroit s'éloigner d'elle , fans
» regretter ni lui ni fes chanfons. Il eft
30 réfolu de fe détacher de cette dame ,
» quoiqu'il préférât fes rigueurs aux fa-
30 veurs d'une autre. Ge n'eft que pour
3î> ne plus la fatiguer de fes importunités,
ao qu'il accepte les propositions de la da-
«> me, qui lui a fait dire par un meflager
» courtois , qu'un petit oifeau dans la
v> main vaut rnieux qu'une grue dans les
30 airs, a
Madame Marie fut fort aife d'enten-
■ dre cette chanfon. Madame Audiart ne
le fut pas moins du fuccès de fon arti-
fice. Faidit, au bout de quelque tems,
alla plein de confiance trouver la der-
nière ; lui rappela ce qu'elle lui avoit
promis, ce qu'i,! avpit fait pour elle, 6c
DES Troubadours. ^6^
kififta fur ce qu'il attendoit de Tes bon-
téSi
La dame le reçut courtoifement, mais
le glaça par fa réponfe. Après des corn-
pîimens vagues fur fon mérite , elle lui
déclara qu elle n'avoit jamais eu la vo-
lonté de l'aimer d'amour ; qu*elle avoic
voulu feulement le retirer de l'efclavage,
& difliper les folles efpérances oii il
avoit langui plus de fept ans ; qu'au fur-
plus, fans être fa maitreffe , elle ferx)it
toujours fon amie, & fort empreifée à
faire d'ailleurs tout ce qu'il fouhaiteroit.
Ces paroles furent un coup de fou-
dre pour le troubadour. Il cria merci à
la dame, la conjurant de ne pas le trahir,
le tromper & tuer de la forte, m Mon in-
oi tention , lui répondit-elle , n'eft pas de
3> vous tuer ni de vous tromper. Je vous
« ai délivré de tromperie & de mort , &
53 vous devez être content, ce
Ne pouvant la fléchir, il penfe à *m-
plorer madame Marie. Il fait une chatt:
5<Î4 HiST. LITTÉRAIRE
fon , par laquelle il lui demande fa grâce
ou fa moit. Mais il ne peut fe faire
écouter. Alors il compofe des invedives
contre l'amour. Puis il renonce à la
poéfie< On l'engage enfuite par des ca-
reffes à chanter de nouveau ; Se dans
une pièce , il fe repent d'avoir médit dQ
l'amour ; il avertit ceux qui nourriffent
des fentimens de vengeance , de prendre
confeil d'autres que d'eux - mêmes ; en
un mot , il fe reproche les égaremens de
la colère.
Une belle & jeune dame avoit paru
des plus empreffées à le confoler de fon
chagrin : c'étoit madame Marguerite,
femme de Renaud vicomte d'AubufTon.
Ce qu elle lui dit d'agréable avec un air
tendre & engageant , le rendit bientôt
amoureux. Quoique fans amour pour lui,
elle agréa fon hommage , dans l'efpé-
rance d'avoir un panégyrifte. Un jour
que Faidit prenoit congé d'elle , avant
de fe rendre chez un feigneur qui Tap-
DES Troubadours. ^6^\
peloit , elle eut la complaifance de per-
mettre qu*il la baisât au cou. Cette fa-
veur fut célébrée par une chanfon , où il
dit : w C'eft une grande folie de fe rebu-
» tqr des premières rigueurs de l'amour :
» il faut s'armer de confiance & tout
» fouffrir pour en obtenir les faveurs. «
Il fe dépeint tellement enfeveli dans fes
rêveries amoureufes , qu'il n'entend pa$
ce qu'on lui dit, & qu'il lui en prend des
tremblemens & des frilTons.
Ces tranfports d'amour furent payés
par l'aifront le plus fanglant. Madame
d'Aubuiïbn aimoit Hugues de Lufîgnan,
fils de Hugues le Brun comte de la Mar-
che ; & il s'en falloit bien qu'elle fe bor-
nât aux fentimens de galanterie roma-
nefque. Craignant la jaloufie de fon ma-
ri, n'ofant attirer fon amant au château ,
elle imagina de lui donner un rendez-
vous dans la maifon même de Faidit ,
pendant fon abfence. Elle feignit une
jualadie , qu'elle fut faire paffer pour
^66 H I s T. LITTÉRAIRE
dangereufe. Elle fit vœu d'aller à Notft-
Dame de Rocamador. Elle avertit foa
amant de- fe trouver à Uzerche, quife
,trouvoit fur la route ; d'y arriver fecrète-
ment & de defcendre chez Faidit. La
dévotion des pèlerinages paroiffbit com-
mode pour ces aventures galantes : aufli
fut-elle fouvent profanée. Hugues ne
manqua pas au rendez-vous , Margue-
rite l'y trouva. La femme de Faidit leur
fit bon accueil.. Ils paiferent deux jours
enfemble dans cette maifon , ëc le lit du
troubadour fervit au triomphe de fon
rival. ,
Faidit arriva quelque tems après. Lnf-
truit par fa femme de ce qui s'étoit paiTé^
pénétré de douleur , tranfporté de colèrci
il compofa une chanfon fatirique , où il
dit :
» J'aime mieux vivre dans l'efpérance
30 auprès de celle' que j'eftime , que d'ob-
a> tenir de grandes faveurs de celle que
» je n'eftime pas» Je cannois une damife
K ï: s T R ô u S A D a u K s. 3 6^7
it (|ui jamais ne logea Thonneur fous fa
» ceinture. Elle ne doit s'en prendre qu'à
»elle du mal que j'en dis ; puifqu'elle
3* ne fait que fe décrier , & que je m©
» déshonorerois (i j'en parlois autre-
» ment. «
Il adrefTa cette pièce à madame de^
Ventadour , dont il efpéroit recouvi'eif
les bonnes grâces ; mais qui refufa de lef
recevoir.
Au milieu de Tes infortunes ert amour,.
h poëte perdit un bienfaiteur dans la
perfonne de Kichard roi d'Angleterre r
mort en 1 1 pp. Il {ignala fa reconnolf-
fance & fa douleur , par cette pièce ei>
fiances de vers de dix fyllabes, dont le^
rimes font répétées dans chaque. france r
» Le cruel événement! Jamais je ne-
» fis une fi grande perte , & n'éprouvai
» une Cl vive afflidion. J'en dois éternel-
» lement pleurer & gémir. J'ai à paidec
x> de celui qui fut le chef & le père de
» la valeur. Le vaillant Richard ,. roi des
3^8 HiST. LITTÉRAIRE
» Anglois , eft mort. Depuis mille ans
» on n'a vu homme aufîi preux. Jamais
» il n'aura fon pareil en bravoure , en
» magnificence & en générofite. Non
» Alexandre, le vainqueur de Darius,
^ n'eut point une libéralité fi noble.
» Charles & Artus ne le valurent point.
» ïi s'eft fait redouter d'une partie du
» monde , & admirer de l'autre.
» Je m'étonne que dans ce fiècle faux
» & perfide , il puifle y avoir un homme
» fage & courtois. Puifque les adions
» glorieufes n'y fervent de rien , pour-
3> quoi faire de grands efforts ? La mort
» a montré de quoi elle eft capable : en
» frappant Richard , elle a enlevé au
» monde tout l'honneur, toutes les joies,
» tous les biens. Si rien ne peut garan-
» tir d'elle , devroit-on tant craindre de
» mourir?
» Ah ! feigneur, roi vaillant, que de-
» viendront déformais les armes , les
» tournois , les riches cours, les hauts 3c
DES Troubadours. 36^
» magnifiques dons ; puifque vous n'êtes
» plus, vous qui en étiez le chef? Que
» deviendront ceux qui étoient à votre
» fervice , qui attendoient des récom-
» penfes ? que deviendront ceux que
» vous élevâtes à la gloire & à la for-
w tune ? Il ne leur refte qu'à fe donner
» la mort.
» De longs chagrins & une vie mal-
» heureufe leur font préparés , avec un
» défefpoir éternel de leur infortune ;
» tandis que les Sarafins, Turcs & païens,
» qui vous redoutoient plus qu homme
» né de mère ^ verront tellement accroître
» leur orgueil & leur profpérité , que la
» conquête du faint fépulcre en devien-
»dra plus difficile. Dieu l'a voulu: car
» s'il ne l'avoit pas voulu , fî vous aviez
» vécu , feigneur , ils auroient bien été
» forcés de s'enfuir de la Syrie.
» Je n'ai plus déformais d'efpérance,
T> qu'il y aille roi ni prince qui fâche la
^i recouvrer, Q^^^^^^^® tiendra votre
370 Hisr. LITTERAIRE':
» place , doit confidérer combien vou^
35 aimâtes la gloire ; quels furent vos
or deux vaillans frères , le roi Henri & le
33 courtois comte Geoffroi; (le premier
3> couronné du vivant de Henri II ,
» Fàutrecomte de Bretagne :.) pour vous
«remplacer tous trois, il faut fc: tenir^
» bien prêt à de glorieufes entreprifes.
Envoi.
» Beau feigneur roi , que Dieu mifé—
» ricordieux , vraie vie & véritable mer-
» ci , vous accorde tel pardon qui vous
3> efl: nécefTaire; qu'il vous faiTe grâce de.
w vos torts , & fe reffouvienne comment
P vous faviez bien le fervir ! a
S'il y a dans cette pièce de la poéfie
Zc du fentiment, il n'y a guère de vérité ^
excepté fur l'article de la bravoure. Ri-
chard eut tous les vices ,. joints à cette
fougue martiale qui afEbontoit tous les
dangers. Mais il avoit favorifé les trou-
badours, & celui-ci en particulier: il
devoit donc être un prince accomplie
ï>ES' Troubadours. 371
Boniface , marquis de Montferrat ,
aimoit auffi les mufes. Faidit flit quelque
tems à fa cour : il le. défigne" fouvent
dans- fes vers comme \q preux inarquls*
Il fe fixa enfin à la cour de Raimond-
d'Agoult, feigneur de Sault , Tun des'
plus grands feigneurs de Provence. Après ^
tant de chagrins caufés par Tamour , on'
ne devroit pas s'attendre à le voir encore
amoureux: il le fut cependant , ôc il eut'
un prince- pour rival-
Madame Jordana de Brun, femnt&'
noble & très-aimable., habitoit un châ-^
teau à l'extrémité de la Provence ,Tur la
frontière de la Lombardie* Faidit fe dé-
clara fon amant ; & la mit tant en hon-
neur , dit l'hiftorien , tant la fervxt , tanr
lui cria merci, qu'elle le fitfon chevalier
quoiqu'il ne fut pas homme de condi^
tion. Dans fes chanfons, il la nomme*
toujours fon teie/poir.
Le comte- de Provence , Alphonfe If
^mort en 1208 J. amoureux de cette"
372 HiST. LITXéRAlRÈ
dame , faifoit pour elle beaucoup de dé-
penfes , fréquentoit les tournois, & figna-
loit fa valeur pour lui plaire. La dame le
recevoit fort courtoifement , badinoit ,
rioit avec lui : ce qui faifoit croire qu'il
avoit grande part à fes faveurs. La ja-
loufîe s'empare de Faidit. Il quitte fa
maierefle. Plus de chanfons ; plus de plai-
fîrs. Il vouloit mourir de chagrin & de
défefpoir. Apprenant à la fin que fes
foupçons étoient faux , que tout ce qu'il
avoit entendu dire n'étoit que difcours
de médifans Se de trompeurs , il fe repen-
tit & demanda grâce par une chanfon.
Il dit dans cette pièce , que fi la dame
veut lui pardonner & l'aimer , il lui fera
toute fa vie fort fidelle & plus obéifTant
que le lion de Geoifroi de la Tour,
(Selon rhitfloire des croifades, GeofFroi
de la Tour , gentilhomme Limoufin ,
avoit délivré un lion attaqué par un
énorme ferpent ; & ce lion le fuivit tou-
jours depuis comme un chien fidelle. Oa
DES Troubadours. 373
peut en douter , malgré le témoignage
de Maimbourg. ) Il ajoute qu elle doit
lui pardonner pour deux raifons : Tune ,
qu'il veut prendre la croix & aller en
pèlerinage à Rome; mais qu'il ne le peut
s'il a guerre & inimitié contre quel-
qu'un , ou quelqu'un contre lui; l'autre,
que Dieu pardonne à ceux qui pardon-
nent , & la traitera comme el^e l'aura trai-
té. On ignore la fuite de cette aventure.
Noftradamus & Crefcimbéni font mou-
rir Faidit à la cour de Raimond d' Agoult
en 1220. En ce cas, on lui auroit fauC-
fement attribué dans fon recueil une
pièce fur la mort de Béatrix , comtelTe
de Provence ; car cette princefTe , fem-
me de Charles d'Anjou , ne mourut que
vers l'an 1260. La pièce eft affez remar-
quable.
3> Rien ne peut nous garantir de la
» mort , ni la puiffance, ni l'efprit , ni les
» grâces ; puifque la comteffe Béatrix â
» fuccombé fous fes traits. Comment
57'4' fîfST. LtTTÛ-KAtK-B
» donc la crainte de mourir peut- elfe
» empêcher qu-on aille à- la croifade ^
»-pour recouvrer les terres de Syrie que
3' Dieu a perdues F Et de quoi profiteront:
3' les autres conquêtes, dont les rois font
» uniquement occupés? Mais le monde
3> reflemble au- voleur qui , témoin du
» fupplice de fon camarade , ne fe cor-
M rige point & continue de voler, a
Nous avons cinquante-deux chanfonj
de Gaucelm' Faidit , tilTues de lieux com-
muns fur l'amour. Une tenfon entre lui:
& Hugues de Bacalaria , mérite de trou>
ver place ici. La morale n'en efl: pas
bonne-; mais elle peint les mœurs des
troubadours, & apprend à fe défier da
leurs principes»
G A u c E L M.
3î J*aime fincérement une dame', qui a
39 un: ami qu'elle:ne veut pas. quitter. Elle
» refufe de m'aimer , fi je ne confcns
» qu elle continue de lui donner publi-
»\qwement des. marjques d'amour ^.taia^
ïy E s T E ou B A D O U R 3. JJj^
S» dis que dans le particulier je ferai d'elle.
9» tout ce que: je voudrai. Telle ell la
^.-condition qu'elle m'impofe. «
H u G u E s,
^Prenez toujours ce que la jolie dame.
» vous offrira , & plus encore quand elle.
3» voudra. Avec de la patience , on vient:
>Ȉ bout de tout; & c'eft ainfi que bien
3» deSupauvres font devenus riches, a
G AU CE L M.
o> J'aime mieux cent fois n'avoir au-
» cun plaifir & refier fans amour , que.
w^de donner à ma dame , donc je fuia
» épris , la.permifïion extravagante d'à-.
33 voir un autre amant qui La poffede. Je
33 neJe trouve déjà pas trop bon de fon
33 mari: jugez fi je le fouffrirois patiem-
33 ment d'un autre. J'en mourrois de ja-
» loufie j & à. mon avis , il n'ell pas uii-
33 plus cruel genre de mort, «=
H u G u E s.
30 Celui- qui difpofe en fecret d'une
33 jpjie.dame., a bien envie de. mourir s'il
37<^ HiST. LITTÉRAIRE
33 en meurt. J'aimerois mille fois mieu^
» l'avoir à cette condition , que de n a-
33 voir rien du tout. D'ailleurs , je ferois
33 fî bien auprès d'elle , que j'obtiendrois
» d'être déchargé de la fâcheufe condi-
» tien, a
G A U C E L M.
33 Je ne trouve aucun goût à de fem-
» blables plaifirs. Si je l'enlève à fon
33 amant , je craindrai que fa légèreté ne
a> la porte à me traiter de même. Elle
» n'aura point mon amour, fî elle ne l'a
33 tout feul ; & fi elle en veut un autre ,
» je renonce pour jamais à la voir, a
Hugues.
^3 Tout amant qui abandonne une da-
3> me pour fi peu de chofe, ne fait guère
33 aimer. Savez-vous un parti que je
33 vous confeillerois de prendre ? c'eft de
33 l'aimer avec la même fincérité qu'elle
33 vous aimeroit ; de badiner & de rire
>3 comme elle en a ufé avec vous; &: de
» faire un autre amour, pour lequel vous
1
DES Troubadours. 377
95 chanteriez en loyal amant, tandis que
» vous entretiendriez celle-ci fur le mê-
>3 me pied qu'eile vous tiendroit. «
Cet expédient paroît judicieux à Gau-
celm. Il en fait juge madame Marie de
Ventadour. Hugues y confent; mais il
veut qu'on appelle au jugement la mar-
quife (peut-être de Montferrat) & le
dauphin (d'Auvergne;) qui favent bien
la route que l'on doit fuivrê en amour»
57^ HiST. LlTTÉRAliaE-
X X X I I L
ELIAS CAIRELS.
Q
,, uoiQUE ce troubadour ait été in-^
connu à Noftradamus , & que nos ma-
nufcrits ne s'accordent point fur fon
compte, il fournit à notre hiftoire (Quel-
ques particularités curieufes.-
Elias Caikels naquit à Sarlar
en Périgord. Sa première profefîion fur
de travailler en or & en argent , & de
defîîner des armoiries. Soit caprice , foir
ambition ^ foit penchant irréfiftible , il k
confacra aux mufes en qualité de jon-
gleur & de troubadour; mais fes efpé^
rances de fuccès furent trompées. Selon,
un de nos hiftoriens , il compofa , chan-
ta , violonna mal ; il parla plus mal en-
core ; & fon talent fe réduifoit à biea-
capier les airs & les paroles. Selon un:
autre ,. il étoit favant dans les lettres j
ITES TrOUBADOUjRS. 375(
eorapofoit, difoit, faifoit avec beaucoup
de talent tout ce qu'il vouloit ; & cepen-
dant il ne réufîît point autant que le
méritoient fes ouvrages , parce qu'il mé-
prifoit le monde & les feigneurs. Le
premier manufcrit afTure qu'il fut îong-
tems en Romanie , Se qu'il revint à Sar-
ht , où il mourut ; le fécond , qu'il par-
courut la plus grande partie de. la terra
habitée. Ses ouvrages donnent de meil-
leurs éclaircifïèmens fur l'époque & les
circonftances de fa vie.
On a de lui feize pièces. Il fut un de?
ces poètes qui fe plài(ent à multiplier
les difficultés mécaniques de l'art , pour
avoir l'honneur de les vaincre. Les verS;
courts Se les rimes recherchées lui pa-
roiffoient un grand mérite , aufîî bien,
que de commencer chaque couplet par.
les derniers mots du. précédent» Il taxe
durement de mauvais goût ceux qui pré-
fèrent une chanfonnette en rimes faciles*.
S»r de pareilles puérilités ^ un écrivaiq^'
380 HiST. LITTéRAIRg
devroit être confiné dans la clalTe des
petits génies , s'il y avoit moins d'exem-
ples de petiteifes unies aux talen», quel-
quefois même en des (iccles éclairés.
La pièce où fe trouve ce faux juge-
ment , parle du gracieux roi qui occupe
Vempire» « Il me fait tant maigrir, dit
» Cairels, qu'une lime ne mordroit pas
» fur moi. Je fuis force de le quitter , ne
» pouvant le fuivre davantage. Je n'ai
03 pas plus gagné avec lui qu avec Ta-
» mour. ce
II s agit de Frédéric II, empereur dès
Tan 1220. Ce prince, comme nous le
verrons ailleurs , aima & cultiva la poé-
fie. Le troubadour s'étoit fans doute
attaché à fon fervice. S'il le quitta mé-
content, ce fut peut-être parce qu'il
attendoit trop de fa générofité , ou qu'il
la méritoic trop peu.
Amoureux d'une grande dame , le.
poète dit qu'il entreprendroit volontiers
le portrait de fes charmes, s'il ne crair
DÈS Troubadours. 381
gnolt de le manquer. Cette crainte ne
Tempêche pas de peindre fa taille fine
fans maigreur , fes cheveux blonds com-
me de l'or , fon front blanc , fes fourcils
délicatement cintrés , fes yeux , fon nez,
fa bouche riante. 5> Je ne fais qui me
35 tient, s'écrie-t-il , que je ne l'embraffe
33 devant tout le monde. « Mais devant
elle il eft fi timide, qu'il n'ofe lui décla-
rer fon amour. Seulement fes yeux par-
lent pour lui. Il la conjure d'avoir plus
d'égard à ce qu'ils difent qu'à la fupé-
riorité de fa naiifance. « Car amour ne
sî compte pour rien la noblelTe au prix
» de la courtoifie , de la complaifance &
3> de l'honneur. «
Deux envois accompagnent cette piè-
ce , l'un à Guillaume marquis de Mont-
ferrat, fils du fameux Boniface que nous
avons eu occafion de faire connoître ;
l'autre à la dame Ifabelle , la maîtreile
du troubadour. Le caraâière de Cairels
ne fe montre pas en beau , dans une
I5S2 HlST. LITTÉRAIRE
tenfon où il eft interlocuteur avec cettd
ciame.
liabeîie lui demande pourquoi il a
porté ailleiyrs fon amour ; & pourquoi
fes chanfons ne s'adreffent plus à elle ,
qui ne lui a jamais manqué , qui ne lui
a jamais rien refufé ?
C A I R E L s*
3> Si je vous donnai des louanges, ce
» n'étoit point par amour , mais pour
o> l'honneur & le profit que j'en efpérois ;
» comme un jongleur, quand il fait l'élo-
33 ge d'une dame de mérite. Mais mo»
M efpérance a été trompée, ce
Isabelle,
^> Je ne vis jamais d'amoureux chan-
93 ger comme vous de maîtrefTe par inté-
33 rêt. Si je le difois pour vous faire
» affront , on ne me croiroit point, après
3» tout ce que j'ai dit en votre honneur.
D> Vous pouvez redoubler votre folie.
93 Pour moi , j'augmenterai toujours eu
»? bien & en vertu s & je n'aurai
!DEs Troubadours. 3S5]
^ plus , à votre égard , ni inclination ni
3J amour, ce
C A r R E L s.
» Madame , je ne m'en défefpéreraî
» pas. Je ferois une grande folie de refter
D> dans vos liens , fi je n'en ai eu ni
9J honneur ni profit. Vous garderez l'opi-
3» nion qu'on a de vous. Et moi , j'irai
s» voir ma belle amie , gentille & d'une
33 taille charmante , qui n'eu pas fauffe
oi ni trompeufe. a
Isabelle.
» Quelle efc votre amie ? dites-le moi,
9> fi vous le trouvez bon , & ne craignez
» point : je vous fervirai auprès drelle,
93 Cl elle y confent. «
C A I R E L s.
33 Vous me demandez, madame , une
» chofe extravagante. Je mériterois dé
33 perdre fon amitié. «
Des vues d'intérêt pourroient bien
aujourd'hui , comme alors , fe mêler dans
un commerce de galanterie j mais yn
^§4 HiST. LITTÉRAIRg
poëte n auroit garde d en faire l'aveu;
L'amour - propre s'eft raffiné avec les
mœurs*
Après avoir quitté Ifabelie , le trou-
badour s'applaudit de s'être attaché à
une dame loyale, & d'oublier tous les
maux qu'un amour déplacé lui faifoic
fouiFrir. Il efpère qu'un autre amant le
vengera , tandis que fa nouvelle maî-
treffe le dédommagera de fes fouffrances.
Elle agrée fon attachement : elle le fait
rire & chanter. Il ne ceflera de la fervir,
jufqu'à ce que merci lui obtienne de
l'embrafler ; 3> car , ajoute-t-il , je n'en
3> demande pas davantage. «
On le voit ailleurs s'élever contre
l'opinion de beaucoup de gens qui ,
décriant le mérite , l'enjouement & la
galanterie, veulent tout foumettre aux
règles d'une froide & infipide raifon.
» On eft bien dupe de vouloir toujours
» être raifonnable. J'ai vu fouvent la
p_ folie réuflir , où la raifon ne faifoit
»que
-DES Troubadours. ^Sf,
» -que nuire, œ Les hommes fenfés appré-
cieront cette maxime de poëte, & con-
viendront que (i la raifon a fouvent peu
de fuccès , furtout dans la carrière de la
fortune , elle doit méprifer du moins les
triomphes du vice & de la folie. Horace
vante une Folie agréable , qui peut pren-
dre quelques inftans de la vie. ( Dulce efi
dejipere in loco, ) Il ne paroît pas que
notre poëte ait eu la même idée.
Plufieurs de fes pièces font de fades
lieux communs d'amour. Deux chanfons
fur la croifade intérelîent par le fujer.
Dans Tune , il fe plaint de l'empereur,
qui tarde trop à paifer la mer ; & il in-
vite le marquis de Montferrat à le fuivre
quand il partira. Dans l'autre , il accufe
les chevaliers, les rois, les barons, les
marquis , de retarder par leurs guerres
particulières la délivrance de Jérufalem ;
il parle des croifés qui doivent pafTer
en Hongrie fur les terres des Grecs, pour
fecourir l'impératrice de Conftantinople,
Tome L K
^26 HiST. LïTTéRAlRE
veuve de Pierre de Courtenai , quô
Théodore Comnène venoit de faire
périr ; il invite l'empereur Frédéric au
voyage de Jérufalem , & Guillaume de
Montferrat à venger fans délai la mort
de fon père Boniface , à venger de même
fon frère qu'on a dépouillé.
Ce Guillaume, marquis de Montfer-
jîat , eft fort maltraité dans une autre
pièce. Cairels lui reproche fon indolence
pour des objets-cffentiels à fa gloire. Il
veut que les moines de Cluni le mettent
à leur tête & le faffent abbé de Cî-
taaux ; fatire piquante , quoique les moi-
nes eulTent quelquefois les mœurs guer-
rières. Il dit que les Lombards, les Fran-
çois , les Flamands , les Bourguignons le
regardent comme bâtard ; que fes ancê-
tres ont été vaillans ; mais que , s'il n'y
prend, garde , il perdra tout-à-fait fon
nom ; qu'il fe voit forcé avec douleur de
lui appliquer le proverbe ; Bon pen ,
©ES Troubadours. 387
Que ces invedives aient eu de l'in-
fluence ou non , Guillaume fe détermina
enfin en 1224, ^ ^^^^^^ ^^ conquête du
royaume de Salonique , dont fon frère
Démétrius avoit été dépouillé, comme il
a été dit plus haut. L'empereur Frédé-
ric II lui prêta fept mille marcs d'ar-
gent ; Guillaume engagea fon marquifat
jufqu a rentière reftitution de la fomme.
Cette expédition , comme tant d'autres,
eut des commencemens heureux & des
fuites déplorables. Salonique fut prife ;
mais le marquis y mourut l'année fui-
vante , empoifonné , dit-on , par les
Grecs. Son fils Boniface retourna en
Italie , prefque fans troupes. Les Grecs
détrônèrent de nouveau Démétrius , qui
vint chercher un afyle dans les états de
fon neveu *.
Après tant d'exemples de l'audace
des troubadours à cenfurer la conduite
■ ■ I 1 I !■ I III III I I I M
* Voyei Muratori, Annales d^îtalie»
Rij
3 SB HiST. LITTÉRAIRE
des princes , nous ne pouvons croire
que c'ait été la principale caufe du peu
de fuccès de Cairels, Tout étant divifé ,
il pouvoit plaire aux uns en inve6livant
contre les autres. Mais s'il méprifa le
monde & les feigneurs, comme l'obferve
un de nos manufcrits ; s'il n'eut pas Iç
caradère fouple d'ua courtifan , ni le
génie de Tintrigue , comme fes ouvrages
femblent le prouver ; avec plus de mé*
rite encore , vraifemblablement il eût
échoué dans les cours. Elles furent de
tout tems l'écueil des efprits roides, plus
jiîéme qup des âmes vertueufes.
Ce poëte montre cependant beau-^
coup d'ambition , par une pièce où il
^xpofeTes défirs. De l'çr, de l'argent,
des beftiaux ; la fagefTe 4e Salomon , U
courtoiiïe de Roland , la puiflance
d'Alexandre , la force de S^mfon, l'amie
de Triftan , la chevalerie de Gauvin , le
{avoir de Merlin ; une d parfaite loyau-
té , ^ue nul chevalier &: nul jonglçy^
CesTkoi/badours. 3Sp
tî'aient rien à reprendre en lui ; une maî-
treflfe jeune, jolie & décente ; mille cava-*
liers bien en ordre pour le fuivre par
tout : voilà ce qu il fouhaite ; enfin , de
trouver toujours des marchandifes en
vente , & d'avoir toujours de quoi tout
acheter. Car il voudroit recevoir fans
cefTe grande compagnie , Se pouvoir la
bien traiter fans qu'il en coûtât rien à
perfonne.
Comment accorder ces fouhaits aveo
le mépris du monde & des feigneurs 5 à
moins de dire qu'Elias Cairels envioit
par goût la fortune , & m.éprifoit par
orgueil ou par dépit ceux qu'il ert
voyoit jouir ? Le vrai fage fait mieux fe
contenter de fon fort : c'efl en modfi ant
fes défirs , qu'il fe met au - dclTus de la
richelTe 6c des grandeurs.
Ki^
55)0 HiST. LITTÉRJ!?IRE
^ . ^S^— - ■ *;^
XXXIV.
BERTRAND D^ALAMANON.
iN o u s fommes obligés , malgré noiH ,
de recourir à Noftradamus , pour la vie
de ce troubadour , dont nos manufcrits
provençaux ne contiennent que les ou-
vrages. Peu d'hiftoriens , fans doute ,
méritent moins de confiance ; mais ici
du moins on ne le verra pas en contra-
didion avec d'autres.
Bertrand, fils & petit-fils de
feigneurs du même nom , pofTédoit le
fief d'Alamanon , (aujourd'hui La Ma-
non), dans le diocèfe d'Aix en Pro-
vence. Gentilhomme des plus confidéra-
bles du pays , il fe diftingua fingulière-
ment parmi les poètes. B eut pour maî-
treffe Fanette ou Etiennette de Gantel-
mi , dame de Romanin , qui tenoit
alors , dit Noftradamus , une cour d'à".
DES Troubadours* j^r
mour dans fon château. Nous avons
prouvé que ces cours d'amour n exif-
toient point encore; mais continuons de
fuivre Tauteur , fans nous arrêter à la
critique. La dame de Romanin étoit
tante de la fameufe Laure , immortalifée
par Pétrarque. Alamanon fie de belles
chanfons en fon honneur. Il fe dégoûta
de Tamour, on ne fait pourquoi , & fe
livra au goût de la fatire contre les prin-
ces.
La fatire a eu en tout tems fes dan-
gers : elle excite la haine , & la haine
infpire la vengeance. Le troubadour
n'épargna pas même Charles II d'Anjou,
roi de Naples & comte de Provence ,
dont il étoit le fujet. Auffi Charles fe
vengea t-il , en lui enlevant un droit
héréditaire de fa maifon , fur le fel qui
palfoit le pont de la Duranee à Pertuis»
Ce coup d'autorité occafionna de nou-
velles fatires , qui ne pouvoient qu'aug-
menter'le mal,
Riv
5^-2 HrST. LITTÉKAIRB
Heureufement pour le fatirique , Jl
exerça enfuite Ton talent contre les enne-
mis du roi. de Naples. Il attaqua Boni-
face VIII, au fujet de fon animofité con-
tre Philippe le Bel & contre Charles IL
Il attaqua l'empereur Henri VII /qui
avoir outragé Robert duc de Calabre, Bs
du roi de Naples , & proteékur d'Ala-
manon. Robert envoya au roi fon père
le firvente du poëte contre l^mpereur ;
& Charles rendit le droit que le poète
a-voit perdu. Dans cette carrière péril-
leufe, on pouvoir être payé par les uns
du mal qu on difoit des autres»
Le reBeur d'Arles ( Noftradamus au-
rolt dû dire l'archevêque ) efTuya auiîî
une fatire violente , dont nous rendrons
compte. L'hiftorien attribue au trouba-
dour un traité en rimes provençales, in^
titulé les Gi/errei intijîines j fur les divL-
fions qui règnoiejit entre les princes. Il
place fa mort en 12^5*. Il le repréfente ,
d'après le moine des Iles d'or , comme
brEs Troubadours. 35)3
Sftirin diftingué par Ton courage & par fort
tabileté en affaires , que par fcm talent
poétique.
Une partie des ouvrages d'Alamano"n^
confirme le récit de Noftradamus : une-
autre partie n'y a aucun rapport. Quel-
ques-unes de Tes pièces ont été fans doute^
perdues. Peu importe , au fond , d'être^
bien inftruit des particularités de fa viet
hs produdions de fon efprit doivent fur-r
tout nous intéreffer.-
Amoureux d'une femme , qu'il troû*-
voit févère , ( peut-être la dame de Ro^
manin) il exprime ainfi>fesfentimeD^:
30 On veut favoir pourquoi je fais une^
» demi-cKanfon : c'eft que je n'ai qu'ui»
» demirfujet dé chanter. Il n'y a d'à—
» mour que de ma part; la dame que-
» j'aime ne veut pas m'aimer. Mais au^
» défaut des oui qu'elle me refufev W
» prendrai les non: qu'elle me prodigue».
» Efpérer auprès d'elle- ,. vaut mieux que-*
»'JQuii* avec toute autre. Et ne pouvaius:
3P4 HiST. riTTÉRAIRÔ
»réfifter à l'empire de l'amour, je îTéf
» fais de moyen pour foulager mes pei-
» nés, que de penfer qu'un jour peut-être-
» elle m'aimera. «
Cette jolie chanfon efl d'une naïveté
piquante. En voici une féconde , à-peu-
près du même goût :.
» Si j'a vois tourné cafaque a celle qui
» me refufe, j'aurois biea fait mes affair-
» res auprès d'une autre , qui du moins
»m'auroit pris pour fon ferviteur. Mais
» le fou ne quitte point fa folie, & je ne
» puis me repentir de la mienne. Cepen-
» da»t lorfque je m'engageai dans les:
» chaînes de ma dame, il eût mieux valiî
» pour mol être dans celle des Mamme-
» lus. J'en ferois forti par amis ou par
» argent , ou je m'en ferois échappéi.
» Dans n^a prifon , je n'ai aucune de ces
» ipefTourees. Je vous aime, ma dame;:
» je vous aimerai deux fois autant „ fi
»^vous me voulez du bien.. Mais vous
mfavez. que je ne peux vaincre mon
» amour , & vou5 me maltraitez en con-
-» féquence ! a
Le firvente contre Tarehevêtjue d'Ar^
les eft une cruelle inve6tive , qu'on croi-
xoit pleine de calomnies abfurdes , (i Tort
ignoroit combien les mœurs du clergé ^
en général , fournifToient alors matière
sux cenfures les plas amères.
Alamanon reproche à ce prélat ù
folie & fes défordres. Parjure , meurtre ^
€oncufïïons , avarice , orgueil , impudi-
cités , il Ten accufe ouvertement ; il le
traite de faux témoin , de renégat , ècc^
A l'entendre y » l'archevêque fait conti^
» nueîlement la guerre , opprime les cÊ*
» toyens , les met en prifon ; & pour
» comble de faulïèté , les excommunie ,
» les abfout, les enterre, le tout pour de
» l'argent. Pour de l'argent , il fit mourir
2> Jonquere en prifon, fans qu'on ait pis
5» en favoir d'autre caufe^ On fera trop
» malheureux , fi le légat ne vient le faire
3» brûler ,. ou àa moins enfermer. Les^
R^v|
5f^ HiST. LiTTÈRArRF
» habitans d'Arles vivoient tranquilles ,*
30 avant d'être en proie à ce perfide pal^
3^ teur, qui ofe prendre leurs biens, &
3a prononcer lui-même des indulgences
» pour les maux dont il les accable. Ils
» n'auront point de repos , qu'ils ne
3? l'aient mis tout vivant dans la tombe. «
Quelque chargé que paroifTe un tel-
porrrait , on ne peut douter que l'arche-
vêque ne fût un méchant homme. Ètoit-
ce une raifon pour que le légat eût droit
de le faire brûler, ou même enfermer^
La cour de Rome exerçoit par elle-
même , Ôc par fes miniftres , le plus
étrange defpotifme. L'idée du trouba-
dour en feroit la preuve , fi les autres
preuves étoient moins connues. Joint à
^'empire de la vertu , le defpotifme auroit
pu réprimer les vices. Malheureufement
les vices regnoient à Rome encore plus
qu'ailleurs.
On- en peut ju^er, quoique imparfai-
tement, par un firvenre où la politique
fefes Troubadours, ^s^'f,
domaine eft caraderifée avec énergie^
Le pape Innocent IV dépofa au concile
de Lyon , en I2^*j , l'empereur Frédé-
ric II, dont le crime irrémiflîble étoit de
joindre la fermeté à la puiffancc. Après
cet attentat » devenu commun depuis
deux /îècles , Innocent offrit Tempire à^
différens princes, ou plutôt n*oublia rien,
pour le leur faire acheter. Cefl le fujet
du firvente.
Le.poëte s'élève contre les prétendans^
à l'empire, & contre, le pontife flottant
entre eux , & les berçant de promeffes,
& d'efpérances , tandis c^uil épuife leurs^
richefles..
» Ceft le pape qui règne, qui pofTede
39 l'empire: car il en tire plus de revenu
» par les tréfors qu'on lui diftribue,, & à
3» fes gens ,. que n'en pourroit tirer l'em-
» pereur. Il ne cherche qu'à fomenter
» les troubles. Ce procès ne, fera point
Y> jugé. Mais puifque les rois le veulent.
» terminer avec les armes , qu'ils fe met-^
5i)8 HlST^ LITTÉRAIRE
» tent chacun en campagne j, que Tuil
» des partis remporte la vid:oire. Alors
3» les décrétales n'arrêteront plus, & Ton
» fera bien parler le pape. Le vainqueur
» fera appelé fils de Dieu , fera couronné
» par le clergé. Tel eft lufage des gens
» d'égîife , quand ils trouvent un empe-
» reur puiffant , de: fe foumettre humble*
» ment à ks ordres , & de Taccabler ,
» quand ils le voient décheoir. «
C etoit le tems 6ù les cris s'élevoient
cle toutes parts contre le clergé, contre
la cour de Rome en particulier, où les
•exadions de Téglife révoltoient les peu-
ples ; où enfin les efprits commençoienr
a croire que Tautorité du facerdoce ne
pouvoit s'étendre jufqu'à confacrer Tin-
juflice & Toppreflion. Cependant la har-
diefïe du troubadour étonne encore,
pour peu qu'on réfléchiffe fur les traite^
mens que venoient d'eifuyer les Albi-
geois.
Nous a^avons point le Crvente\ cicé^
DE y Tr O UBTA D O UR s. jp^
parNoflradamiis ,. au fujet du droit fur
le fel donc notre poète avoit été dé-
pouillé. Il y apoftrophoit un»: autre trou-
badour, en lui demandant lefquels va-
loient le mieux, des Catalans ,. ou des^
Franco is^, des Limoufins , Auvergnats :,
Viennois , ou des fujets des deux rois
(. da France & d'Angleterre). » Vous
» connoifTez , ajoutoit-il , le earadère de;
M toutes ces nations : je veux que vous
» me difîez celle qu'on doit eflimer da-
avantage. Pour moi, je fuis dans le
5^ chagrin depuis que le fel de Provence
33 ne pafTe plus fur mon pont. «
Peut-être fait^il allufion aux défagré-
mens que Fui caufoit !e roi de Sicile,,
dans une pièce où il fe dépeint tourmen-
té par la chicane. » Autrefois, dit-il, je:
is m'adonnois au chant , à la joie, à la
» chevalerie:, à la courtoifie, à la galan.-
» terie auprès des beautés qui me plai-
» foient. Amour efï témoin du bonheur
» qp& lY trouvois alors» Mais ce qui m^.
'4oa HisT. LiTTéRArnS"
w fairoit honneur autems paifé, je crauif
>»^q:u*on ne me le reproche au tems
3» préfent. Tout eft changé ; il faut chanv
3> ger moi-même : il faut m*occuper fans
s» cefTe de procès, d'avocats, demémoi-
» res : fans cefTe il faut être à obferver
*» s'il n'arrivera point quelque huiiïîer
» efToufflé , déhanché , que la cour de
» juftice mi'envoie , pour me fommer
» de comparoir à peine de perdre ma
53 caufe. Tel eft mon malheureux état ,.
» pire que la mort , & qui me force do:
» prendre congé des affemblées de feir
» gneurs. ce
Si cette pièce intérefle médiocrement
par le ftyle ,.elle eft curieufe par la pein-
ture d'un fléau, dont les fiècles de la che*
Valérie fembloient devoir être exemts»-
Des procès, des huifîiers, en un tems ow
Tépée décidoit prefque de tout !
Trois firventes hiftoriques , par le(-
quels nous-finiffons,. ofïrent peu de traits?
iiitéieirans,.
i>Es Troubadours^, 401*
Dans le premier , Bertrand d' Alama^*
non blâme fon feigneur de ne pluy
demander les villes qu'il réclamoit , 8c
d'avoir terminé pour mille marcs une
guerre qu'il avoit conunencée. » Le bruit
» court , ajoute-t-il , qiie le feigneur 3
3» pris la croix de dépit , & veut pafTer
9x en Syrie. Voyez la belle conduite ,.
vx d'aller demander aux Turcs ce qu'on
33 lui a homeufement enlevé ici! Il eit
30 près d' Arles V bien fâché de ne pas fe-
M fervir de fon écu. Mais s'il attend le-
33 comte , il fera fans doute fort trompé r
o> car le comte s'humilie , à mefure qu'oîa?
j^rabaiffe. «»^
Le feigneur dont il s'agit étoit vrai-
fembîablement Hugues de Baux , vi-
comte de Marfeille , qui avoit formé^
une ligue avec les autres membres de
fa maifon , contre Alphonfe , comte de
Provence , pour reprendre des terres
qu'on leur avoit enlevées. Guillaume Vf»
comte, de Forcalquier, entra dans cette?
402 HiST. LITTÉRAIRE
ligue. Elle auroit accablé Alphonfe , fi
Pierre II roi d'Aragon , fon frère , n'é-
toit venu à fon fecours. Les confédérés
furent vaincus , & forcés de faire la paix
en 1202.
Un fécond fîrvente a rapport au
même fujet.Le comte de Provence y eft
loué d'avoir bien défendu fes conquêtes,
& rétabli Thonneur de fa maifon. Ala-
manon y félicite auiTî le comte de Toa-
loufe d'avoir réparé la honte & le dom-
mage qu avoit fouifert le feigneur de
Baux. Ce comte de Touloufe , Rai^
mond VI , s'étoit déclaré pour la ligue.
Apparemment il procura quelque fatis-î
faélion aux vaincus.
Dans le dernier firvente , il eft queP-
tion du mariage de Béatrix , héritière
de Provence, qui époufa en 1245 Char-
les d'Anjou , frère de S. Louis. Rai-
mond VII comte de Touloufe , & Jac-
ques roi d'Aragon avoient eu en Pro-
vence des partifans, dont les intrigues
DES Troubadours. 40$
pour empêcher ce mariage furent in-
frudueufes. Le poète exhorte Charles
d'Anjou à venir dans le pays, m Venez
3> fans délai. Si le fils du roi de France
w fe laifle dépouiller par fes voifîns »
» quelle apparence qu'il falïe de grandes
» conquêtes outre-mer fur les Turcs ? ce
Le prince arriva en effet avec une par^
tie des troupes deftinées pour une croi*^
fade. Sa préfence arrêta les entreprife$
qu'on craignoit de la part du roi d'Ara-
gon & du comte de Touloufe.
Ces faits , quoique réduits au pur né-
ceffaire , ennuieront peut-être un grand
nombre de ledeurs ; mais , en les fupprî-
mant , je déroberois au public une ma-
tière d'inftrudion. D'ailleurs, il me pa-
roît curieux d'obferver comment les
poëtes fe mêloient de politique, & quels
font les rapports de l'ancienne poéCe
avec rhiftoire.
404 HiST. LITTÉRAIKE
XXX V.
HUGUES BRUNET.
Vj e troubadour , né à Rodez , fut def"
tinéà la cléricature, & reçut l'éducatiorï
<îui convenoit à cet état. Mais ce qu'il
recueillit de fes études , le détourna du
but que Ton s'étoit propofé. La vivacité
de fon imagination ne s'attacha qu'aux
fleurs de la littérature , de fa focilité d'ef-
prit ne fe porta qu'aux objets féduifans^
qui excitoient le goût de la poéfîe. Au
lieu de chercher la fortune par les routes
du miniftère eccléfiaftique , il la chercha
par celles des talens agréables. Il fe fit
jongleur; il compofa beaucoup de jolies
chanfops. Les cours lui furent ouvertes.
Alphonfe roi d'Aragon , le comte de
Touloufe , le comte de Rodez , le dau.-
phin d'Auvergne, Bernard d'Andufe,
l'aecueillirent fuccefîivemenu
DES Troubadours. 40;^;
Madame Galiana, bouigeoife d'Au-
rîllac , captiva Ton cœur , mais fans Tai-
mer. Elle aimoit le comte de Rodez ; &
fi elle parut flatter la palfion de Brunet.ce
ne fut que pour être l'objet de fes p oéfies.
L'éloge le plus remarquable que lui
donne le poëte, eft de plaire atout le
monde, en difant aux fous des folies,
aux fots des fotifes , aux gens d'efprit
des chofes fpirituelles. Du refle , il fe
plaint toujours de fes rigueurs. Depuis
qu^elle lui dit un jour en riant , qu'on
n'obtenoit rien fans hardieffe, il n'a çeffé
de l'aimer & de fouHrir.
» Quelle perplexité me défoie ! Je ne
» puis me foyftraire à l'empire de l'a-
» mour , qui toujours me promet des
» plaifîrs, & toujours m'accable de pei*
» nés. Ce dieu ne fe laifle voir que par
» Timagination ; il prend fon doux élan
60 de l'œil au cœur , du cœur dans la
» penfée ; & il me perce de fes trait?.
.^ Vginçu , fubjugué par la beauté qu iJ
''4:06 HiST. LITTERAIRE
» a choifie pour me foumettre , j'endure
» le plus cruel martyre. Elle veut qu'on
» lui rende grâces du mal qu elle fait ;
39 qu'on réponde humblement à fon or-
» gueil; qu'on foit fatisfait de fes rigueurs,
a> de fes menaces & de fa fierté. Rien ne
a> lui plaît que la candeur & la foumif-
p fion. Elle fait donner à la joie l'air du
» chagrin ; diiïîmuler ce qu'elle veut , &
» le faire fentir. Puis elle vous captive
» par de beaux femblans & un doux fou-
» rire ; en forte que les apparences arti-
» ficieufes voilent toujours fes fentimens,
» Ah ! il elle me veut du bien , qu'elle
» me donne fon cœur fans détour. Le
» peut-elle refufer à un loyal & iidelle
V amant , qui ne fonge qu'à lui obéir en
» tout ?
30 Ma bouche ne fauroit exprimer l'a-
» mour que j'ai pour elle. Je lui ai livré
»> mon cœur , & l'ai fermé à tout autre
» objet. PuifTe-t-elle me garder une place
if dans fon fo avenir ! Mille tourmens
DES Troubadours. 40*7
4> d'amour méritent bien cette foible ré-
3» compenfe . . • • «
» Pourvu feulement qu elle s'occupe
3i de moi ; pourvu que par de tendres
» regards elle empêche mes défîrs amou-
» reux de fe dillîper , je ferai pour elle
î> complaifant & foumis. Car telle eft la
» nourriture des loyaux amans : amour
» ne vit que de la joie & des biens qu'on
» kii fait.
» Seroit-elle retenue par la crainte des
» médifans ? J'ai pris la précaution de
» mettre la belle que j'adore à couvert
» de leur méchanceté. Je baiiTe les yeux,
» & ne la regarde que du cœur. Je cache
» mon bonheur à tout le monde ; per-
» fonne ne fait où j'ai placé mon amour,
» Si l'on me demande à qui mes chants
» s'adreflent , j'en fais myftère à mon
» meilleur ami , & je feins que c'eft à
» telle , dont il n'en eft rien, a
Cette réferve ne garantit point Bru-
Aet de la jaloufîe du comte de Rodez»
5|08 HiST. LITTÉRAIRE
Sa maîtrelTe le congédia, pour complaire
à celui qu'elle lui avoir toujours préféré.
Le poëte , facrifié au grand feigneur ,
embrafla de chagrin la règle auftère des
Chartreux,
Le recueil de fes pièces confîft^ en
cinq chanfons & deux poëmes en partie
moraux. Il déclame contre la déprava-
tion du fiècle, fujet rebattu dans tous les
liècles, dans ceux mêmes qu'on nous cite
fouvent pour modèles. Il dit que chacun
apprend ce qu'il devroit oublier, oublie
ce quil devroit favoir, élève ce qu'il
faudroit rabaifTer, méprife ce qu'il fau-
4droit honorer, m J'ai vu que les joies ,
39 les ris, les couplets, les airs de chan-
M fon , les cordons , lacets , anneaux &
3> gants , acquittoient une année d'a-
o> mour: de maintenant on fe croit perdu
33 lorfqu'on n'ed: pas payé comptant. Il
» fut un temps où l'on aimoit mieux
» efpérer qu'obtenir les fuprémes faveurs
9> 4e l'amour. C'eft qu'on favoit que les
?3 défîrs ,
t)Es Troubadours. 40^.
35 défirs , dont la pointe eft 11 douce ,
» s'éteignent dans raccomplifTement.
M Oui , l'attente du bien d'amour vaut
33 mieux que le don inde'cemment accor^»
33 dé. Les tourmens font précieux , les
53 peines agréables ; les foupirs , les cha-
33 grins même ont leur douceur. Mais
?3 dès qu'amour eft parvenu ifî loin , qu'il
>3 n'y a plus rien au-delà , il tombe dans
3î la langueur ; & les efpérances de l'a-
03 mant n'ayant plus d'objet, il méprife
»3 ce qui excitoit Tes défïrs. ce
Selon Nofcradamus , Hugues Brunet
fut un gentilhomme de Rodez; il aima
madame Jiàliaha, de l'ancienne maiioa
de Montégli ; n'ayant pu réuflir auprès
d'elle , il fe retira auprès du comte , fon
feigneur; il devint amoureux de £a fem-
me ; mais le comto qui goûtoit fes poé-
fies, qui d'ailleurs fe repofoit fur la vertu
de la comteife , ne fit pas femblant de
remarquer cette paillon du troubadour;
celui-ci mourut en 1223.
Tomî L S,
410 HiST. LITTEIIAIRH
NoPcradamus eft rarement d'accord
ôvec nos manufcrits ; & il débite tant
d'erreurs groffières , qu'on ne peut ja-
ïiiais s'en rapporter à fon témoignage.
Je remarque cependant que la qualité
de madame ne fe donnoit pas aux bour-
geoifes. Le manufcrit peut donc être
fautif au fujet de la maîtrefTe de Brunet,
DES Troubadours. 411
»>* ==^'::i^- — .- ' ?f:
XXXVI.
FERRARI DE FERRARE.
IN eus traduirons d*un manufcrit dé
Modène la vie de ce troubadour , que
Noftradamus&Crefcimbéni même n'ont
point connu , & dont il ne refte aucun
ouvrage. Elle contient des particularités
intérefTantes.
Maître Ferrari (comme l'appelle
rhiftorien) fut un jongleur de Ferrare*
Perfonne en Lombardie n'entendit audî
bien que lui le provençal, & ne corn-
pofa aullî bien dans cette langue: il fk
de très-bons & de très-beaux livres. Ce
fut un perfonnage fort courtois & crai-
gnant Dieu. Il fervit volontiers les che-
valiers & les barons, & fut conftamment
attaché à la maifon d'Efte.
Ce qui fuit eft d une écriture moderne,
en marge du manufcrit.
Sij
^Î2 HiST. LiTTéRAtEê
» Il florifToit du tems d'Azzon VII,'
» marquis de Ferrare, en 1254. Lorf-
» que les marquis d'Efle donnoient des
» fêtes 3c tenoient cour , tous les jon-
» gleurs qui entendoient bien le proven-
âB çai y accouroient. Ils alloient tous fe
» préfenter à Ferrari, & l'appeloient leur
» m.aître. S'il en venoit quelqu'un plus
*> habile que lés autres, qui proposât des
» queftions de fa façon ou inventées par
» d'autres troubadours , maître Ferrari
» leur répondoit fur le champ ; en forte
8ë» qu'il étoit comme un champion dans
» la cour du marquis d'Efte. Il ne fit
» jamais que deux chanfons Se une re-
» trouange» Mais il compofa des firventes
» &■ 'des couplets fupérieurs à tout ce
» qu'on connoifToit en ce genre. De
» chaque chanfon ou firvente des trou.-
» badours , il tira un , deux ou trois cou-
?> plets , renfermant les penfées les plus
» ingénieufes , & dont les expreiîîons
p çtoiçnt 1^3 mieux choiCes. Dans cet
DES Troubadours. 41^
^ extrait , il n'inféra aucun couplet de fa
» compofîtion. Celui à qui le recueil eft
» refte' en fît écrire quelques uns , afin
?» qu'il fût mémoire -de Ferrari. «
Le manufcrit ajoute que maître Fer*
rari fut amoureux , dans fa jeuneffe ,
d'une dame Curcha , pour laquelle il fit
de fort bonnes chofes ; qu'étant vieux ,
il s'çloignoit peu de Ferrare , finon pour
aller à Trévife voir mefîire Giraud du
Camiro ^ & fes fils , qui lui faifoient de
grands honneurs, le voyoient avec pîai-
lir, l'accueilloient parfaitement, & lui
jdonnoient volontiers pour fon mérite &
pour l'amour du marquis d'Efte.
On voit par ce récit combien la Icin-
gue provençale étoit alors en honneur.
Dans le douzième , le treizième & Iç
quatorzième fiècle , elle fut parmi les
perfonnes polies ce que devint enfuite la
"^ Maison très - illuftre du Trévilàn ; royes
yHlJîoirc de Venlfe.
S iii
4^4 HiST. LITTéRAlRl!
langue italienne , & ce que la françolfe
eft aujourd'hui. La réputation & les ou-
vrages des troubadours firent fa fortune.
Rien n'égaloit ces poètes. Ils infpiroient
une forte d'enthoufîafme. Chacun s'em*
preîToit de les connoître , de chanter
leurs pièces. C'étaient comme les hérauts
<le la chevalerie & de la galanterie , dont
l'empire embraffoit toute l'Europe méri-
dionale. Les écrivains qui ont l'art de
plaire contribuent beaucoup au fort des
langues. Le provençal n'eft retombé
dans l'oubli , que parce que les produc-
tions italiennes l'ont effacé par leur mé-
rite.
Le rôle que jouoient les troubadours,
ne mérite pas moins d'être obfervé. Lei
cours étoient pour eux une lice où ilt
venoient faire affaut d'efprit & de talent»
Ils fe déficient les uns les autres ; ils fe
propofoient des queftions difficiles à ré-
foudre ; & leurs combats intérefToient
hs fpsdateurs , auta'nt que les joutes de*
r):Es Troubadours. 415:
tournois. Les princes fe glorifioient d'a-
voir un de ces ingénieux champions ,
capable de tenir tere à tout venant. Sans
doute , les marquis d'Efi:e fe firent un
grand honneur de trouver un tel homme
parmi leurs fujets ', & Ferrari ne fut p^
le moindre ornement de leur cour.
Ce tableau rappelle les .jeux de la
Grèce , (i propres â enflammer l'émula-
tion du génie. Mais il faut au génie des
modèles de bon goût; Les troubadours
n'en connoiflbient point : auffi n ont ils
pu que bégayer en comparaifon de«
Grecs.
IV
Sjîtf HiST. LITTÉRAIRE
'îH ■ ^^uE>— • ' ' ^>^
XXXVII.
C A D E N E T.
JL/ E château ^e Cadénet fur la t)u^àn-^
ce, dans le comté de Forcalquier, ap-
partenoit à un chevalier indigent & mal-
heureux , qui fut le père de notre trou-
badour. Les comtes de Touloufe & de
ïrôv^rkie s étant ligues, éii ti^j , con-
tre G uilla um e VI i eoratte d'é ■ Fôrtal^
quier \ ce château efFuya toutes les hor-f
reurs de la guerre i les Touloufains \é
ruinèrent de fond en comble [ i ]. Ca-
dénet étoit encoire enfant. Un che-
vaiier ^^»orîîmé^ Guillaume TFÏtinaud de
Lantur J'emm^na prifonnier à Touloufe;
mais il elit la générofîcé de luiTervir de
père ; & rédùcation qu'il lui donna au-
roit produit de meilleurs effets, fi le
jeune homme , en fe formant l'efprit , ne
k fût attaché au frivole plutôt qu àTutile^
DES Troubadours. 417
«l'il n'eût préféré un goût de fantaifie au
vrai mérite de fon état.
Selon l'hiftorien provençal , il croif-
foit en beauté & en courtoifie ; il favoit
bien chanter & bien parler ; il apprit à
compofer des couplets & des firventes.
Cétoit un avantage, fans doute. Mal-
heureufement , enivré de la pafiion des
vers , Cadenet ne vit plus rien de fi
beau que la profelïion de jongleur. Il
(quitta le chevalier Touloufain; & fous
le nom ignoble de Baguas, qui en pro-
vençal fignifie garçon , il fe mit à courir
le monde, efpérant de percer dans les
jçours & d'y trouver la fortune avec la
'gloire.
Les premières tentatives ne lui réuffi-
rent point. Il fut long-tems pauvre ; il
erra long-tems à pied. Dès ce tems-là ,
un mot, le hafard ou le manège déci-
doient fouvent du fuccè^ plus que le^
talent. Notre jongleur languiiFoit incon-
Bu > même dans fa patrie.. » Enfin , die
Sv
41 B HiST. tlTTÉRArRE
i» rhiilorien , il prft le nom. de Cadenef i
3> pour fe faire connoître , & parce que-
» ce nom étoit beau à porter. Il com-
» pofa de belles & bonnes chahfons*
» Raimond , le cadet des deux frères de
» Tévéché de Nice , le mit en équipage
» & en crédit ; Blaeas lui fit beaucoup
» d'honneur, & lui donna du bien , dont
3> il jouit plufieurs années. Après quoi ,
3^ il entra dans Tordre des Hofpitaliers ,
» où il mourut. Tout ce que fal raconté ,
a» je Vai fa pour falloir oiii dire ^ pour
P» ravoir vu* «
Ce témoignage d'un contemporain
doit l'emporter fur celui de Noflrada-
ïnus, qui rapporte des circonftances plus
que douteufes. Selon lui , Cadenet fut
amoureux de Marguerite de Riez, la
célébra dans fes chanfons , & n'en reçut
que des mépris. Il la quitta pour fe ren-
<dre à la cour du marquis de Montferrat.
Mais, quoique traité magnifiquement par
ce prince , il revint en Provence , le
te ES Troubadours. 41^'
tcBur plein du fouvenk de Marguerite ^
& réfolu de l\Â renouveler Tes vœux &
fes hommage». Blacas & Raimond d'A-
goulr, feigneur de Sauît , laccueillirenr
avec honneur à fon retour. En vain il
chanta fa première dame. Défeipérant do:
la toucher , il pik de nouveaux engage^
mens. La fœur de Blacas ^ également
belle & vertueufe , devint robjet de fa
paffîon. Mais les médifans dirent tant de
chofes contre lui, & même contre fa;
maîtreiïè, qu'il fut contraint de s'en déta-
cher. Le chagrin lui diâra un traité conr-
tre les mauvais plaifans ( les galicidoiirs%
Il aima enfuite une religieufe d'Aix j,
encore novice; & n'ayant pas réuiîî au^-
près d'elle, il fe fit templier à Saint-GilleSé-
II y demeura long-tems ; après quoi il'
alla en Faleftine , où il fut tué en com^
battant làSarafinSjTan 1280. »Le moi--
» ne des Iles d'or, ajoute Noflradam us ^
» dit que ce poëcer ne mourut point m
» la guerre , qu'il revint en Provence ^
Svji
4^0 H r s T. LITTÉRAIRE
» qu'il y époufa la religieufe d'Aix , dont
» il eut un fils , &c. a
Peu importe qu'on rejette, ou non j
ces particularités. Je les rapporte unique-r
ment, parce qu'elles tiennent aux mœurs
des troubadours. PalFons aux ouvrageç
de Cadenet..
La plupart de fes pièces , au nombre
de vingt-quatre, font des chanfons tri-
viales dû galanterie. Les envois s'adreC-
fent à la comtefTe d'Auvergne ,. à la
camtefle d'Angoulême , au comte d^
Provence , & à la reine Eléonore, Cell&-
xi étoit fceur de Pierre II roi d'Aragon >
iépoufe de Raimond VI comte de Tou-
loufe. Elle confervoit le titre de reine»
que Tufage donnoit aux filles de rois*
.Voici ceDe des chanfons du poëce , que
nous jugeons la plus remarquable.
» Si je pouvois forcer ma volonté à
3» fuivre ma raifon , amour ne m'aiiroit
^ pas aifément fournis à fon empire. Ce
^ n ell pas qu'on foit plus vertueux fans
3D-ES TrGUBADOUK^, 42^:
» amour : car qui aime bien ne croit
3E> jamais afTez bien faire 'y q.ui n'aima
«■point ignore cette noble émulation,
» & ne s'attire jamais autant d'eftime
» que l'amant heureux , ou afpirant à le
» devenir^
» Quelque beau qu'il foit d'aimer, Jô
» n'y reviens que malgré moi : non qu$
» je craigne de faire des actions glorieu-
»fes',. mais on n'a jamais fervi que. par
» force un feigneur , dont il n'y a point
» d'alîiftance &:de grâce à efpérer. Tout
» feigTieur qui. , fans ceffe exigeant de /es
» fuiets, ne cherche qu'à les ruiner , ne
» doit être fervi qu'autant que la /e^zi^-t
a>- té y oblige;.
» Une chofe a un peu foulage ma
» peine : c'eft qu'avec la déloyauté on
an ne profpère jamais long-tems. On ne
» peut s'élever par fon moyen à une
39 gloire éminente, fans tomber à la lin
» dans l'infamie. Souvent „ au contraire y
p j'ai vu la loyauté élever des hommea
^HCt HiST, LTTTéRATRt
» de bas état. Ainfi c efl: folie de crain^
» dre la peine pour acquérir de la con-
» fidération : un bonheur arrive bientôt^
» quand il doit arriver»
» Mon bonheur tarde bien , il eft vrai,,
3» & arrive lentement. Mais les grands^
» honneurs s'achètent cher ; & ce quB
^ vaut peu s'obtient plus aifément que
» le meilleyr. Avec plus de peine, oit
» obtient avec plus de gloire. Quand onr.
w lîy réullîroit pas , toujours eft-il beai^
» de s'être bien comporté.
» Du moins je vous ai aimé, madame,-
» pour un; bien qu'on ne fauroit me refc
*fer : car mon coeur eft content dès
»que je puis étendre votre gloire.:
» Quand je vois tour ou château , ou^
» homme du pays où vous régnez , je::
» me fens comblé de joie y & quand je-
» vais à votre demeure , je crois , dans
» mon impatience , reculer en avair-
» çant, jurquà ce que je fois* auprès dç:
?y vous, et
bEs TiiouFADOirRS. 42-j
Envoi,
»Eléonore , reine débonnaire , en quE
» la fine gloire abonde de plus en plus ^
» fait fi bien dire & fi bien faire , que
» tout ce qu'elle dit eft cru en tous^
» lieux, a
Cadenet avoit du goût pour îa fatirp».
Nous avons de lui une pièce contre les
ièigneurs de fon tems , où il leur repro-
che les brigandages que la licence de&
guerres rendoient alors Ci communs.
» Je voudrois que les puiflàns fuf-
»fent tels que je ferois moi-même*, fi:
» j'avois leur pouvoir. On les verroitr
» magnifiques en armes & en habits; ils.
» feroient grande chère ; ils brilleroient
» dans les cours , verroient les dames , &
» donneroient généreufement leur bien,
» Cela vaudroit mieux que la pillerie à
» laquelle fe livrent nos barons , qui
30 n ont que des cavaliers armés à la
» légère, pour aller plus vite butiner,.
» comme auiîî pour fe fauver plus vîteç
4^4 HrST. LITTÉRAIRE
» quand on leur fait tête. Autrefois Ï3
» magnificence des habits , les préfens ,
PO les réceptions honnêtes , & d'autres
3» femblabJes qualités diftinguoient les
» galans. On n^ fe diUingue plus aujour-
» a hui qu en pillant les bœufs & les boi>
» viers. Encore il paroît qu'on n'en eft
5) pas mieux vêtu, os
Les fiècles précédent valoient-iîs donc
mieux que celui de Cadenet ? rien n»
donne lieu de le p enfer. Comme la plu-
part des fatiriques , il exagéroit le bien
du tems pafTé , pour faire fentir davan^-
tage le mal préfent.
:* Dans uns autre pièce ^ adrefTée au
•vicomte de Burlats en Albigeois , qu'oa
difoit dégénérer de fon ancienne valeur >
il l'exhorte à prendre en bonne part fes
remontrances : il lui cite l'exemple de
Blacas , de Raimond d'Agoult & d\i
.marquis de Montferrat , qu on avertiC-
foit librement de leurs fautes, fans qu'ife
«a fuilent fâchés > 6c fans qu'ils cefTaifenc
DES Troubadours. 42^
de faire du bien à leurs propres cen-
feurs. » Peu vous aime , vicomte , celui
» qui ne vous remontre pas votre devoir.
» Si vous n'aviez pas des amis capables-
» de vous y rappeler, votre mérite feroit
» bientôt déchu. «
Bonne leçon , dont les grands ne pro-
fiteront guère. Il eft fi doux de regarder
fes flatteurs comme fes amis !
Ce 2èle d'un troubadour eft affuré'^
ment très-louable. Mais il le poufTa un
peu trop loin , fur le point d'embralTet
Tétat religieux, en exhortant fon ami
Blaeas à prendre le même parti, comme
néceflaire au falut. Il lui dit dans une
ch,anfQn^: .^ .^ ,j^
. ». Si je .trou vois mon compère Bla-,
» cas, je lui confeillerois ce qu'il fera
» peut- être fans mon confeil , de ne pas
» attendre la mort , pour renoncer au
» monde qiii' h'eft que vanité. Autre-
» ment jecraindrois pour lui les fuppli-
ç ces de l'enfer» Son efprit 6c fa raifoti
-J.25 HiST. LITTÉRAIRE
» le rendroient plus inexcufable qu*iifi
3t> autre , s'il avoit la folie de fe précipi-
» ter fur un écueil , qu'on évite dès qu'on
» le connoit & qu'on le craint. « ( Voyex
l'article de B l a c a s. )
C'eft ainfi que les moines attiroienc ^
fouvent de la meilleure foi du monde ,
une foule de proféiytes. Mais fî le rnoirref
des Iles d'or ; cité par Naflradamus ,.
avoit dit vjai , & que Cadenet eût quitté
le froc pour époufer une religieufe ; cec
exemple feulne rendroit il pas fuipedes
de ferablables vocations ?
> Il .1.111 II I 1 1 I <
NOIE. 1^
1 1 ] Raimond Bércnger III comte de Pro«
Vence , ayant époufe Richilde , fille de rempe-
retir Frédéric II , avoit obtenu de ce prince l'in-
Yeftiture du comté de Forcalquier , au préju-
dice ^e Guillaume VI , qui avoit manqué de
rendre hommage lors de Tavénement de^ Frédé-
ric à l'empire. Celui-ci rempliiïbit par là deux
objets ; l'un de faire revivre Tautorité des em-^
pereurs ittr l'ancien royaume d'Arles j l'autre %
î)Es Troubadours. 427Ç
fîe rendre plus confîdérable rétablifTement de (a
fille. Muni du diplôme impérial , Raimond
Bérenger crut avoir befbin de (ècours pour
dépouiller le comte de Forcalquier. Il eut recours
à Raimond V comte de Touloufè , & lui pro-.
pofà de partager la dépouille. Leur accord (è fit
à Beaucalre , où ils eurent une entrevue en
116^. On y conclut le mariage du fils aîné du
comte de Touloufè , avec Douce , fille unique
du comte de Provence. Bientôt après, Raimond
Bérenger entra Cur les terres du comte de For-
calquier. Il fut joint par des troupes de (on allijé j
& ce fut alors que le château de Cadenet
éprouva le dé(ailredont Thillorien contemporain
de notre troubadour fait mention.
Don Vaiffete parle de la ligue des deux com*
tes, » Nous ignorons, ajoute-t-il , fi Raimond ^
» comte de Touloufè > joignit (es armes à celles
>xde Raimond Bérenger , contré le comte de
» Forcalquier, ainfi qu'ils en étoient convenus, li
(/ff/?. du Lani^udJoc , /. 3, /> 13. ) U eu. (îirpre-
nant qu'un hiflorîen fi exaâ ait pu s'exprimer
de la (ôrte , ayant connoiflànce de notre manulr
crit dont il donne un extrait fidelle dans l'enr
droit où il parle de Cadenet. Le château de Ca-
denet, pillé & (àccagé parles gens du comte de-
Toulou(è , proHve que les deux princes avoient
cffedivement uni leurs forces»
4^8 HiST. LITTéRAïKlë
XXXVIII.
P E R D I G O N.
V-^ E troubadour eft un de ceux qiiî ^
de l'état le plus abjed , fe font élevés le
plus haut par leurs talens ; exemple très-
propre à encourager le génie, mais ca-
pable aufîî d'égarer une foule d'efprits
médiocres , toujours empreiîes à fortir
de leur fphère pour courir après la for-
tune. Le talent même n*y parvient guère
fans le fecours de l'intrigue.
Perdigon et oit fils d'un pauvre
pêcheur de l'Efperon , bourg du Gévau-
dan. Né avec de l'efprit & avec une
agréable figure , il fe livra bientôt à
l'ambition de trouver accès dans les
cours. Il faifoit bien les vers, avoir une
belle voix , jouoit parfaitement du vio-
lon , ne manquoit ni d'agrémens ni de
foupleiTe, Il réuffit au delà de fes efpé-
ï>ES Troubadours. 425?
rances. Le dauphin d'Auvergne , pour
fe l'attacher, lui donna des rentes & des
terres. Enfin , il lui conféra la dignité de
chevalier, & le fit fon frère d'armes ; c©
qui étoit le comble de la faveur.
Alors Perdigon devint un perfonnage
dans la contrée. Il vifita les barons , de
fut accueilli par-tout avec honneur. Les
dames fe difputèrent à qui lauroit pour
amant , ou plutôt pour chantre de leut
mérite. Son cœur ne le portoit que trop
à l'amour. On voit par fes pièces qu'il
eut nombre de maîtrefifes, & qu'elles nç
le rendirent pas heureux. Voici la mçi!^
îeure de fes chanfons , où il exprime
vivement fes peines.
M Je commence ma chanfon avec le
5> chant des oifeaux ; lorfque j'entends U
33 tendre ramage du roilignol & de h
05 fauvette ; que je vois les fleurs s'épa^
03 nouir dans les jardins , les bluets parej:
>o les buifTons , les ruifTeaux couler fuj:
p le f^blg leur eau limpide , & leur$
430 HiST. LITTéRAIRfi
33 bords embellis par la blancheur des
»i lis.
a> Héias! je me rappelle tous les maux
a» que j ai foufiferts en amour , par la
35 rigueur d'une beauté perfide , qui n*a
9> pas craint de me tromper & de me
93 trahir. J'ai eu beau lui crier merci :
» elle a été cruelle jufqu à me donner le
»> coup de la mort.
>> Ceft aimer bien peu que d'aimer
»> fans jaloufie. On aime peu , quand on
»> ne fe fâche jamais ; on aime peu ,
93 quand on n'a jamais de faute à fe
» reprocher. Mais quand on eft bien
» amoureux , une larme d'amour vaut
» mieux que quatorze ris.
» Lorfqu à genoux je demande par-
» don à celle que j'adore , elle m'accufe ,
» elle en trouve des prétextes. Les lar-
»9 mes coulent de mes yeux en abon-
» dance. Alors quelquefois elle me lance
9J un amoureux regard. Je lui baife les
»> yeux & la bouche : & j'en reflens un<ç
^ joie de paradis.
DES Troubadours. 431*
» Ah ! fa main" a cueilli les verges
3» dont me frappe la plus belle dame qui
» fut jamais. J'ai fait tant de pourfuites
» pour avoir le bonheur de la fervir !
i3 elle m'a fait pafTer par tant de rudes
95 épreuves ; foupirs pleins d'angoifles ,
33 défirs fans efpérances , récompenfes
» toujours au-deflbus des fer vices ! tout
» m'oblige à m*éloigner d'elle. «
Le dauphin d'Auvergne étant mort,
& n'ayant laiflTé qu'un fils très-jeune ,
Perdigon quitta une cour où il avoit
perdu fon protedeur. Il alla fe produire
à celle du roi d'Aragon , Pierre IL Com-
blé de préfens par ce prince , il repafTa
le§ monts , & s'attacha particulièrement
à Guillaume de Baux. Selon Noftrada-
mus , il fut attaché au comte de Proven-
ce , Raimond-Bérenger , dont il célébra
les conquêtes par un poëme , lorfque le
comte eut réuni à fon domaine Vinti-
mille , Nice , Gènes & le Piémont ; il fut
enrichi en récompenfe de fes vers ; il
452 MrST. LlTTÉRÂIKg
époufa mademoifelle Saure, de la maî-
fon de Sabran ; tous deux moururent en
'126^ , & firent le comte de Provence
leur héritier.
Nos hiftoires manufcrltes nous repré^
fentent Perdigon fur une fcène toute
différente. Il participa au fanatifme qui
iufcita -au comte de Touloufe tant d'im-
placables ennemis. Avec le prince d'O-
range, le feigneur Guillaume de Baux,
Tévêque de Touloufe Folquet, & Tabbé
de Cîteaux , il alla exciter à Rome lé
zèle , ou plutôt la haine d'Innocent III ;
êc la croifade contre les Albigeois fut
le fruit de leurs conférences. Le roi d'A-
ragon , défenfeur du comte de Toulou-
fe , ayant péri à la fangîànte bataille de
Muret en î 2 1 5 , Perdigon fit un poëme
pour célébrer fa défaite & le triomplie
rde la croifade. L'hiftorien obferve que
fon animofité contre ce roi , qui avoit
été fon bienfaiteur, le déshonora telle-
«lent , que fes amis même ne voulurent
plus
DES Troubadours. 453
plus le voir ni l'entendre , & qu il ne put
jamais fe relever du mépris que lui atti-
ra Ton ingratitude. Exemple digne d'être
médité par les adorateurs de la fortune.
Un ingrat ambitieux fe confoleroit
peut-être du mépris des honnêtes gens ,
s'il recueilloit d'un autre côté les fruits
de fon injuftice. Perdigon n'eut pas mê-
me cette refTource. Le comte de Mont-
fort, Guillaume de Baux, & les autres
feigneurs dont il efpéroit des récompen-
fes , périrent dans la croifade où ils
avoient commis tant de barbaries. Le
fils du dauphin d'Auvergne retira les
bienfaits de fon père , en haine de la
perfidie de Perdigon. Celui-ci , n'ofant
fe montrer, expofé aux derniers befoins,
fut réduit à chercher un afyle dans le
cloître. Encore ne fût-ce que par la pro-
tedion de Lambert de Montai , gendre
de Guillaume de Baux , qu'il fut reçu
dans l'abbaye de Silvebelle : il y mou-
rut. Crefcimbéni cite le manufcrit, où
Toms I. T
434 HiST. LITTÉRAIRE
fa mort dans l'ordre de Cîteaux eft attef-
tée ; mais il ne dit point par quel motif
il fe fit moine.
Nous avons de ce troubadour onze
chanfons, dont quelques-unes attribuées
à d'autres auteurs ; & une prière à la
Vierge , remarquable par ce trait de fu-
perftition : le pocte afîure qu'en la priant
quarante jours, on obtient le pardon da
fes péchés.
^^
©ES Troc7BAdours. 435*]
^'^ ■- <S^ — ' '^-^ '^
XXXIX.
GUI ou GUIGO.
iN o u s avons un nombre de pièces
fous le nom de Gui, peut-être du même
troubadour , peut-être auflî de plufieurs
qu'il efl: impolîîble de diftinguer, aucun
écrivain ne donnant de lumières fur cet
objet. Il fuffira donc d'extraire ce que
\qs pièces peuvent avoir d'intéreffant»
L'auteur des premières eft nommé Gui
ou Guigo. Il étoit contemporain de Ber-
trand d'Alamanon. Voici une tenfon en-
tre eux.
Gui.
53 J'ai vu dans le Gévaudan madame
>> Saure Raimonde , dame de Roque-
33 feuille, & la comteffe de ''''\ Elles
» m'ont demandé de vos nouvelles ; à
>3 quoi j'ai répondu que dans la guerre
9i terrible des deux comtes (de Toubu-
Tii
43 <^ HisT. riTTéRAiRië
w Te de de Provence , ) j'ai laiflTé votrô
» écu bien fain, votre lance bien entière,
» de votre perfonne tout auiîî flafque
3» & aulîî nonchalante qu elle l'a jamais
Oi été. a
, Bertrand.
33 Guigo , je vous en aime mille fois
30 davantage , d'avoir mal parlé de moi à
w de fi honnêtes dames. Je vous en fais
0» bon gré ; car entre honnêtes gens , les
33 médifances d'un méchant homme font
» le même effet que les louanges d'un
M homme de bien ; & vous êtes de ces
33 vilains dont les médifances font des
M éloges, a
Ce trait fi piquant peut -il être déco*^
ché ou publié par un poète contre lui-
même ? Les troubadours s'attaquoient ,
fe répondoient mutuellement dans les
tenfons. On a recueilli fans doute leurs
couplets comme formant une feule pièce ;
& voilà pourquoi ils fe trouvent réunis
ipus le nom d'un feul,
DES Troubadours. 437
Dans un firvente fatirique contre le
même Bertrand : o» Si Ton proclame les
» braves , dit le troubadour , je ne m'é-
» chaufferai pas à crier Alamanon ; car
» je l'ai vu long - tems fuivre la cour
95 de Provence , fans faire ni préfens ni
93 feflins , mais beaucoup de méchans ^
a ennuyeux vers , dont je ne le corrige-
ai rai point. « Il lui reproche d'être dé-
pouillé de tout mérite , de toute vertu ,
avec fon corps flafque fans force de fans
valeur.
Une tenfon avec Falco, moine dé-
froqué , eft d'un genre particulier. On y
voit que le moine, chafTé de fon ordre ,
étoit devenu jongleur , qu'il avoit eu la
lèvre fendue pour des médifances , fans
doute très-criminelles , & qu'on puniffoit
de la forte les médifans.
Gui.
» Falco , je vois que vous avez fait
33 métier de médire ; vous en avez été
33 accufé, Ôc vous en portez les marques»
Tiij
43 s H I ST. LITTÉRAIRE
»3 Dites-moi pourquoi vous fûtes chafTé
«0 du cloître? car quand un moine profes
33 quitte fon ordre , on ne fait point
a» d'eilime de fa foi : j'en ai oiii murmu-
53 ter. «c
F A L c o.
» De quoi vous fert , feigneur , de
»> dire des injures & des folies ? Vous n'y
33 gagnez rien,, & je puis vous répondre
33 fur le même ton. «
Gui.
33 Un jongleur qui a la lèvre fendue ,
w ne vaut pas un vieil habit jeté au re-
w but. Celui-là vous donna un terrible
93 coup, qui vous dit, Ouvrez la boucha
9i pour qu on vous fende la lèvre. Parce
93 que vous parliez trop , on vous brida
»3 de la forte. En quoi le marquis a biem
»> fait ; car on doit corriger ainfi par le
» rafoir un infenfé troubadour , qui It
^> mérite par fes propo's. «
F A L c o.
« J*aime mieux être coupé par ua
1>ÊS TKOtTÉADOUKS. 43 j?
» f afoir que touché de votre main . . . . ,
>3 d'un homme qui ne tint jamais fa foi
35 ni à foi ni aux fiens. . . . • .Vous avez
s» été le pire ennemi de tous vos parens;
3> jamais vous ne les avez défendus ,
» quoique vous fuilîez bien équipé 6c
» ceint d'épée. «
Encore une fois , un poëte , un cheva-
lier ceint d'épée j ne fe déshonoreroit pas
de la force ; & fans doute on aura mis
faufTement des tenfons , fous le nom de
tel ou tel troubadour , parce qu'ils en
étoient interlocuteurs. Je n'imagine qu'un
moyen de réfoudre la difficulté : c'eft de
fuppofer les reproches il évidemment
calomnieux, qu'ils ne puflent tou'uer
qu'à la honte de fadverfaire.
Tout étoit matière de tenfon. En voi-
ci une où il ne s'agit ni d'injures ni d&
galanterie. Lequel eft préférable , de
deux chevaliers également généreux &
magnifiques , dont l'un , deux fois plus
puiiTant que l'autre en terre , n'a point
Tiv
440 HiST. LITXéRAIRE
recours au brigandage pour fournir à fa
dépenfe; Se l'autre exerce fa libéralité
aux dépens de ceux qu'il vexe & qu'il
pille ? Ceft la queftion propofée à Mai-
nard.
Mainard décide en faveur du dernier,
par une raifon extravagante : c'efl: qu'il
témoigne une plus forte inclination à la
générofîté , en s'attirant la colère de
Dieu par fes brigandages. Gui foutieût
le contraire , & dit que fhojnme qui ufe
de brigandage pour être généreux, ne
jncrite aucune eilime ; parce que , pour
deux perfonnes quil enrichit, il en aura
peut-être ruiné cent.
Mais s'il n'en avoit ruiné qu'un pour
en enrichir dix , quel feroit le jugement
du troubadour ? En vérité , la morale
de ces tems-là ne fe conçoit point:
mille exemples pareils en découvrent
les faux principes. On parle cependant
beaucoup de la probité de nos ancê-
tres des tems héroïques ! Si nous ne
DES TllpUBADOURS. 44,!
Valons pas mieux au fond , qu'on ne
nous contefte pas du moins l'avantage
de connoître les devoirs. Malheur à qui
emploie au mal les lumières qui dirisr
gent au bien !
Tv
^4^ HrST. EITTéRAlRE
X L.
BÉRENGEKDE PALASOL.
XiÉRENGEK DE P A LAS O L fut , fé-
lon nos vies manufcrites , un chevalier
catalan, du comté de Rouffillon , pau-
vre , mais diftingué par fa figure & par
fes manières , joignant aux travaux de la
chevalerie les plaifirs de l'amour & le
goût des vers. Erméfine , femme d'Ar-
naud d'Avignon & fille de Marie de
Pierrelatte , captiva fon cœur & devint
l'objet de ks chanfons. L'hiftorien du
î^anguedoc le compte parmi les trou-
badours qui florifToient fous Raimond V,
mort en 1 1^4. Nous pourrions établir
ce point d'hiftoire par des conjedures
plus que probables ; mais dont il réful-
teroit de Tennui fans utilité.
Il fera plus utile d'obferver quelques
"erreurs de Noftradamus. Si on l'en croit
Res Tkotjsa'ùgvks. 44^
Palafol étoit de Sifteron en Provence ,.
fils d'un médecin attaché à la reine
Jeanne. Cinq magnifiques tragédies, qu'il
dédia au pape Clément VII , lui méritè-
rent une gloire immortelle. Les quatre^
premières avoient pour titres Andrealla^
Tarentaluj Maillorquina^ Aihmanna: ; par"
allufîon aux quatre maris de^ la reine-
Jeanne, André de Hongrie, Louis de^
Tarente, Jacques de Majorque & Ortore
de Brunfwick. La dernière étoit inrtu-^
lée Jehannella j du nom de la princeÏÏe»^
Toutes les cinq formoient un tableau'-
de fa conduite , depuis l'enfance jufqu'à
fa mort. L'auteur les offiit fecrètement-
au pape, dont il reçut en récompenfe^
un canonicat de Sifteron.
Ces ouvrages bizarres auroient affer
convenus au goût regnant#> Mais l'art:
dramatique fut toujours ignoré des trou-^
badours. Environ quatre mille pièces a,
que nous avons raffemblées d'eux , rap-
gellent une. infinité d'ufages de leuîj'
444* HlST. LITTÉRAIRE
tems ; Se aucune , l'idée de tragédie ni
de comédie. Quoi cependant de plus
capable d'intérefTer des poètes , de leur
fournir des images ou des réflexions ?
Leur filence démontre que le théâtre
n'exiftoit point.
En un mot , Bérenger de Palafol ,
dans Noftradamus , diffère en tout du
troubadour dont nous parlons dans cet
article. On ne peut admettre fon récit ,
qu'en fuppofant un autre poëte du même
nom , & beaucoup moins ancien.
Les pièces de Palafol font harmonieu-
fes, tendres & naturelles. En voici les
traits les plus remarquables :
» Si toujours je vivois , toujt)urs je
» vous aimerois. Cefb folie de s'attacher
» à vous , malgré la défenfe que vous
» m'en faites ; mais je ne puis me déli-
» vrer de cette folie. Je fuis votre efcla-
» ve : je ne payerai jamais ma rançon,
» car je ne veux point ravoir ma liber-
2? tét . • • . • Celle que j'aime m'enchaîne
~ ï)Es Troubadours. 445^
» par un baifer. Je ne conçois rien à cet
» amour : qu elle me traite bien ou mal ,
» je Taime toujours également. «
La jaloufîe a cependant didé une au-
tre pièce , qui eft ou l'original ou la
copie de celle de Pierre de Baxjac.
( Voyez fon article.) Le poëte veut re-
noncer à fa maîtrefle, puifquelle choifit
un autre amant. Il lui propofe d'aller
demander l'abfolution à un prêtre , pour
le repos de leur confcience. Il £nit par
lui demander pardon à elle-même de fa
jaloufîe , en peignant la douloureufe dé-
mence d'un jaloux.
Revenu aux pieds de fa dame , il
parle des peines que lui a caufées l'éloi-
gnement ; il auroit bien voulu donner
fon cœur à une autre , mais il ne Ta ja-
mais pu.
Sa maîtrefTe étoit donc vraifemblabîe*
ment une coquette fort habile , à en
juger par cette peinture : » Elle ne pro-
» met ni n'accorde j çlle refufe pourtant
^4(f HrST. LTTTéRAîR^
» de manière qu'on fe flatte de tout
39 obtenir. Elle fait fi bien , qu'au lieu de
» reproches, elle s'attire la reconnoiflan^
» ce. Il faut qu elle ait un fecret uni-
» que : perfonne ne peut fe défendre de:
3» fes artifices. «
Crefcimbéni; , dans fes additions , a
fait un petit article fur ce troubadour ^
Ke pouvant le confondre avec celui de:
Noftradamus.
ȔJL^
f
©55 TrotjïïAdotjrs. 447^
X L I.
BLACAS & BLACASSET..
U N père & un fils illuftres font le fujet
de cet article ; phénomène rare dans
l'hiftoire littéraire-
B L A c A s , félon nos manufcrits , étoîr
de Provence , 33 noble baron , riche ,
«généreux , bien fait, qui fe plaifoit à-
» faire l'amour & la guerre, à dépenfer,
9» à tenir des cours pienières , qui aimoit
35 la magnificence, la gloire , le chanta»,
33 le plaifir , & tout ce qui donne de.
3> l'honneur & de la confidération dans;
33 le monde. Perfonne n'eut jamais autanr
» de plaifir à recevoir que lui à donner*
33 II nourrit toujours les nécefiiteux ; il
33 fut le protedreur des délaiffés ; & plus
3> il avança en âge , plus on le vit croître
33 en générofité, en courtoifie, en valeur,,
» en terres, en rentes 3l en gloire. j plu&:
i|48 HiST. LITTÉRAIRE
»5 aufîî fe fit- il aimer de fes amis & re-
9> douter de fes ennemis. Il fit les mêmes
33 progrès en efprit, en favoir, en habi-
» leté à compofer , & en galanterie. «
L'hiftorien femble avoir peint le pro-
dige de fon fiècle.
L'auteur de l'hiftoire de Provence ,
Bouche , ne parle point d'un fi grand
homme ; Se nous n'avons pu découvrir
de quelle maifon il fortoit. Noftradamus
le dit originaire d'Aragon. Ce qu'il y a
de certain , c'eft que Blacas n'efi: point
un nom de fief en Provence , & que
notre poëte fut un perfonnage très-dif-
tinguépar fa naiffance, ainfi que par fon
courage. Il ne nous refte qu'un petit
nombre de fes pièces , la plupart muti-
lées , & qui n'annoncent pas un talent
extraordinaire.
Dans une chanfon , il dit à fa maîtrefïè
que , fi elle trouve un autre homme ,
dont le courage à la guerre foit fupé-
rieur ou égal au fien j qui avec aufîî p^ij
CES Troubadours. 445»
de revenu (dît aufïi généreux ; & qui
fâche parler avec autant de grâce & de
fineflTe que lui ; il la prie de donner la
préférence à celui-là. » Car celui qui
»i remporte en mérite , a droit d'être
w aimé de la plus belle des dames. Qu el-
» le ne regarde point ce difcours comme
» une fanfaronade. Il n'y a rien que je
w ne fois prêt à entreprendre pour elle.
>3 Mais puifqu'il eft impolîible d'agir fans
33 cœur, je la prie de tirer de fort cœur le
93 mien qu^ fy ai laijje ^ Or de me le pré-.
» ter feulement. Après quoi elle peut me
33 laifTer courre fur tous ceux qui oferont
w me difputer cette belle. «
Autant ce galimatias efl ridicule , au*
tant eft obfcène un couplet , où Blacas
parle de quelques débauchés, célèbres
par leurs exploits avec les femmes. La
tenfon fuivante eft plus curieufe : il y;
difpute avec Pierre Vidal.
Blacas.
?> Pierre Vidal , puifque j'ai à fairçl
'4S0 HisT. LiT-rÉRAfïigr
»> une tenfon , qu'il ne vola déplaife qxxé
9> je vous faffe une queftion importante*
» Pourquoi , ayant de refprit & du fa-
» voir pour compofer des vei's , avez-
» vous refprit fi borné pour beaucoup
M d'affaires qui vous tournent fi mal ^
» Celui qui demeure , étant vieux , a\x
» même point où il a paffe fa jeunefTe,.
» a vécu très-inutilement. «
Vidal.
r> Blacas , vous avez tort , & jamais
» vous ne proposâtes un jeu-parti moin^
» fenfé. J'ai le fens droit & fubtil en tou-
» tes fortes d'affaires ; on y reconnoît
» bien qu^l homme je fuis. Dès ma jeu-
» nefTe , j'ai donné mon amour à la meil-
s» leure dame & la plus eilimable. Je ne
•3 veux en perdre ni le fruit ni la récon>
» penfe ; car qui fe rebute efl lâche ôc
9> infâme. ««
Blacas.
» Je ne voudrois pas avoir votre fort^
#► avec une dame fi pleine de mérite* Je:
DES Troubadours, ^^iff
^ veux toujours fervir à jeu égal, & ûiis^^
» bien aife qu'on me récompenfe. Je
3> vous abandonne le bonheur d'atten-
» dre ; pour moi, je prétends jouir. Car
a» fâchez qu'attendre toujours eft un fer-
33 vice perdu , dont il ne réfulte aucu»
» bienrcc
Vida l.
9» Blacas , je fuis bien différent da
» vous autres , qui ne vous fouciez pas:
» de Tamour. Je veux faire une grande
» journée pour avoir bon gîte , fervir
?> long-tems pour obtenir bon falaire^
» Celui-là neft pas un vrai amoureux».
» qui change fbuvent ; ni celle-là une
» bonne dame, qui fè donne facilement,.
» Ce n'eft point aimer , c'eft abufer , fî
» vous demandez aujourd'hui, èc quitter
aï demain la partie, «c
Dans une autre tenfon cfe Blacas j,,
avec Péliflîer , il s agit de décider lequel
fut puni plus févérement d.e trois voleurs»,
dont lun perdit le pied & la main droite:
1^5*^ HiST. LiTTéRAiRE
pour avoir volé des chapons ; le fécond
fut pendu , pour avoir dérobé deux
deniers; & le troifîème brûlé, pour avoir
pris dans un monaftère une lance & un
chaperon. Ce bizarre fujet pourroit four-
nir des réflexions fur la jurifprudence
criminelle.
Un morceau fupérieur aux pièces de
Blacas , & très-intéreflant pour l'hifloire,
c'eft l'éloge funèbre du même trouba-
dour par Sordel fon contemporain. Cha-
que trait de Téloge fait la fatire de quel-
que prince.
» Je veux pleurer Blacas dans cette
» chanfon facile , infpirée par une jufte
» aiflidion : car j'ai perdu en lui un
» ami & un bon feigneur. Toutes les
30 vertus font perdues en fa perfonne. Ce
» malheur eft Ci grand , que je n'y vois
» de reiïburce que de prendre fon cœur,
» pour le donner à manger aux barons
» qui en manquent j & dès lors ils en au*
» ront affez.
toEs Troubadours, ^yj)
» Que l'empereur de Rome ( Frédé-
» rie II ) en mange le premier : il en a
» befoin , s'il veut recouvrer fur les
» Milanois les pays qu'ils lui ont enlevés
TD en dépit de fes Allemands ^,
» Après lui en mangera le noble roi
» de France ( S. Louis ) , pour reprendre
» la Caftille qu'il perd par fa fotife.
» Mais fi fa mère le fait , il n'en man-
» géra point : car on voit par fa con-
» duite qu'il craint en tout de lui dé-
» plaire ^\
* Frédéric II en 1135' déclara la guerre aux
villes de Lombardie, qui étoient confédérées
pour (êcouer le joug de Tempire. Blacas étoifc
donc mort avant cette époque.
. * '*" Le mariage de Bérengère avec Alphon-
(e IX , père de Ferdinand III roi de Caftille &
4e Léon , avoit été cafle pour caufe de parenté.
Ainfî la couronne de Caftille fèmbloit appar-
tenir à S, Louis , du chef de Blanche (à mere^
fœur puînée de Bérengère. La reine Blanche,'
(jui avoit beaucoup d'empire fiir Ion fils , encore
piineur, ne vouloit pas fôutenir ces préten^
45*4 HiST. LTTTÊKAIRE
» Le roi d'Angleterre ( Henri III )
^ en doit manger un bon morceau. Il
» a peu de cœur ; il en aura beaucoup
» alors, & reprendra la terre qu'il a laiiTé
■» honteufement ufurper au roi de Fran-
» ce , qui profite de fa négligence & de
» fa lâcheté ^
» Il faut que le roi de Caftille ( Fer-
» dinand III) en mange pour deux ; cat
» il a deux royaumes , & n'efl pas bon
A pour en gouverner un feul. Mais s'il
» en mange, qu'il fe cache de fa mère;
tions , au préjudice de Ferdinand fôn neveu;
Fn quoi elle fe montroit d'autant plus (âge ,'
^ue les mariages des princes fê cafFoient alors
plus légèrement.
* Henri III , fils & fiicceiïèur de Jean Sans-:
terre, auroit pu profiter des troubles qui agi-
tèrent la France fous la minorité de S. Louis."
Les Normands , les Poitevins , les Gafcons Tin-*
^Itèrent à reprendre l'héritage de fês pères, dont
Jean avoit été dépouillé. Sordel , ne refpirant
^ue la guerre i lui reproche fôn indolence à ceÇ
fégard.
DES Troubadours. 35* /|
* autrement elle lui donneroit des coups
a> de bâton ^.
» Je veux auffi que le roi d'Aragon
» ( Jacques I ) en mange pour laver Tin-
» fuite qu'il reçut à Marfeille ; car il a
» beau faire & beau dire : il n'y a que
» ce moyen de réparer fon honneur.
» Je veux qu'après lui en mange le
» roi de Navarre, (Thibaut, comte de
» Champagne , ) qui , félon ce que j'en-
» tends dire , valoir mieux comte que
» roi. C'eft grand malheur , quand le dé-
» faut de courage fait déchoir celui que
» Dieu éleva en dignité.
» Le comte de Touloufe ( Raimond
» VII ) a bien befoin auflî d'en manger,
» s'il fe rappelle ce qu'il pofTédoit autre-
» fois , & ce qui lui refte maintenant.
» A moins de prendre un autre cœur ,
* Ferdinand III refpedoit efFedivement (à
mère , comme S. Louis la fîenne. Mais il ne
jîiéritoit point Içs reproches cjue lui fait le poêfce^
fàûri^uç.
^^6 HiST. LITTÉRÀIRB
» pour recouvrer ce qu'il a perdu , ]e
30 ne crois pas qu'il le recouvre jamais
» avec le fien"*'.
» Le comte de Provence ( Ralmond
» Bérenger V) fera bien encore d'en man-
» ger , s'il fonge au peu que vaut un
» comte dépouillé de Tes terres. Car quoi-
» qu'il agiffe & fe défende vigoureufe-
» ment , il a grand befoin de manger
» de C€ cœur , pour foutenir un tel faFç
» deau ^ ^
30 Les barons me voudront du mal
a» de m'entendre fi bien parler. Mais je
9 leur déclare que je fais d'eux auiîi peu
» de cas qu'ils en font de moi. a
■ ■' - - l '^
? Là croifàde contre les Albigeois avoît
'démembré Phérltage des comtes de Touloufê.
Raimond VU travaillolt avec ardeur à en réu-
nir les parties. Malheureufêment fês ennemis
étoîent trop puiflans.
* * Ralmond Bérenger V, dernier comte de
Provence de la malfbn de Barcelone , vint à
l>out de fbumettre beaucoup de villes qui s'é^
{oient formées en républiques.
Cette
3DES Troubadours, ^jj
Cette pièce originale a eu des copies,
que nous verrons dans un autre article,
B L A c A s s E T fut le fils du trou-
badour dont Sordel exalta le grand
cœur. Nos manufcrits le reprérentent
digne d'un tel père, par fon courage,
fa bonté & fa ge'nérofeé ; fort dévoué
au fervice des dames , bon troubadour ,
&; qui fit nomb^re de bonnes chanfons»
De cinq pièces que nous avons de lui ,
voici la feule remarquable :
» Si jamais le mal d'amour me tour-
» mente , je ne fais plus à qui demander
30 fecours ; puifqu'elles font entrées dans
» le cloître , les deux perfonnes pour
» qui le comte de Provence ôc moi nous
35 chantions. Sans leur afiîftance , il y a
> un an ou deux que je ferois mort. Que
33 deviendront les beaux yeux & les dents
» blanches ? Que deviendront les vertus
» & l'honneur , dont elles faifoient la
3P gloire & le foutien ? Huguette & fa
Tome L V
'^yS HîST. LITTéKATKE
» fœur chantent leurs leçons dans ufl[
» monaftère , tandk que nous verfom
so des larmes. Il me prend quelquefois
8» envie d'aîler la nuit mettre le feu au
« couvent , & y brûler toutes les noneç.
» Peu s^'.en faut que je ne blafphéme
» contre S. Pons , qui a enlevé toute la
» joie de la Provence. Hélas ! que de
3» biens nous avo y perdus en vous per-
» dant, belle Huguette, charmante Etien-
1» nette ! «
Ces deux religieufes étoient de la
maifon de Baux, La preuve s'en trouve
dans quelques vers dun autre trouba-
dour , nommé Pojols , où il loue îa
piété d*Huguette de Baux & de fa fœur,
religieufes à Saint-Pons , qui toutes deux
porteront une couronne dans le ciel. Il
déplore en même tems la perte que le
monde a faite en les perdant. C eft une
répétition prefque littérale de la pièce de
piacaffet.
S$lon Noftcfidamus, BlacafTet accçm--
i>Es Troubadours^. 45^^,
Çagna Charles d'Anjou à la conq^ucte d«?
Naples , 3c s y diftinguà par fes faits d'ar-
mes, doTit il fur magmiiGfuement récon^
penfé ; le roi Charles , & Robert duc de
Calabre; Ton fîîs, îui donnèrent plufieurs
fiefs en ProverKie. Peu de teais avant fa
mort , qui arriva en 1^00 , il compofa
un livre intitulé, La n-'amère de tien guer"
royer; & en fit préfent au duc de Cala-
bre.
Le térïïoignag© de cet hiflorîen eft
d'autant plus foible lei , qu'il fe trompe.
évidemment au iujet de Blacas. Tl place:
fa mort en 12.81 5 il lui attriba^ un©
chanfon, dans laquelle les Prov^rçaux:
font blâmés de s'être fournis à la maifom
d*Anjou, après avoir vécu £ h4:ureux:
fous celle d'Aragon ; & il en tire une
preuve de Torigine aragonoife du trou-
badour. La pièce de Sordel fur Blacas
démontre qu'il étoit mort plulreurs an-
nées avant le mariage de Charles d'An>r
jou avec l'héritière de Provence.
Vij
4<^0 HiST. LITTÉ.RATRE
X L I I.
FOLQUET DE ROMANS.
J- OUT ce que nos manufcrits nous
apprennent de ce poëte, c*eft qui! na-
quit à Romans , bourg du Viennois ;
qu'il fut bon jongleur, & plut dans les
cours ; que les nobles le comblèrent
d'honneur ; & qu'il compofa des fîrven-
tes pour louer les bons & pour blâmer
les médians. Nous apprenons de fes
pièces 3 qu'après avoir chanté quelque
tems en Dauphiné fes amours avec une
comtelTe , il pafia en Italie , où il fit fa
cour au roi Frédéric , au marquis de
Montferrat, & s'attacha particulièrement
au feigneur de Carret près de Savone.
Frédéric II , fils de l'empereur Hen-»
ri VI, eft certainement le roi dont il
s'agit. Il avoit reçu dans Ton enfance
l'ihveftiture du royaume de Sicile j l'Ita-
DES Troubadours. ^6t
lie fut long-temps fon féjour: on Télut
empereur en 12 12.
Après le couronnement de ce prince;
Folquet le cenfura dans un firvente où
il s'élève contre le peu de générofité de
fon fîècle. » Je ne veux pas que mon fei-
» gneur Frédéric s'enrichiiTe davantage :
» car , je Tentends dire à tous ceux qui
3a viennent de fon pays, lui qu'on voyoit
a> fi généreux avant d'être riche , il ne
y> penfe plus qu'à avoir des terres & de
53 l'argent. « Le poëte lui rappelle cette
maxime. Pour vouloir trop avoir ^ on perâ
fouvent tout. II l'exhorte à la libéralité >
de peur que (î la roue de fortune tour-
noit contre lui , il ne devînt la rifée de
fes ennemis. Il bénit Dieu qui lui a don-
né une couronne , Se qui a élevé foi5
eoufin le marquis (C'eft Guillaume le
Jeune , marquis de Montferrat , dont
l'aïeule paternelle étoit fœur de l'empe-
reur Conrad III , bifaïeul de Frédé*
rie II.)
Yii|
'4S-2 HiST. LITTHRArKF
Dans une autre. pièce , il parle du nri-i-
me feigmur de Montfenat ^, louant (os^
vertus fupérieures à celles de fon père;
"M dit cependant que ce feigneur a bienr
manqué aux Lombards , en paflant en
Romanie ; & il maudit Salonique qui a
été pour la Lombardie la ruine d una
foule de gens.
On a vu un autre troubadour» Elias
Cairels , faire un crime au marquis de»
Montferrat de différer cette expéditioa
de Salonique, C'efI: ainfî que les hommes
ont coutume de juger : la guerre ne fa
fait-elle pas quand ils la défirent ? leâ\
princes font des lâches-: a t- elle des fuites
jnalheureufes? les princes ont eu tort dô
l'entreprendre. Les opinions du vulgaire
varient fansceffe au gré des événemens»
Nous en trouvons une nouvelle preu-^
ve dans^ deux pièces de Foîquet fur la
croifade. Oubliant hs calamités que ces
guerres av.oient produites, il s'efforce de
ranimer remhoufîâfni^. Il invedlve co«f
©SS TROUBA»OTaR5. j^S'^,
tire les rois & les grands qui combattent
pour dépouiller leurs inférieurs , au lieui
d'aller outre mer venger le chriftlanifmeo-
» Le monde eft tout perverti. Les^
yy clercs, qui devroient donner Texem-
» pie , font pires que les autres. Les fei-
» gneurs , emportés par Tavarice,. ont:
X écrafé la noblefTe. Que ne nous vient--
» il un prince aflez puifTant & afïez fage^
a» pour enlever leurs biens à ces raé=-
» chans ,.& en- revêtir tout autre dont le?
9» feul titre feroit le mérite ? Que n©
9» change-t-on les mauvais princes, com?-
» me les abbés changent les prieurs ? c«^
Suit une exhortation au bon empereur,,
qui a pris la croix, à s*armer de courage
afin de venger les fàints lieux.
Le troubadour, charge fon firvente dfe
pafièr le- mont Cénis , pour dire. au fei^
gneur de Cai^ret,. qu'il aille dans le payjs:
où. eft né notre, fauveur ,. ôc qu'il coui-
jponne toute fa gloire •.p:ar cette: exçéHîi-
4^4 HiST. LITTéRÂlRE
Prêcher avec chaleur & fe démentir
en agifTant, n'étok pas un phénomène
réfervé à notre fiècle. Folquet avoit be-
foin lui-même d^être exhorté ; le vœu de
la croifade faifoit peu d'impreflîon fur
fon ame. Hugues de Berfie, troubadour,
connu par un feul fîrvente , lui dit dans
cette pièce , pour l'exciter à prendre la
croix :
» L'homme fage ne doit pas épuifer
33 tout fon efprit à des folies. Nous avons
*> Tun & l'autre pafTé en débauches une
» grande partie de nos jours. L'expé-
» rience nous apprend aflez que la part
» que nous avons eue eft la plus mau-
iy vaife. Ainfi il faut réformer notre con-r
» duite ; car à la fin on fort de jongle*
*> rie. Mais il y a tel qui , lorfqu'il fe voit
D> à fon aife , en maifon bien meublée &
î» bien fournie de tout , ne penfe pas
» qu'il y ait un autre paradis. Folquet ,
» mon doux ami , vous n'y penfez pas.
» Ffiites-îious donc, compagnie pour al-;
DES Troubadours. ^6^^
55 1er outre mer. Dieu eft grand 5 il ne
« nous abandonnera point. «
Une note du manufcrit porte qu'il
s'agit de la croifade où alla le marquis
de Montferrat ; c eft- à- dire , de l'expédi-
tion de 1224 pour recouvrer le royau-
me de Salonique. La manière dont
Folquet de Romans en parie , donne
lieu de croire qu'il ne s'étoit pas croifé;
& Crefcimbéni fe trompe en concluant
le contraire du Crvente d'Hugues de
Berfie.
Nous avons trois tenfons d'un Fol-
quet , fans favoir lequel. Deux de ces
pièces roulent fur des queftions que les
bonnes mœurs doivent profcrire. La der-
nière eft de pure galanterie, & donnera
quelque ide'e de ces fortes de difputes,
Folquet demande à Toftemps; Lequel il
préféreroit , d'aimer une maîtrelTe qui
n'auroit point d'autre amant que lui ,
mais qui ne feroit pas femblant de l'ai-
mer j ou d'en aimer une qui auroit poux
'^66 HiST. LTTTÉRArRE^
lai autant d'amour , & qui lui accorde^
roit tous les plaifirs que loyale amie-
doit faire à fon ami , mais qui auroit un
ou. deux autres amans >
T o s T E M p s.
M Vous me jetez dans un grand cm-
iï barras , & la proportion eH: difficile à
9>réroudre* De part & d'autre il y a
33 beaucoup à fouffrir. Je ne tais guère
» de cas d'une maîtrelTe y des que je lut
»fais plufîeurs amans , quelc|,ues fem-
3> blans d'amour qu'elle me fafle. J'aime
9> mieux, que la dame au cœur loyal me
» cache Tes fentimens , que d'obtenir des:
» faveurs que d'autres partageroientu t«
F o L Q u E T.
35 Vous avez bien peu de canir , de
n VOUS contenter de l'amour d'une maî-
sjtrelTe, qui fe croiroit déshonorée en
»> vous eareffant. Moi , je ne voudrois-
« de la fille d'un roi à cette condition*.
» J'aime mieux celle qui vous fait d'à-
» moureux fe.mblans,qUjoiquelleeR fafle:
V- autant à d'autres. «
m ES Troubadours. ^€%
T o s T E M p s.
3> Vous parlez comme un fou. Une
«3 maîtrefle qui trahit fon ami perd pour
«5 jamais toute eftinie , fans que des ca-
» reffes extérieures qu'elle lui fait puif-
M fent rétablir fon honneur. Mais les fa-
33 veurs d une amie vertueufe font d'ua
9» prix ineftimable.Que m'importe qu'elle
» ne paroiflfe pas m'aimer , fi je fuis sûr
9> d'être le feul qui poflede fon cœur, ce
F O L Q U E T.
33 Les fots troubadours décrient les
a» dons de l'amour , comme gens qui ne
30 s*en foucient point. Pour moi , je ne
91 comprends pas quel bien peut faire
33 une amie qui afFe(3:e des airs de hau-
»> teur. J'aime mieux foufFrir d'agréables
39 tromperies, ce
TOSTEMPS.
» Prenons pour juge madame Gau-
î> celine. Quoiqu'elle couche avec bien
33 des amans , je ne doutç pas qu'elle ne
w décide avec équités «
^6îlîisr. LîTTéRAlRE,&C.
A en jugçr par de telles pièces , ce$
fameux combats d'efprit où les trou-
badours brûloient de fe fîgnaler , ne
produifoient rien de merveilleux. Un
poëte médiocre réuffiroit mieux aujour-
d'hui. Mais les foibles eflais de l'art font
utiles à obferver , ne fût-ce que pour
ie convaincre , que l'ignorance admira
long-tems ce qui eft depuis méprifé par
le goût & la raifon.
Fin du premier Volume,
¥9'
ŒUVRES complettes de M. VAhhà
M z L L o T^ des Académies de Lyon 65"
de Nancy ^. que Von trouvé chei le même
Libraire.
Flémens de THiftoire de France , depuis Cîov's
jufqu'à Louis XV , troinéme édition corrigée
& augmentée, 1774, 3 voi. in-12, 7 1. 10 C
Elémens de l'Hiftoire d'Angleterre, depuis la
conquête des Romains jufqu'au règne de
Georges II, nouvelle édition corrigée & aug-
mentée , 1773 » 3 vol. //z-ii, P im
Elémens d'Hitloire générale , première Partie ,'
contenant i'Hiftoire ancienne , 4 vol, in- 1 %m
1772. lil»
__— ^- ^ — ^ féconde Partie ,'
contenant l'Hifîoire moderne, depuis la fon-
dation de la Monarchie Françoi[èju^u*à pre-
fènt , 1773 , 5 vol. /«-li, 15Ϋ
Mémoires critiques & hiiloriques fîir pluSeurs
poinis d'Antiquités militaires , par Charles
Guifcard , nommé Quintus Tcilius , Coionet
d'Infanterie au fervice du Roi de PraiTo , &
Membre de rAcadémie Royale des Science?
& Belles-Lettres de Berlin, enrichis de beau^-
coup de figures , 1 7 7 4 ^ 4 vof. in-S «» . if \f
Tams^ K X
470
APPROBATION.
J 'a I lu , par Tordre de Monfèîgneur le Chan-
celier , un MaBufcrit ayant pour titre : Hifîoire
t.ittéraire des Irouhadours ^ compofee d'après
les manufcrits de M. d£ Saint e-Pal a ye.
Cet Ouvrage eu bien fupérieur aux Vies ^q%
Poètes provençaux de Noflradamus , remplies
de bf^vues ^ d'erreurs. Le fàvant Académicien
& l'habile Rédadeur '* de Tes recherches me
paroiiTent mériter , chacun à de bons titres ,
toute la faveur du Public. Fait à Paris ce 17
Février 1774.
CAPPERONNIER»
Cenjeur KçyaU
^ M» l'Abbé M H I o T , des Académies de lyo»
<8r de Nancy.
PRIVILÈGE DU ROI.
LOUIS, par la grâce de Dieu , Roî de
France & de Navarre : A nos amés &
féaux Conleiilers les Gens tenans nos Cours de
Parlement & Confèiis Supérieurs , Maîtres des
Requêtes ordinaires de notre Hôtel , Prévôt de
Paris , Baillifs , Sénéchaux , leurs Lieutenans
Civils , & autres nos Jufticîers qu'il appartien-
dra , S A L u, T. Notre amé le fieur Durand
neveu , Libraire à Paris , Nous a fait expo.fèr
qu'il déiîreroit faire imprimer & donner au Pu-
blic , un Ouvrage intitulé YHi/loire Littéraire
des Troubadours ; s'il Nous plaifbit lui accorder
Hos Lettres de Privilège pour ce nécefTaires. A
«ES CAUSES, Touknt fayorablenient traittr
47»
rExpofant, Nous lui avons permis 8c permettons^
par ces Préfentes , de faire imprimer ledit Ou-
vrage autant de fois que bon lui femblera , 8C
de le vendre, faire vendre & débiter par tout
notre Royaume, pendant le temps dejïx année»
consécutives , à compter du jour de la date de«^
Préfentes: Faifons défenfes à tous Imprimeurs^
Libraires & autres personnes, de quelque qua-
lité & condition qu'elles fbient , d'en introduire
d'impreflion étrangère dans aucun lieu de notr©
obéiiîànce : Comme aufli d'imprimer ou faire
imprimer , vendre , faire vendre , débiter nî
contrefaire ledit Ouvrage , ni d'en faire aucun»
Extraits , fous quelque prétexte que ce puifle
être, (ans la permifllon exprefTe & par écrit
dudit Expofant , ou de ceux qui auront droit de
lui , à peine de con fi (cation des Exemplaires,
contrefaits , de trois mille livres d'amende con-
tre chacun des Contrevenans , dont un tiers à
Nous , un tiers à l'Hôtel Dieu de Paris , & l'au-
tre tiers audit Expofant , ou à celui qui aura
droit de lui , & de toiîs dépens , dommages dc
intérêts ; à la charge qu^ ces Pré(èntes feront
enregifîrées tout au long (lir le Regiflre de la
Communauté des Imprimeurs & Libraires de
Paris , dans trois mois de la date d'icelles ; que
Timpreflion dudit Ouvrage fera faite dans notre
Royaume & non ailleurs , en beau papier &
beaux caraâeres, que l'Impétrant fe conformera
en tout auxRéglemens de la Librairie, & notam-
noent à celui du lo Avril 171^, à peine de
déchéance du pré(ênt Privilège ; qu*avant de
Texpcfèr en vente , le Manufcrit qui aura (êrvi
de copie àrimpreflfîon dudit Ouvrage, £èra remis
dans le même état où l'Approbation y aura été-
donnée, es mains de notre très cher & féal Che^.
472
valier, Chancelier Garde des Sceaux de FrancCf
le fleur de M a u p e o u ; qu'il en fera enîuite
remis deux Exemplaires dans notre Bibliotlieque
publique , un dans celle de notre Château du
Louvre , & un dans celle dudit iieur d e M a u-
ïEOU, le tout à peine de nullité des Préfèn-
tes : Du contenu defquel'es vous mandons &
enjoignons de faire jouir ledit Expo(ànt & Ces
ayans caufè , pleinement & pailîblement , ians
fpuffrir qu'il leur (bit fait aucun trouble ou^
empêchement : Voulons que la copie des Pré-
fentes., qui fera imprimée tout au long au corn-
Biencement ou à la fin dudit Ouvrage, (bit tenue
pour dûement (îgnifice , & qu'aux copies coUa-
tionnées par l'un de nos amés & féaux Coufèil-
lers-Secrétaires , foi (bif ajoutée comme à l'ori-
ginal : Commandons au premier notre Huiffier
ou Sergent fur ce requis , de faire , pour l'exé-
cution d'icelles, tous ades requis & néceffaires,
uns demander autre permiffion, ^ nonobflant
clameur de haro , charte Normande, & Lettres
à ce contraires : C a r tel efl notre plaifîr».
Donné à Compiegne le dix-fepriéme jour du
mois d'Août,ran de gracemil (èpt cent (bixante-
quatorze , & de notre Régne le premier. Par le
Roi en (on Corrfèil. Stg/jé , le Bègue,
Ke^i/tré fur le Regijîre XlX, de la- CLirz-
hre Royale 6* Syndicale des hibraires G* Impri^
meurs de Paris ^ n° , 1914. for, 196, conjot"
mémern au Règlement de 1715.. A Paris ce %m
Août 1774,-
Saillant, Syndic,
D« rimprlmerie de Pr au et. Imprimeur du Ror^
Qiiai de Gévres,
O
PC Sainte-Palaye, Jean Baptiste
3304 de La Cume de
S3 Histoire littéraire des
1802 troubadours
t.l
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